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University of Ottawa
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ŒUVRES
COMPLÈTES
DE SHAKSPEARE.
TOME TROISIÈME.
sous PRESSE
Pour paraître chez le même libraire.
OEUVRES DRAMATIQUES DE SCHILLER,
TRADUITES DE L'ALLEMAND;
Précédées d'une Notice biographique et littéraire sur Schiller , et ornées
d'un beau portrait.
Cinq vol. in-8*'. Prix , pour les souscripteurs , 5 fr. le vol.
La troisième livraison paraîtra le 2 5 mai prochain.
( On distribue le prospectus chez l'éditeur. )
IMPRIMERIE DE FAIN, PLACE DE L'ODÉON.
jr^- *
ŒUVRES ^^
COMPLÈTES
DE SHAKSPEARE,
TRADUITES DE L'ANGLAIS PAR LeToURNEUR.
NOUVELLE ÉDITION,
REVTIE ET CORRIGÉE
PAB F. GUIZOT ET A. P. TRADUCTEUR DE LORD BYRON;
PRÉCÉDÉE
D'UNE NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE
SUR SHAKSPEARE;
PAR F. GUIZOT. .
TOME III.
A PARIS,
CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE,
AU PALAIS-ROYAL.
M. DCCC. XXI.
NOTICE
SUR LA TRAGÉDIE
D'ANTOINE ET CLÉOPATRE-
(Jn critiquera sans doute, dans cette pièce, le
peu de liaison des scènes entre elles , défaut
qui tient à la difficulté de rassembler une suc-
cession rapide et variée d'événeniens dans un
même tableau; mais cette variété et ce désordre
apparent tiennent la curiosité toujours éveillée,
et un intérêt toujours plus vif émeut les pas-
sions du lecteur jusqu'au dernier acte. Il ne
faut cependant commencer la lecture d^ An-
toine et Cléopâtre qu'après s'être pénétré de
la vie d'Antoine par Plutarque : c'est encore
à cette source que le poète a puisé son plan,,
ses caractères et ses détails.
Peut-être les caractères secondaires de cette
pièce sont -ils plus légèrement esquissés que
dans les autres grands drames de Shakspeare \
mais tous sont vrais, et tous sont à leur place.
L'attention en est moins distraite des person-
ToM. III. I
2 NOTICE
nages principaux qui ressortent fortement, et
frappent Timagination.
On voit dans Antoine un mélange de gran-
deur et de faiblesse j l'inconstance et la légèreté
sont ses attributs ; généreux , sensible , pas-
sionné, mais volage, il prouve qua Tamour
extrême du plaisir, un homme de son tem-
pérament peut joindre, quand les circonstances
l'exigent ^ une âme élevée , capable d'embrasser
les plus nobles résolutions, mais qui échoue
toujours contre les séductions d'une femme.
Par opposition au caractère aimable d'An-
toine, Shakspeare nous peint Octave César
faux, sans courage, d'une âme étroite, hautaine
et vindicative. Malgré les flatteries des poètes
et des historiens, Shakspeare nous semble avoir
deviné le vrai caractère de ce prince, qui avoua
lui-même, en mourant, qu'il avait porté un
masque depuis son avènement à l'empire.
Lépide, le troisième triumvir, est l'ombre
au tableau à côté d'Antoine et de César; son
caractère faible , indécis et sans couleur , est
tracé d'une manière très-comique dans la scène
oii Enobarbus et Agrippa s'amusent à singer
son ton et ses discours. Son plus bel exploit
SUR ANTOINE ET CLÉOPATRÈ. 3
est dans la dernière scène de Facte précèdent ,
où il tient bravement tête à ses collègues, le
verre à la main , encore est -on obligé d'em-
porter ivre-mort ce troisième pilier de l'u-
nivers.
On regrette que le jeune Pompée ne paraisse
qu'un instant sur la scène; peut-être oublie-t-il
trop facilement sa mission sacrée, de venger un
père , après la noble réponse qu'il adresse aux
triumvirs*, et l'on est presque tenté d'approu-
ver le hardi projet de ce Ménécrate qui dit avec
amertume : Ton père, ô Pompée, n'eût jamais
fait un traité semblable. Mais Shakspeare a ici
suivi l'histoire scrupuleusement. D'ailleurs ,
l'art exige que l'intérêt ne soit pas trop disper-
sé dans une composition dramatique; voilà
pourquoi l'aimable Octavie ne nous est montrée
aussi qu'en passant ', cette femme si douce , si
pure, si vertueuse^ dont les grâces modestes
sont éclipsées par l'éclat trompeur et l'osten-
tation de son indigne rivale.
Cléopâtre est dans Shakspeare cette courti-
sane voluptueuse et rusée que nous a peinte
l'histoire; comme Antoine, elle est remplie de
contrastes : tour à tour vaniteuse comme une
4 NOTICE
coquette , et grande coninie une reine , volage
clans sa soif des voluptés , et sincère dans son
attachement pour Antoine ; elle semble créée
pour lui, et lui pour elle. Si sa passion manque
de dignité tragique , comme le malheur l'enno-
blit, comme elle s'élève à la hauteur de son
rang par l'héroïsme qu'elle déploie à ses der-
niers instans! Elle se montre digne, en un
mot, de partager la tombe d'Antoine.
Une scène qui nous a semblé d'un pathétique
profond, c'est celle où Enobarbus, bourrelé de
remords de sa trahison , adresse à la Nuit une
protestation si touchante , et meurt de douleur
en invoquant le nom d'Antoine , dont la géné-
rosité l'a rappelé au sentiment de ses devoirs.
Johnson prétend que cette pièce n'avait point
été divisée en actes par l'auteur, ou par ses
premiers éditeurs. On pourrait donc altérer ar-
bitrairement la division que nous avons adoptée
d'après le texte anglais ; peut-être , par cette
observation de Johnson , Le Tourneur s'était-il
cru autorisé à renvoyer deux ou trois scènes
à la fin , comme oiseuses ou trop longues ; nous
les avons scrupuleusement rétablies , d'après
notre principe de montrer Shakspeare dans sa
SUR ANTOINE ET CLÉOPATRE. 5
nudité , si on peut s'exprimer ainsi , comme on
a dit de lui et de Plutarque qu'ils avaient mon-
tré les grands hommes en robe de chambre.
Selon le docteur Malone , la pièce ^Antoine
et Cléopâtre a été composée en 1608, et après
celle de Jules César dont elle est en quelque
sorte une suite, puisqu'il existe entre ces deux
tragédies la même connexion qu'entre les tra-
gédies historiques de l'histoire anglaise.
Nous croyons devoir ajouter ici, pour l'in-
telligence de la tragédie ^Antoine et Cléopâtre ^
le précis des circonstances les plus remarqua-
bles empruntées de Plutarque par Shakspeare.
PRECIS
Après la bataille donnée près de Philippes,
Antoine passa en Grèce avec une armée nom-
breuse. Cette expédition fut marquée par très-
peu d'exploits militaires^ bientôt après il se
rendit en Asie. Là^ les honneurs excessifs qu'il
reçut l'enivrèrent , et le luxe asiatique acheva
de le corrompre^ amolli par ce séjour, il fut
une conquête facile pour Cléopâtre, reine d'E-
gypte , qui par ses appas et le faste de sa cour,
l'enchaîna tellement qu'il oublia dans ses bras
ses projets, ses devoirs et les intérêts de sa patrie.
Au milieu des plaisirs et des divertissemens,
Antoine reçut deux nouvelles désagréables de
Rome ; on lui apprenait que son frère Lucius,
et sa femme Fulvie, avaient fait une ligue con-
tre César, mais qu'ayant été battus, ils s'étaient
réfugiés en Italie-, et qu'ensuite Labiénus, avec
le général des Parthes, s'étaient soumis toute
l'Asie (i).
(i) Shakspeare, acte I, scène i.
PRÉCIS. 7
Ces nouvelles le réveillèrent de son long as-
soupissement ; et il prit la résolution d'aller com-
battre les Parthes. Arrive de la Phénicie , il se
laissa persuader par sa femme Fulvie, et il
s'engagea, par lettres, à se rendre en Italie avec
deux cents vaisseaux; Fulvie s'embarqua elle-
même pour aller à sa rencontre ; mais elle mou-
rut en chemin, à Sicyone (i).
Cette mort facilita la réconciliation entre
Octave Cësar et Antoine, dès que ce dernier
vint en Italie, et qu'on vit qu'au fond Cësar
n'avait contre lui aucun grief sérieux, et que,
de son côte, Antoine rejetait la faute de tout
le passé sur Fulvie ; leurs amis communs entre-
prirent et vinrent à bout de les réconcilier (2).
L'empire romain fut partagé entre eux deux et
Lépide : Antoine eut les provinces orientales,
César les occidentales, et Lépide l'Afrique.
On chercha à consolider ce pacte de toutes
les manières. César avait une belle-sœur nom-
mée Octavie, veuve de Caïus-Marcellus , qu'il
aimait singulièrement. Son mariage avec An-
( t ) Acte 1 , scène i .
(2) Acte IL
8 PRÉCIS,
toine parut à tous le meilleur moyen de con-
server entre lui et Cësar Famitië qu'il s'étaient
promise. On lit les accords, et le mariage fut
consommé à Rome (i). Pendant cet intervalle,
Pompée le jeune avait pris la Sicile , il dévastait
toute 1 Italie , et il tenait les mers avec les vais-
seaux dont les pirates Menas et Ménécrate
avaient le commandement. Ses bons procédés
avec Antoine et sa mère, lors de leur fuite en
Sicile, firent croire qu'on pouvait le faire entrer
aussi dans ce pacte. Dans cette vue, ils conférè-
rent ensemble sur le promontoire de Mysène ,
oix les flottes de Pompée avaient jeté l'ancre, et
où l'armée de terre d'Antoine et de César était
rangée en ordre de bataille. Ils convinrent de
certaines conditions que Pompée accepta , et
s'invitèrent ensuite réciproquement à un festin.
On tira au sort qui donnerait la première fête ;
le sort tomba sur Pompée, qui les traita avec
magnificence Çi) sur son vaisseau.
Au milieu du bruit des convives égayés et
presque enivrés , Menas fit à Pompée la proposi-
tion de couper le câble, et par un assassinat
(i) Acte II.
(2} Acte II.
I
PRÉCIS. 9
des trois triumvirs, de le proclamer souverain
de l'empire romain. Mais Pompée lui défendit
l'exécution de son projet, puisqu'il avait eu l'im-
prudence de lui en faire la confidence avant de
l'accomplir (i) ; immédiatement après avoir
cimenté ce pacte , Antoine envoya Ventidius
en Asie pour subjuguer les Parthes (2).
Antoine avait avec lui un devin d'Egypte,
qui aigrissait la jalousie que son cœur avait
toujours contre César, et lui persuada à la fin
de quitter encore une fois l'Italie. Il emmena
avec lui, jusqu'en Grèce , sa nouvelle épouse
Octavie (3) ; il passa l'hiver à Athènes , où il re-
çut la nouvelle agréable de la victoire que Ven-
tidius venait de remporter sur les Parthes (4).
Cette victoire augmenta sa célébrité et la ter-
reur des peuples qu'il soumit bientôt à la répu-
blique romaine.
Différens avis qu'il reçut de la conduite de
César, et qui parurent lui être préjudiciables,
rallumèrent sa colère j il résolut d'aller en Italie
(i) Acte II.
(2) Acte III , scène i.
(3) Acte I.
(4) Acte III , scène i.
10 PRÉCIS.
avec trois cents vaisseaux. A Tarente, Octavie le
pria de l'envoyer à son frère pour lever entre eux
toute mésintelligence ; Antoine y consentit (i).
Elle rencontra Cësar en chemin, parvint par ses
prières et ses représentations à le faire retour-
ner à Tarente avec les intentions les plus paci-
fiques. Antoine et Cësar se réconcilièrent ici ,
et convinrent que Cësar donnerait à Antoine
deux lëgions pour faire la guerre contre les
Parthes, et Antoine à Cësar, cent vaisseaux de
guerre armes; ces conditions furent encore éten-
dues davantage de part et d'autre, par les prières
d'Octavie, ensuite ils se quittèrent; Cësar mar-
cha contre Pompëe, et Antoine s'en fut en Asie.
Dès qu'il fut de retour en Syrie, son amour
pour Clëopâtre se réveilla de nouveau. Il en-
voya Fontejus Capito la prendre et la conduire
chez lui ; dès qu elle arriva , il lui fit les présens
les plus riches , il lui donna la partie infé-
rieure de la Syrie, l'île de Chypre, une grande
partie de la Phénicie, et d'autres pays. Il la
renvoya en Egypte, et il prit son chemin par
TArahie et l'Arménie : il continua la guerre
(i) Acte III.
PRÉCIS. II
contre les Parthes qui lui rendirent la "victoire
difficile, par leurs ruses et leur supériorité.
Après cette guerre il vécut de nouveau avec
Cléopâtre, qui par ses appas sut toujours len-
chaîner et prolonger son séjour auprès d'elle.
César ne manqua pas de faire plusieurs re-
présentations au sénat romain , sur la conduite
injuste et indécente d'Antoine, et celui-ci, de
son côté , fit naître plusieurs difficultés contre
César : il alla jusqu'à répudier sa femme Octa-
vie , et s'attira par-là la haine des Romains.
Pendant ces intervalles , il fit les plus grands
préparatifs de guerre contre César, qui fut
forcé de se mettre sur la défensive. Antoine
avait au moins cinq cents vaisseaux de guerre ,
une armée de deux cent mille hommes d'infan-
terie , et douze mille hommes de cavalerie ;
outre cela , il avait pour alliés les rois de Lihye,
de Cappadoce, de Thrace, et d'autres princes
qui servaient sous ses ordres ; mais , quoique
le plus fort sur terre, il s'opiniâtra néanmoins^
pour contenter Cléopâtre , à livrer un comhat
naval. La flotte de César, moins nombreuse
que la sienne, était plus agile et mieux pourvue.
Confus et désespéré de sa défaite, Antoine
12 PRÉCIS,
se jeta de nouveau dans les bras de sa Cléopâtre,
qui chercha tous les moyens de dissiper son
chagrin par de nouveaux divertissemens. Ils ré-
solurent tous les deux d'envoyer en Asie des
ambassadeurs à César. Celui-ci refusa toutes les
propositions d'Antoine, et fit faire à Cléopâtre
les offres les plus avantageuses si elle voulait se
défaire de lui, ou le chasser de ses états.
Il lui envoya pour cette négociation Thyréus,
un de ses affranchis, qu'Antoine fit arrêter et
fouetter de verges.
Après l'hiver , César se mit en campagne
pour marcher contre Antoine. Il établit son
camp devant Alexandrie. Antoine^fîi une sortie
qui lui réussit, et qui lui donna la supériorité. Fier
de sa victoire, il retourna près de Cléopâtre, et
se présenta à elle comme un guerrier qui avait
fait des prodiges de valeur ; aussi lui fit-elle pré-
sent d'une armure d'or (i).
Antoine , encouragé par ce succès, se disposa
à une seconde bataille, et provoqua César, il
passa en divertissemens la soirée qui précéda
cette journée. On dit qu'on entendit dans la nuit
(0 Acte III.
PRÉCIS. i3
une musique dans les airs , et le bruit d'une fête
de-Bacclms^les Egyptiens s'imaginèrent que c'é-
tait un signe que le dieu qu'Antoine imitait , et
qu'il servait par préférence, allait l'abandonner.
Le jour suivant vit cette fameuse bataille
qui devait se donner sur terre et sur mer. Mais
les vaisseaux d'Antoine lâchèrent pied, et al-
lèrent se joindre à la flotte de Gësar. Sa cava-
lerie l'abandonna aussi, et son armée de terre
fut battue. Plein de désespoir, il se sauva dans
la ville, croyant que Glëopàtre l'avait trahie.
Cléopâtre, pour se soustraire à sa rage, se ca-
cha dans le tombeau qu'elle avait fait bâtir, et
fit dire à Antoine qu'elle était morte. Il le crut ,
et son désespoir n'en devint que plus violent.
Il avait, depuis long-temps, fait promettre à
Eros, un de ses plus fidèles affranchis, de le
tuer quand il le lui ordonnerait. Dans cet affreux
moment , il lui rappelle sa promesse, et exige
qu'il l'accomplisse ; Eros tire son épée , fait
croire à Antoine qu'il va l'en frapper, mais se
poignarde lui-même. Honteux et encouragé par
une action si vigoureuse , Antoine se plonge
son épée dans le sein (i).
(i) Acte II.
,4 PRÉCIS.
Cependant sa blessure n'était pas assez pro-
fonde pour le faire mourir sur la place ; et mal-
gré ses prières, personne ne voulut se résoudre
à achever ce meurtre. Cléopâtre lui envoya
Diomede, et le fit transporter dans son tom- *
heauj elle lui marqua la plus grande affliction
sur sa mort. Les dernières paroles que lui i
adressa Antoine, furent pour la supplier de pen- |
sera son salut (i). i
César, peu de temps après, apprit le sort de !
son ennemi , par Dercetas qui lui avait apporté I
l'épée encore fumante du sang d'Antoine (2). Il
fut très-touché de cette nouvelle, et assembla 1
ses amis pour justifier son procédé envers An- ;
toine , par la lecture qu'il leur fit de son com-
merce de lettres avec cet illustre ennemi. En-
fin il chargea Proculéius d'aller se rendre
maître de Cléopâtre; elle refusa de le suivre,
mais il l'attira par ruse hors de son toinbeau , *
et s'empara de sa personne. Dans son premier
désespoir, elle voulait s'enfoncer un poignard
dans le sein ; mais Proculéius l'en empêcha.
(i) Acte IIL
(2) Acte V.
PRÉCIS. i5
César vint ensuite lui-même à Alexandrie, où
il agit en conquérant^ Cléopâtre, accablée de
chagrin, voulut, pour avancer sa mort, s'abs-
tenir de toute nourriture, mais César menaça ,
et lui fit changer de résolution; il alla la voir,
et la trouva plongée dans la plus grande dou-
leur : elle se jeta à ses pieds et chercha d'abord
à se justifier; voyant qu elle n'obtenait rien sur
l'esprit du vainqueur, elle employa les prières ;
elle lui présenta l'état de toutes ses richesses;
et lorsque Séleucus^ l'un de ses trésoriers, l'ac-
cusa d'infidélité dans sa déclaration, elle sut y
répondre de manière à gagner de plus en plus
César , et s'assurer davantage sa bonne foi.
Dolabella, un des plus amis de César, qui con-
çut pour Cléopâtre un tendre penchant, trahit
César, en découvrant à cette princesse les vues
qu'il avait sur elle. Elle prit sa résolution, de-
manda qu'il lui fut permis de rendre à Antoine
les honneurs funéraires , s'en acquitta avec toute
la tendresse d'une amante, prit ensuite un bain,
et se mit à table. Vers la fin du repas, arriva un
paysan portant des figues dans une corbeille.
La garde , sans rien soupçonner, le laissa entrer.
Les figues cachaient un aspic qu'elle s'appliqua
]6 PRÉCIS,
au bras; elle reçut la mort par sa morsure.
Cësar, à qui elle avait écrit auparavant, en-
voya quelques-uns de ses agens pour l'empê-
cher de mourir; mais ils arrivèrent trop tard;
elle n'était déjà plus. On trouva aussi Iras et
Charmianej ses deux suivantes , étendues sans
vie à ses pieds.
A,..e P.. .T.
ANTOINE ET CLEOPATRE,
TRAGÉDIE.
ToM. IlL
l/ft%*'»*\***/%A'*%%**'%V*:'%VVàV%(%V»'VV\f»'V^'%\*'*\'W%»'»'*%'%^^*'%V%»\^^\%%\»'l*'V'*%^^V%.'*%'Vt%»
PERSONNAGES.
> trii
MARC ANTOINE ,
OCTAVE CÉSAR, \ triumvirs.
M. ÉMILIUS LÉPIDUS,
SEXTUS POMPÉIUS.
DOMITIUS ÉNOBARBUS
YENTIDIUS,
ÉROS ,
SCARÛS , V amis d'Antoine.
DERCÉTAS ,
DÉMÉTRIUS ,
PHILON ,
MÉCÈNES ,
AGRIPPA ,
DOLABELLA , )■ amis de César.
PROCULÉIUS,
THYRÉUS ,
GALLUS ,
MENAS, V . , D
MÉNÉCRATES , ( ^^^' ^' ^^^P""-
YARIUS ,
TAURUS , lieutenant de César.
CASSIDIUS , lieutenant d'Antoine.
SILIUS , officier de l'armée de Ventidius.
EUPHRODIUS , député d'Antoine à César.
ALEXAS, MARDI AN, SELEUCUS et DIOMÈDE, serviteurs
attachés à Cléopâtre.
UN DEVIN.
UN PAYSAN. . .
CLÉOPÂTRE , reine d'Egypte.
OCTAVIE , sœur de César, femme d'Antoine.
CHARMIANE, 1 ^ j r^' ^.
jT)/LC } temmes de Cleopatre.
OFFICIERS, SOLDATS, MESSAGERS ET SERVITEURS.
La scène est dans diverses parties de V empire romain.
ANTOINE ET CLEOPATRE.
'%'\/tr%%/%'\'\%%\'l/%%'%i%'l'\(%VV%A^iVlVt%'tft^'l(%A'«'%%'%'%'l'W%\'VVh'\(%%'%r%V\(\'\%%%/\(\%'V\%'^
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
Alexandrie. — Un appartement du palais de Cléopâtre.
Entrent DÉMÉTRIUS et PHILON.
PHILON.
JNoN. Ce fol amour de notre géne'ral passe la me-
sure. Ses yeux, qu'on voyait, au milieu de ses
levions rangées en bataille, ëtinceler de feu, comme
l'oeil de Mars, barde' de fer, maintenant tournent et
fixent leurs regards sur un front basane. Son cœur
de guerrier, qui, plus d'une fois, dans la chaleur
des grands combats , brisa sur son sein les boucles
de sa cuirasse , renonce à sa trempe. Il est devenu
le soufflet et l'éventail qui apaisent les impudiques
désirs d'une Égyptienne ^^\ Regarde, les voilà qui
viennent.
(Fanfares; entrent Antoine et Cle'opâtre avec leur suite. Des eunuques agitent des
e'ventails devant Cléopâtre.)
Observe-le bien, et tu verras en lui la troisième
colonne de l'univers '^^^, transformé en jouet d'une
prostituée. Regarde et vois.
20 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
CLÉOPATRE.
Si c'est de Tamour, dites-moi, quel degré d'a-
mour ?
ANTOINE.
C'est un amour bien pauvre, celui que l'on peut
calculer.
CLÉOPATRE.
Je veux établir, par une limite, jusqu'à quel
point on peut être aimé.
ANTOINE.
Alors il te faudra découvrir un nouveau ciel et
une nouvelle terre.
( Entre un serviteur. )
LE SERVITEUR.
Des nouvelles , mon bon seigneur, des nouvelles
de Rome !
ANTOINE.
Ta présence m'importune : achève, en peu de mots.
CLÉOPATRE.
Non ; écoute ces nouvelles, Antoine. Fulvie peut-
être est courroucée. Ou qui sait, si le jeune César
ne vous envoie pas ses ordres suprêmes : Fais ceci
ou fais cela ; empare-toi de ce rojaume et affranchis
cet autre: obéis , ou nous te réprimanderons.
ANTOINE.
Comment, mon amour?
CLÉOPATRE.
Peut-être, et cette conjecture, je le pense, est
très-vraisemblable, peut-être que vous ne devez
pas vous arrêter plus long - temps ici ; César vous
ACTE I, SCÈNE I. 21
envoie votre démission. Il faut donc l'entendre ,
Antoine. — Ce sont les ordres de Fulvie , de Cé-
sar, veux-je dire , ou de tous deux. — Faites entrer
les messagers. — Aussi vrai que je suis reine d'E-
gypte , tu rougis , Antoine : ce sang qui te monte
au visage rend hommage à Cësar; ou c'est la honte
qui colore ton front, quand l'aigre voix de Ful\ie
te gronde. — Les messagers !
ANTOINE.
Que Rome se fonde dans le Tibre , que le vaste
portique de l'empire s'ëcroule ! C'est ici qu'est mon
univers. Les royaumes ne sont qu'argile. Notre globe
fangeux nourrit également la brute et l'homme. Le
noble emploi de la vie, c'est de s'embrasser ainsi
( il V embrasse ) , quand un tendre couple , quand
des amans inséparables comme nous peuvent le
faire. Oui, je veux être puni, si je ne prouve au
monde que nous sommes des amans incomparables !
CLÉOPATRE, à part.
0 rare imposture ! Pourquoi a-t-il épousé Fulvie
et ne l'a-t-il pas aimé? Je veux bien paraître dupe,
mais je ne le suis pas. — Antoine sera toujours lui-
même.
ANTOINE.
Toujours gouverné par Cléopâtre. Mais au nom
de l'amour , au nom de ses douces heures , ne per-
dons pas follement le temps en fâcheux entretiens.
Nous ne devrions pas laisser écouler une seule mi-
nute de notre vie, sans la marquer par quelque
plaisir Quel sera l'amusement de ce soir?
22 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
CLÉOPATRE.
Donnez audience aux dëpute's.
ANTOINE.
Cessez donc , reine querelleuse , à qui tout sied :
gronder, rire , pleurer : chaque passion brigue à
l'envi l'honneur de se peindre dans les traits de
votre beau visage. Point de députes ! Et ce soir,
.tous deux seuls , nous nous promènerons dans les
rues d'Alexandrie, et nous nous amuserons à ob-
server les moeurs du peuple — Venez, ma reine:
c'est un plaisir que vous désiriez hier soir. (Au mes-
sager. ) Ne me parle pas.
( Ils sortent avec leur suite. )
DÉMÉTRIUS.
Antoine fait-il donc si peu de cas de César?
PHILON.
Oui, quelquefois , quand il n'est plus lui-même ,
il s'écarte trop de ce caractère qui devrait tou-
jours accompagner Antoine.
DÉMÉTRIUS.
Je suis vraiment affligé de le voir confirmer tout
ce que répète de lui à Rome la renommée , si sou-
vent menteuse : mais j'espère de plus nobles ac-
tions pour demain.... Adieu, soyez heureux.
ACTE I, SCÈNE IL 23
SCÈNE IL
Un autre appartement du palais.
Entrent CHARMIANE, ALEXAS, IRAS et un
DEVIN.
CHARMIANE.
Seigneur Alexas , mon cher Alexas , mon incompa-
rable , mon divin Alexas , oii est le devin que vous
avez tant vanté à la reine? Oh ! que je voudrais con-
naître cet ëpoux, qui, dites-vous, doit couronner ses
cornes de guirlandes ^^^ !
ALEXAS.
Devin ?
LE DEVIN.
Que de'sirez-vous ?
CHARMIANE.
Est-ce là cet homme? — Est-ce vous, mon ami,
qui connaissez les choses?
LE DEVIN.
Je sais lire un peu dans le livre immense des se-
crets de la nature.
ALEXAS.
Montrez-lui votre main.
(Entre Enobarbus. )
ÉNOBARBUS,
Qu'on serve promptement le repas : et du vin en
abondance, pour boire à la santé de Cléopâtre.
CHARMIANE.
Mon bon monsieur , donnez-moi une bonne for-
tune.
24 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
LE DEVIN.
Ce n'est pas moi qui la fais , seulement je la de-
vine.
CHARMIANE,
Hé bien, je vous prie, devinez-m'en une bonne.
LE DEVIN.
Vous serez encore plus riche en beauté que vous
n'êtes.
CHARMIANE.
Il veut dire en embonpoint.
IRAS.
Non ; il veut dire que vous vous farderez quand
vous serez vieille.
CHARMIANE.
Que les rides m'en préservent.
ALEXAS.
Ne troublez point sa prescience , et soyez attentive.
CHARMIANE.
Chut !
LE DEVIN.
Vous aimerez beaucoup plus que vous ne serez
aimée.
CHARMIANE.
J'aimerais mieux m'échauffer le foie avec le vin.
ALEXAS.
Chut!
CHARMIANE.
Allons , à présent, quelque bonne aventure; que
j'épouse trois rois dans une matinée, pour me trou-
ver le soir veuve de tous les trois; que j'aie à cin-
quante ans un fils auquel Hérode ^^^ de Judée rende
ACTE I, SCÈNE II. aS
hommage. Trouve -moi un moyen de me marier à
Octave Cësar, et de marcher l'égale de ma maîtresse.
LE DEVIN.
Vous survivrez à la reine que vous servez.
CHARMIANE.
Oh ! merveilleux ! J'aime bien mieux une longue
vie que des figues ^^^.
LE DEVIN.
Vous avez éprouvé dans le passé une meilleure
fortune que celle qui vous attend.
CHARMIANE.
A ce compte , il y a toute apparence que mes en-
fans n'auront pas de nom ^^\ Je vous prie , combien
dois-je avoir de garçons et de filles ?
LE DEVIN.
Si chacun de vos désirs avait un sein fécond, vous
auriez un million d'enfans.
CHARMIANE.
Tais-toi , insensé ! Je te pardonne , parce que tu
es un sorcier.
ALEXAS.
Vous croyez que votre couche est la seule confi-
dente de vos désirs.
CHARMIANE.
Allons, viens. Dis aussi à Iras sa bonne aventure.
ALEXAS.
Nous voulons tous savoir nos destins.
ÉNOBARBUS.
Le mien comme le vôtre, à la plupart de vous, sera
d'aller nous coucher ivres ce soir.
26 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
LE DEYIN.
Voilà une main qui présage la chasteté', si rien ne
s'y oppose d'ailleurs.
CHARMIANE.
Oui, comme le Nil de'borde' présage la famine....
IRAS.
Allez, folâtre compagne de lit, vous ne vous con-
naissez pas en bonne aventure.
CHARMIANE.
Oui , si une main onctueuse n'est pas un pronostic
de fécondité, il n'est pas vrai que je puisse me grat-
ter l'oreille. — Je t'en prie, dis-lui seulement ses
aventures d'un jour ouvrable.
LE DEVIN.
Vos destinées se ressemblent.
IRAS.
Mais comment, comment? Citez quelques parti-
cularités.
LE DEVIN.
J'ai dit.
IRAS.
Quoi ! n'aurai-je pas seulement un pouce de bonne
fortune de plus qu'elle ?
CHARMIANE.
Et si vous l'aviez , où voudriez-vous le placer ?
IRAS.
Ce ne serait pas au nez de mon mari.
CHARMIANE.
Que le Ciel corrige nos mauvaises pensées ! —
ACTE I, SCÈNE II. 27
Alexas! allons, sa bonne aventure, à lui, sa bonne
aventure. Oh ! qu'il épouse une femme qui ne puisse
pas marcher. Douce Isis^'^ , je t'en supplie , que cette
femnie meure ! et alors donne-lui-en une pire encore,
et après celle-là d'autres toujours plus méchantes ,
jusqu'à ce que la pire de toutes le conduise en riant
à sa tombe, cinquante fois cocu. Bonne Isis, exauce
ma prière , et , quand tu devrais me refuser dans
des occasions plus importantes , accorde-moi cette
grâce. Bonne Isis, je t'en conjure.
IRAS.
Ainsi soit-il ,• chère déesse , entends la prière que
nous t'adressons toutes ! car si c'est un crève-coeur
de voir un galant homme maltraité de sa femme ,
c'est un chagrin mortel de voir un laid malotru sans
cornes : ainsi donc , chère Isis , par bienséance ,
donne-lui la destinée qui lui convient.
GHARMIANE.
Ainsi soit-il.
ALEXAS.
Voyez-vous ; s'il dépendait d'elles de me faire
cocu , elles se prostitueraient pour cela seul.
ÉNOBARBUS.
Silence : voici Antoine.
GHARMIANE.
Ce n'est pas lui ; c'est la reine.
( Entre Cléopâtre. )
CLEOPATRE.
Avez-vous vu mon seigneur ?
u
ÉNOBARBUS.
Non, madame.
28 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
CLÉOPATRE.
Est-ce qu'il n'était pas ici ?
CHARMIANE.
Non , madame.
CLÉOPATRE.
Il était d'une humeur gaie ! . . . Mais tout à coup un
souvenir de Rome a saisi son âme. — Enobarbus !
ÉNOBARBUS.
Madame.
CLÉOPATRE.
Cherchez-le, et l'amenez ici — Oiiest Alexas?
ALEXAS.
Me voici , tout prêt à vous obéir. — Mon maître
s'avance.
( Antoine entre avec un messager et sa suite. )
CLÉOPATRE.
Nous ne le regarderons pas. — Suivez-moi.
( Sortent Cle'opâtre, Enobarbus, Alexas, Iras, Charmiane, le devin et la suite. )
LE MESSAGER.
Fulvie , votre épouse , s'est avancée la première
dans la plaine
ANTOINE.
Contre mon frère Lucius ?
LE MESSAGER.
Oui : mais cette guerre a bientôt été terminée. Les
circonstances les ont aussitôt réconciliés , et ils ont
réuni leurs forces contre César. Mais dès le premier
choc , la fortune de César dans la guerre les a chas-
sés tous deux de l'Italie.
ACTE I, SCÈNE II. 29
ANTOINE.
Fort bien : qu'as-tii de plus funeste encore à m'ap-
prendre ?
LE MESSAGER.
Les mauvaises nouvelles sont fatales à celui qui
les apporte.
* ANTOINE.
Oui , quand elles s'adressent à un insensé, ou à
un lâche ; poursuis. — Avec moi, ce qui est passé
est passé , voilà mon principe. Quiconque m'apprend
une vérité , dût la mort être au bout de son récit ,
je l'écoute aussi volontiers que s'il me flattait.
LE MESSAGER.
Labiénus , et c'est une sinistre nouvelle , avec son
armée des Parthes , a envahi l'Asie mineure depuis
l'Euphrate ; sa bannière triomphante a flotté depuis
la Syrie, jusqu'à la Lydie et l'Ionie; tandis que....
ANTOINE.
Tandis qu'Antoine, voulais-tu dire
LE MESSAGER.
Oh ! mon maître î
ANTOINE.
Parle-moi sans détour : ne déguise point les bruits
populaires : nomme Cléopâtre du nom dont on l'ap-
pelle dans Rome ; prends le ton d'ironie dont Fulvie
parle de moi ; reproche-moi mes fautes avec toute
la licence de la malignité et de la vérité réunies. —
Oh nous ne portons que des ronces quand les vents
violens demeurent immobiles; et le récit du mal
qu'on dit de nous est pour nous une culture. —
Laisse-moi un moment.
3o ANTOINE ET CLÉOPATRE,
LE MESSAGER.
Selon votre plaisir, seigneur.
( Il sort. )
ANTOINE.
Quelles nouvelles de Sicyone ? Appelle le messa-
ger de Sicyone.
PREMIER SERVITEUR.
Le messager de Sicyone ? y en a-t-il un ?
SECOND SERVITEUR.
Seigneur, il attend vos ordres.
ANTOINE.
Qu'il vienne. — Il faut que je brise enfin ces chaî-
nes égyptiennes où je me perds dans ma folle passion.
( Entre un autre messager. ) Qui êtes-vous ?
LE SECOND MESSAGER.
Votre épouse Fulvie est morte.
ANTOINE.
Oîi est-elle morte ?
LE MESSAGER.
Dans Sicyone : la longueur de sa maladie, et
d'autres circonstances plus graves encore, qu'il vous
importe de connaître, sont détaillées dans cette
lettre.
( Il lui donne la lettre. )
ANTOINE.
Laissez-moi seul. ( Le messager sort ). Voilà une
grande âme qui n'est plus dans ce monde ! Voilà ce
que je désirais. — L'objet que nous avons repoussé
avec dédain , nous voudrions le posséder encore !
Le plaisir du jour diminue par la révolution des
ACTE I, SCÈNE II. 3i
temps et devient une peine. — Fulvie est un Lien à
mes yeux, maintenant qu'elle n'est plus. La main
qui la rejetait loin de moi voudrait la rappeler !
— Il faut absolument que je m'affranchisse du joug
où me captive cette reine enchanteresse. Mille maux
plus grands que ceux que je connais déjà sont prêts
d'ëclore de ma honteuse indolence. — Où es-tu , Éno-
barbus ?
( Enobarbus enti-e. )
ÉNOBARBUS.
Que voulez-vous, seigneur ?
ANTOINE.
Il faut que je parte sans délai de ces lieux.
ÉNOBARBUS.
En ce cas , nous tuons toutes nos femmes. Vous
savez , par expérience , combien un défaut d'égard
leur est mortel : s'il leur faut subir notre départ , la
mort est dans nos adieux.
ANTOINE.
Il faut que je parte.
ÉNOBARBUS.
Dans une occasion pressante, que les femmes
meurent î — Mais ce serait pitié de les rejeter
pour rien loin de nous : quoique comparées à un
grand intérêt elles doivent être comptées pour rien.
Au moindre bruit de ce dessein, Cléopâtre meurt,
elle meurt aussitôt; je l'ai vue mourir vingt fois pour
des motifs bien plus légers. Je crois qu'il y a de l'a-
mour pour elle dans la mort , qui lui procure quel-
que jouissance amoureuse , tant elle est prompte à
mourir.
32 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
ANTOINE.
Elle est rusëe à un point que l'homme ne peut
imaginer.
ÉNOBARBUS.
Hélas , non , seigneur ! Ses passions ne sont for-
mées que des pluspurs élémens de l'amour. Nous ne
pouvons comparer ses soupirs et ses larmes aux vents
et aux flots. Ce sont de plus grandes tempêtes que
celles qu'annoncent les almanachs et qui ne peuvent
être une ruse chez elle. Si c'en est une elle fait tom-
ber la pluie aussi Lien que Jupiter.
ANTOINE.
Que je voudrais ne l'avoir jamais vue !
ÉNOBARBUS.
Ah ! seigneur, vous auriez été privé de voir une
merveille ; et n'avoir pas été heureux par elle , c'eût
été décréditer votre voyage.
ANTOINE.
Fulvie est morte.
Seigneur !
Fulvie est morte.
Fulvie ?
Elle est morte !
ENOBARBUS.
ANTOINE.
ÉNOBARBUS.
ANTOINE.
ENOBARBUS.
Eh Lien, seigneur, rendez aux dieux vos actions
de grâces! Quand il plaît à leur divinité d'enlever à
un homme sa femme, ils lui montrent les tailleurs
de la terre , et le consolent en lui faisant voir que
quand de vieilles roLes sont usées, il reste des
ACTE I, SCÈNE II. 33
membres pour en porter de nouvelles. S'il n'y avait
pas d'autre femme que Fulvie , alors vous auriez
une ve'ri table blessure et des motifs pour vous la-
menter; mais votre chagrin porte avec lui sa con-
solation ; votre vieille chemise de femme vous pro-
duit un jupon neuf. En ve'rité , pour verser des
larmes sur un tel chagrin , il faudrait les faire
couler avec de l'oignon.
ANTOINE.
L'intrigue qu'elle a filëe dans fe'tat ne peut me
permettre de rester absent.
ÉNOBARBUS.
Et celle que vous avez filëe en ces lieux ne peut
se passer de votre présence ; surtout celle de Cleo-
pâtre, qui dépend absolument de votre séjour en
Egypte.
ANTOINE.
Plus de frivoles re'ponses. — Que nos officiers
soient instruits de ma résolution. Je déclare sans
détour à la reine la cause de notre expédition , et
j'obtiens de son amour la liberté de partir. Car ce
n'est pas seulement la mort de Fulvie, et d'autres
motifs plus pressans encore , qui parlent fortement
à mon coeur : des lettres aussi de plusieurs de nos
amis qui travaillent pour nous dans Rome , pres-
sent mon retour dans ma patrie. Sextus Pompée a
envoyé un défi à César, et il tient l'empire de la mer.
Notre peuple inconstant , dont l'amour ne s'attache
jamais à l'homme de mérite , qu'après que son mé-
rite a disparu , commence à faire passer toutes les
dignités et la gloire du grand Pompée sur la per-
ToM. m.' 3
34 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
sonne de son fils. Son fils, puissant par sa renom-
me'e et par ses forces , plus redoutable encore par sa
jeunesse et son bouillant courage, est cite' déjà comme
un grand guerrier; et si ses avantages vont en crois-
sant, l'univers pourrait être en danger. Plus d'un
germe se développe, qui , semblable à la crinière
d'un coursier ^^^, n'a pas encore le venin du serpent,
mais est déjà doué de la vie. Apprends à ceux dont
l'emploi dépend de nous , que notre intention est de
nous éloigner promptement de ces lieux.
ÉNOBARBUS.
Je vais exécuter vos ordres.
(Ils sortent. )
SCÈNE III.
CtÉOPATRE, CHARMIANE, ALEXAS, IRAS.
CLÉOPATRE.
Où est-il ?
CHARMIANE.
Je ne l'ai pas vu depuis.
CLÉOPATRE.
Voyez oii il peut être ; qui est avec lui , et ce
qu'il fait. N'ayez pas l'air d'être envoyée par moi. —
Si vous le trouvez triste, dites-lui que je suis à
danser; s'il est gai, annoncez-lui que je viens de me
trouver mal. Volez, et revenez.
CHARMIANE.
Madame , il me semble que si vous l'avez tendre-
ment aimé, vous ne prenez pas les moyens de l'en-
gager à vous rendre le même amour.
ACTE I, SCÈNE III. 35
CLÉOPATRE.
Que devais-je faire, — que je n'aie fait?
CHARMIANE.
Laissez-le suivre en tout sa volonté; ne le contre-
disez en rien.
CLÉOPATRE.
Tu parles comme une folle; tu m'enseignes là le
moyen de le perdre.
CHARMIANE.
iVe le tentez pas à ce point; je souliaite que vous
ne suiviez pas votre idée : nous finissons par haïr
celui qui nous force à le craindre. (^Antoine entre.)
Mais j'aperçois Antoine.
CLÉOPATRE.
Je suis malade et triste.
ANTOINE.
Il m'est pénible de lui déclarer mon dessein.
CLÉOPATRE.
Aide-moi, chère Charmiane, à sortir de ce lieu.
Je sens que je vais m'évanouir. Je ne puis rester
long -temps avec lui : la nature sera forcée de suc-
comber.
ANTOINE.
Eh bien, ma chère reine —
CLÉOPATRE.
Je vous prie, tenez-vous loin de moi.
ANTOINE.
Et quel est donc le sujet ?
CLÉOPATRE.
Je lis dans vos yeux que vous avez reçu de bonnes
36 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
nouvelles. Que vous dit votre e'pouse? — Vous pou-
vez partir. Oh , je voudrais qu'elle ne vous eût
jamais laissé la liberté de venir en Egypte ! —
Qu'elle ne dise pas surtout que c'est moi qui vous
retiens : je n'ai aucun pouvoir sur vous. Vous êtes
tout à elle.
ANTOINE.
Les dieux savent bien —
CLÉOPATRE.
Non, jamais reine ne fut si indignement trahie...
Mais n'avais-je pas pressenti d'abord ses trahisons?
ANTOINE.
Cléopâtre !
CLÉOPATRE.
Quand tu ébranlerais de tes sermensle trône même
des dieux, comment pourrais-je croire que ton cœur
est à moi , que tu es sincère , toi , qui as trahie
Fulvie ? Quelle passion extravagante a pu me laisser
séduire par ces sermens des lèvres aussitôt violés
que prononcés?
ANTOINE.
Ma tendre reine —
CLÉOPATRE.
Ah ! de grâce , ne cherche point de prétexte pour
me quitter : fais-moi tes adieux, et pars. Lorsque
tu me suppliais à genoux pour rester, c'était alors
le temps des paroles : tu ne parlais plus alors de me
quitter. — L'éternité était dans mes regards et sur
nos lèvres. Le bonheur était peint sur notre front;
aucune partie de nous-mêmes qui ne nous fit goû-
ter la félicité du ciel. Il en est encore ainsi ;
ACTE I, SCÈNE HT. 37
ô toi, le plus grand guerrier de l'univers, tu en es
devenu le plus grand imposteur !
ANTOINE.
Que dites-vous , madame ?
CLÉOPATRE.
Que je voudrais avoir ta taille. — Tu apprendrais
qu'il y avait une femme de coeur en Egypte.
ANTOINE.
Reine , e'coutez-moi. L'impérieuse nécessité des
circonstances exige pour un temps notre service ;
mais mon coeur tout entier vous est soumis et reste
avec vous. Partout, notre Italie étincelle des épées
de la guerre civile. Sextus Pompée s'avance jus-
qu'aux portes de Rome. L'égalité de deux pouvoirs
domestiques engendre les factions. Le parti odieux ,
devenu puissant, redevient le parti chéri. Pom-
pée proscrit, mais riche de la gloire de son père,
s'insinue insensiblement dans les coeurs des mécon-
tens, qui n'ont point gagné au gouvernement actuel :
leur nombre s'accroît et devient redoutable , et les
esprits fatigués de repos aspirent à en sortir par
quelque résolution désespérée. — Un motif plus per-
sonnel pour moi, et qui doit le plus vous rassurer
sur mon départ , c'est la mort de Fulvie.
CLÉOPATRE.
Si l'âge n'a pu affranchir mon coeur de la folie de
l'amour, il l'a guéri du moins de la crédulité de l'en-
fance ! — Fulvie peut-elle mourir ?
ANTOINE.
Elle est morte, ma reine. Jetez ici les yeux et
38 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
lisez à votre loisir toutes les affaires , tous les trou-
bles qu'elle m'a suscites. La dernière nouvelle est
la meilleure ; voyez en quel lieu , en quel temps
elle est morte.
CLEOPATRE.
0 le plus faux des amans ! Où sont les fioles *^9'
sacrées que tu as dii remplir des larmes de ta dou-
leur? Ali î je vois maintenant, je vois dans la mort
de Fulvie comment la mienne sera reçue.
ANTOINE.
Cessez VOS reproches, et pre'parez-vous à entendre
les projets que je porte en mon sein. Ils vont, ou
s'accomplir ou s'évanouir , selon les conseils que
j'attends de. vous. Je jure par le feu qui féconde le
limon du Nil, que je pars de ces lieux votre guer-
rier , votre esclave , faisant la paix ou la guerre au
gré de vos désirs.
CLÉOPATRE.
Coupe mes noeuds, Charmiane, viens ; mais non;
— laisse-moi : je me sens mal , et puis mieux dans un
instant : c'est l'image de l'amour d'Antoine !
ANTOINE.
Divine Cléopâtre , épargnez-moi : rendez justice
à l'amour d'Antoine, cjue Flionneur met à une rude
épreuve.
CLÉOPATRE.
Fulvie doit me l'avoir appris. Ah ! de grâce, dé-
tourne les yeux , et verse des pleurs pour elle ; et
alors fais moi tes adieux , dis-moi que ces pleurs
coulent pour l'Egypte. Maintenant , joue devant
moi une scène de dissimulation profonde et qui imite
l'honneur parfait.
ACTE I, SCÈNE III. 3y
ANTOINE.
Vous m'ëcliaufTerez le sang. — Cessez.
CLÉOPATRE.
Tu pourrais mieux jouer encore; mais cet empor-
tement est place' à propos.
ANTOINE.
Je jure par mon e'pée!...
CLÉOPATRE.
Jure aussi par ton bouclier — Son jeu se forme;
mais il n'est pas encore parfait. — Vois , Char-
miane , vois , je te prie , comme cet emportement
sied bien à cet Hercule romain'^"').
ANTOINE.
Madame, je vais vous quitter.
CLEOPATRE.
Un mot. . . ((Seigneur, il faut donc nous séparer. . . »
Mais ce n'est pas cela : (( Seigneur , nous nous sommes
tendrement aimes. )) (Ce n'est pas cela; tu le sais
bien!...) C'est quelque chose que je voudrais dire...
Oli ! ma me'moire est un autre Antoine ; j'ai tout
oublié !
ANTOINE.
Si votre royauté ne comptait la nonchalance
parmi ses sujets, je vous prendrais vous-même pour
la nonchalance.
CLÉOPATRE.
C'est u.n pénible travail que de porter cette
nonchalance aussi près du cœu.r que je la porte!
Mais , seigneur, pardonnez , puisque le soin de ma
dignité me déchire le cœur dès que ce soin vous dé-
plaît. Votre honneur vous rappelle loin de moi;
4o ANTOINE ET CLÉOPATRE,
soyez sourd à la pitië, qui vous parle pour ma folie;
que les dieux soient avec vous! Que la victoire,
couronnée de lauriers, se repose sur votre ëpée ;
marchez dans les doux sentiers du succès.
ANTOINE.
Sortons, madame, venez. Telle est notre sépara-
tion , qu'en demeurant ici vous me suivez partout;
et que moi , en fuyant , je reste avec vous. — Sortons.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV.
Rome. — Appartement de la maison de César.
Entrent OCTAVE, CÉSAR, LÉPIDE et sa suite.
CÉSAR.
Vous voyez , Lépide , et la suite vous en con-
vaincra , que ce n'est point le vice naturel de César
de haïr le mérite dans son collègue. — Lisez ce qu'on
m'écrit d'Alexandrie. Il pêche , il boit, et les lampes
de la nuit éclairent ses débauches. Il n'est pas plus
homme que Cléopâtre , et la veuve de Ptolémée est
moins efféminée que lui. Il a eu bien de la peine à
donner audience à mes députés , et à daigner croire
qu'il eût des collègues. Vous reconnaîtrez dans An-
toine l'abrégé de toutes les faiblesses dont l'huma-
nité est capable.
LÉPIDE.
Je ne puis croire que le nombre de ses vices soit
assez grand pour effacer l'éclat de toutes ses vertus.
Ses défauts sont comme les taches enflammées du
ACTE I, SCÈNE IV. 4t
ciel, que les te'nèbres de la nuit font ëtinceler. Il les
tient de la nature bien plus que de sa volonté' : ils
ne sont point de son choix , et il ne de'pend guère de
lui de s'en corriger.
CÉSAR.
Vous êtes trop indulgent. J'accorderai, si l'on
veut , que ce n'est pas un crime de se laisser
tomber sur la couche de Ptole'mëe , de donner un
i*oyaume pour un sourire , de s'asseoir pour s'eni-
vrer avec un esclave ; de parcourir, en plein midi ,
les rues d'un pas vacillant, et de faire le coup de
poing avec une troupe de drôles trempes d'une
sueur infecte. Dites que cette conduite sied bien à
Antoine ; et il faut que ce soit un homme d'une
trempe bien extraordinaire , pour que ces excès ne
soient pas des taches dans son caractère — Mais
du moins Antoine n'excusera jamais ses sales plai-
sirs, quand sa légèreté' *^") est un fardeau si pesant
pour nous : encore s'il ne consumait dans les volup-
tés que ses momens d'inaction , je laisserais au
de'goùt , et à son corps exténué , le soin de lui en de-
mander compte; mais sacrifier un temps si pré-
cieux , pour sa fortune et la nôtre , quand le son du
tambour interrompt ses fêtes , c'est mériter d'être
grondé comme ces jeunes gens, qui, déjà dans 1 âge
de connaître leurs devoirs, immolent leur expé-
rience au plaisir présent , et se révoltent contre les
leçons de la raison.
( Entre un messager. )
LÉPIDE.
Voici encore des nouvelles.
42 ANTOINE ET CLÉOiPATRE,
LE MESSAGER, à César.
Seigneur, vos ordres sont exe'cute's , et Cësar sera
instruit d'heure en heure de ce qui se passe hors
d'Italie. Pompée est puissant sur mer, et il parait
aime de tous ceux que la crainte seule attachait à
Cësar. Les mëcontens se rendent de toutes parts
dans nos ports ; et si l'on en croit les bruits , ils in-
sultent à sa mémoire.
CÉSAR.
Je ne m'attendais pas à moins. L'histoire, depuis
l'origine de l'empire, nous apprend que l'homme,
parvenu au commandement suprême, a été dësiré
du peuple jusqu'au moment où il l'a obtenu; et que
l'homme tombe dans la disgrâce , qui n'avait jamais
ëtë aime du peuple qu'au moment où il cessa de më-
riter son amour, lui devient cher dès qu'il l'a perdu.
Cette multitude ressemble au pavillon flottant sur
les ondes , qui avance ou recule , suit servilement
l'inconstance du flot, et s'use par son mouvement
continuel.
LE MESSAGER.
Cësar, je t'annonce que Mënëcrate et Menas, deux
fameux pirates , exercent leur empire sur les mers,
qu'ils sillonnent de leurs vaisseaux de toute espèce.
Ils font de fréquentes et vives incursions sur les
côtes d Italie. Les peuples qui habitent les rivages
pâlissent à leur nom seul , et la jeunesse ardente
se révolte. Nul vaisseau ne peut se montrer hors du
port , qu'il ne soit pris aussitôt qu'aperçu. Le nom
seul de Pompée inspire plus de terreur que n'en
inspirerait la présence même de toute son armëe.
ACTE I, SCÈNE IV. 43
CÉSAK.,
Quitte , ô Antoine , quitte tes volupte's ! Lorsque
repousse de Mutine , après avoir tue les deux con-
suls , Hirtius et Pansa , tu fus poursuivi par la
famine , tu la combattis , maigre' ta molle éduca-
tion , avec plus de patience que les sauvages.
Tu bus l'urine de tes chevaux , et des eaux fan-
geuses que les animaux mêmes auraient rejete'es
avec de'goùt. Ton palais ne de'daigna pas alors
les fruits les plus sauvages des buissons épineux.
Tel que le cerf affamé , lorsque la neige couvre
les pâturages , tu dévorais l'écorce des arbres.
On dit que sur les Alpes (c'est un affront pour
toi de me forcer à rappeler ces faits ) tu te repus
d'une chair étrange, dont la vue seule fit périr plu-
sieurs des tiens ; et toi tu supportas ces affreuses ex-
trémités en guerrier intrépide , sans même que ton
visage en fût altéré.
LÉPIDE.
Sa faiblesse fait pitié.
CÉSAR.
Que la honte le ramène promptement à Rome. Il
est temps que nous nous montrions tous deux unis
dans la plaine. Assemblons , sans tarder , notre
conseil , pour concerter nos projets. Pompée pro-
spère par notre indolence.
LÉPIDE.
Demain , César, je serai en état de vous instruire ,
avec exactitude, de ce que je puis exécuter sur mer
et sur terre , pour faire face aux circonstances pré-
sentes.
44 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
CÉSAR.
C'est aussi le soin qui m'occupera jusqu'à demain.
LÉPIDE.
Adieu , seigneur. Tout ce que vous apprendrez
des mouvemens qui se passent au dehors , je vous
en conjure, faites m'en part aussi.
CÉSAR.
N'en doutez pas , seigneur ; je sais que c'est mon
devoir.
( Ils sortent. )
SCÈNE V.
Alexandrie. — Appartement du palais.
Entrent CLÉOPATRE, CHARMI ANE , IRAS ,
l'eunuque MARDIAN.
CLÉOPATRE.
Charmiane.
CHARMIANE.
Madame ?
CLÉOPATRE.
Ah ! donne , donne-moi une potion de man- a
dragore ('^). 1
CHARMIANE. ■
Pourquoi donc , madame ? *
CLÉOPATRE.
Afin que je puisse dormir pendant tout ce long
espace de temps que mon Antoine sera absent
de moi.
CHARMIANE.
Vous songez trop à lui.
I
ACTE I, SCÈNE V.
CLÉOPATRE.
0 trahison ! . . . .
CHARMIANE.
Madame , j'espère qu'il n'en est point ainsi.
CLÉOPATRE.
Eunuque ! Mardian !
MARDIAN.
Que de'sire votre majesté?
CLÉOPATRE.
Je ne veux plus à présent entendre tes chants. Je
ne prends aucun plaisir à ce qui vient d'un eunuque.
— Que tu es heureux par ton impuissance ! Tes pen-
se'es les plus libres ne vont point errer horS' de
l'Egypte. Dis-moi , as-tu des inclinations ?
L'EUNUQUE.
Oui y gracieuse reine.
CLÉOPATRE.
En vérité?
MARDIAN.
Pas en vérité '^^^\ madame, car je ne puis rien
faire en vérité que ce qu'il est honnête de faire ;
mais j'ai de violentes passions, et je pense à ce que
Mars fit avec Vénus.
CLÉOPATRE.
0 Charmiane , où crois-tu qu'il soit à présent ?
Est-il debout ou assis ? Se promène-t-il à pied , sur
son coursier ? Heureux coursier , qui portes le far-
deau chéri de mon Antoine , songe à te bien con-
duire sous lui ; car sais -tu bien c[ui tu portes?
L'Atlas qui soutient la moitié de ce globe , le bras
46 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
et le casque de l'espèce humaine. — Peut-être qu'en
ce moment il dit ou murmure tout bas : Où est mon
serpent du vieux Nil? car c'est le nom qu'il me donne.
— Oh ! maintenant je me nourris d'un poison déli-
cieux. — Souviens-toi, cher Antoine, de ta Cle'o-
pâtre, quoique ternie aujourd'hui par les brûlans
baisers du soleil, quoique le temps ait déjà sillonné
son visage de rides profondes. — 0 toi , Cësar au
large front , dans le temps que tu étais ici au-dessus
de la terre , j'étais alors un mets fait pour un mo-
narque ! et le grand Pompée ne pouvait détacher
ses yeux de mes attraits ; il eût voulu y fixer ses
regards , et mourir en me contemplant.
ALEXAS entre.
Hommage à la souveraine d'Egypte.
CLÉOPATRE.
Que tu es loin de ressembler à Marc Antoine ! Et
cependant, venant de sa part, il me semble qu'un
charme émané de lui t'a revêtu d'une couche d'or.
Comment se porte mon brave Antoine?
ALEXAS.
Chère reine , la dernière de ses actions , c'est le
dernier baiser qu'il a donné, après cent autres bai-
sers, à cette perle orientale. — Ses paroles sont en-
core gravées dans mon coeur.
CLÉOPATRE.
Mon oreille est impatiente de les faire passer dans
le mien.
ALEXAS.
« Ami, m'a-t-il dit, va : disque le fidèle Romain
ACTE I, SCÈNE V. 47
» envoie à la reine d'Egypte le tre'sor arrache' du
» sein de riiuître, et que, pour rehausser la mince
)) valeur du présent, il ira bientôt à ses pieds dë-
;) corer de royaumes son trône superbe; dis-lui que
)) bientôt tout l'Orient la nommera sa souveraine. »
A ces mots, il me congédie d'un signe de tête, et
monte d'un air grave sur son coursier fougueux,
qui alors a pousse' de si grands hennissemens, que,
quand j'aurais voulu parler , il m'eût réduit au
silence.
CLÉOPATRE.
Dis-moi ; e'tait-il triste ou gai ?
ALEXAS.
Entre les deux, comme la saison de l'anne'e qui
est place'e entre les extrêmes de la chaleur et du
froid; il n'était ni triste ni gai.
CLÉOPATRE.
0 caractère bien partagé ! Chère Charmiane, ob-
serve bien , voilà Antoine : observe bien ; il n'était
pas triste , parce qu'il voulait montrer un front
serein à ses officiers , qui composent |eur visage sur
le sien ; il n'était pas gai, comme pour leur annon-
cer par-là cpi'û avait laissé en Egypte son souvenir
et sa joie, mais il gardait un juste milieu. 0 céleste
mélange ! Cher Antoine , que tu sois triste ou gai ,
les transports de la tristesse et de la joie te con-
viennent également, plus qu'à aucun autre mortel.
— As-tu rencontré mes courriers ?
ALEXAS.
Oui, madame, au moins A^ngt. Pourquoi les dé-
pêchez-vous si près l'un de l'autre ?
48 ANTOINE ET CLÉOPATRË,
CLÉOPATRE.
Il périra misérable, l'enfant qui naîtra le jour où
j'oublierai d'envoyer vers Antoine. — Charmiane,
de l'encre et du papier. — Sois le bienvenu , clier
Alexas. — Charmiane, jamais César fût-il autant
aimé de moi ?
CHARMIANE.
0 ce brave César !
CLÉOPATRE.
Que ton exclamation te suffoque ! Dis le brave
Antoine.
CHARMIANE,
Ce vaillant César !
CLÉOPATRE.
Par Isis , ma main ensanglantera ta joue , si tu
oses encore comparer César avec le plus grand des
hommes.
CHARMIANE.
Sous votre gracieux plaisir, je ne fais que répéter
ce que vous disiez vous-même.
CLÉOPATRE.
C'était un temps oii mon jugement n'était pas
encore mûr. — Ce serait être bien froide que de
répéter ce que je disais alors. — Mais viens , sortons :
donne-moi de l'encre et du papier ; il aura chaque
jour plus d'un message, dussé-je dépeupler l'Egypte.
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE II, SCÈNE I. 49
%V**'4'%»ï'»'*\/V*%*%**\V»'\\*'\*'%*'*'****%»^VV\.%V\^'*'%'\V\%V%'t'*X%'\/\A-V*'%\^'lV»A»'»>*VfcVV\,lVX'l%»f\'\'fc»
ACTE DEUXIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Messine. — ■ Appartement de la maison de Pompée.
Entrent POMPÉE , MÉNÉCRATE et MENAS.
POMPÉE.
Oi les dieux sont justes, ils seconderont les armes
du parti le plus juste.
MÉNÉCRATE.
Vaillant Pompée , songez que les dieux ne refu-
sent pas toujours ce qu'ils diffèrent d'accorder.
POMPÉE.
Tandis qu'au pied de leur trône nous les implo-
rons, la cause que nous les supplions de protéger
dépérit.
MÉNÉCRATE.
Mortels ignorans et aveugles sur nous-mêmes,
c'est notre ruine souvent que nous leur demandons;
leur sagesse nous refuse par bonté , et nous gagnons
à ne pas obtenir l'objet de nos prières.
POMPÉE.
Je réussirai : le peuple m'aime, et la mer est
à moi ; ma puissance est comme le croissant de la
TOM. III. 4
X
5o ANTOINE ET CLÉOPATRE,
Inné , et mon espérance me prédit qu'elle parvien-
dra à son plein. Marc Antoine tient table dans
l'Egypte; il n'en sortira jamais pour faire la guerre.
César , en amassant de l'argent , perd les coeurs ;
Lépide les flatte tous deux , et tous deux flattent
Lépide : mais il n'aime ni l'un ni l'autre , et ni l'un
ni l'autre ne s'intéresse à lui.
MÉNÉCRATE.
Cependant César et Lépide sont déjà en campagne,
traînant après eux des armées nombreuses.
POMPÉE.
D'où tenez-vous cette nouvelle ? Elle est fausse.
MÉNÉCRATE.
De Silvius, seigneur.
POMPÉE.
Silvius l'a rêvé ; je sais , moi , qu'ils sont encore
tous deux à Rome , où ils attendent Antoine. — 0
lascive Cléopâtre ! que tous les charmes de l'amour
prêtent leur douceur à tes lèvres flétries ! Joins au
pouvoir de la beauté les artifices de la ruse et le
charme des voluptés ; enchaîne dans un cercle de
fêtes le débauché Antoine ; échauffe son cerveau
des vapeurs d'une ivresse continuelle. Que les cui-
siniers épicuriens aiguisent son appétit par des assai-
sonnemens toujours renouvelés, afin que le sommeil
et les banquets lui fassent oublier son honneur,
comme s'il était assoupi par la langueur que cause
le Léthé. — Que veut Varius?
( Varius paraît. )
VARIUS.
Comptez sur la vérité de la nouvelle que je vous
ACTE II, SCÈNE I, 5i
annonce. Marc Antoine est d'heure en heure attendu
dans Rome : depuis qu'il est parti d'Egypte il aurait
eu le temps de faire un plus long voyage.
POMPÉE.
J'aurais écoute' plus volontiers une nouvelle moins
sérieuse — Menas, je n'aurais jamais pensé que cet
amant crapuleux eût mis son casque pour une guerre
aussi légère. C'est un guerrier qui vaut seul plus
que les deux autres ensemble — Mais concevons de
nous-mêmes une plus haute opinion, puisque le bruit
de notre marche peut arracher des genoux de la veuve
d'Egypte cet Antoine insatiable dans ses débauches.
MENAS.
Je ne puis croire que jamais César et Antoine
puissent s'accorder ensemble. Sa femme, qui vient
de mourir , a offensé César ; son frère lui a fait la
guerre , quoiqu'il n'y ait pas été excité par Antoine ,
à ce que je pense.
POMPÉE.
Je ne conçois pas, Menas, comment de légères
inimitiés en peuvent suspendre de plus grandes. S'ils
ne nous voyaient pas armés contr'eux tous , ils ne
tarderaient pas peut-être à se disputer ensemble :
car ils ont assez de sujets de tirer l'épée les uns con-
tre les autres : mais comment la crainte que nous
leur inspirons, concilie-t-elle leurs divisions et en-
chaîne-t-elle leurs discordes mutuelles , c'est ce que
j'ignore encore. Au reste, qu'il en arrive ce qu'il plaira
aux dieux : il y va de notre vie de déployer toutes
nos forces. Viens, Menas.
( Ils sortent. )
53 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
SCÈNE IL
Rome. — Appartement dans la maison de Lépide.
LÉPIDE, ÉNOBARBUS.
LÉPIDE.
Cher Énobarbus , tu feras une action louable et
dans laquelle tu peux re'ussir en disposant ton ge'né-
ral à s'expliquer avec douceur et sans emportement.
ÉNOBARBUS.
Je l'engagerai à re'pondre comme doit re'pondre
Antoine. Si César l'irrite , qu'Antoine s'e'lève de toute
sa grandeur, au-dessus de la tête de César, et lui
parle aussi fièrement que Mars. Par Jupiter, si je
portais la barbe d'Antoine je ne me ferais pas raser
aujourd'hui '^"^^.
LÉPIDE.
Ce n'est pas ici le temps des ressentimens parti-
culiers.
ÉNOBARBUS.
Tout temps est bon pour les affaires qu'il fait
naître.
LÉPIDE.
Les moins importantes doivent céder aux plus
graves.
ÉNOBARBUS.
Non , si les moins importantes viennent les pre-
mières.
LÉPIDE.
Tu parles dans la passion : mais de grâce ne re-
mue pas les tisons. — Voici le noble Antoine.
( Entrent Antoine et Ventidius.)
ACTE II, SCÈNE lï. 53
ÉKOBARBUS;
Et voilà Cësar là-bas.
(Entrent César , Mécènes et Agrippa.)
ANTOINE.
^ Si nous pouvons nous entendre, marchons contre
les Parthes. — Ventidius, écoute.
CÉSAR.
Je ne sais pas , Mécènes ; demande à Agrippa.
LÊPIDE.
Nobles amis, il n'est point d'objet plus grand que
celui qui nous réunit; que des causes plus légères
ne nous séparent pas. Ce qui est mal peut se Fappe-
1er avec douceur ; en discutant avec violence des
difFérens peu graves , nous rendons mortelles les
blessures que nous voulons guérir : ainsi donc ,
nobles collègues (je vous en conjure avec instances ),
traitez les questions les plus aigres dans les termes
les plus doux , et que la mauvaise humeur n'aggrave
pas nos querelles.
ANTOINE.
C'est bien parlé; si nous étions à la tête de nos
armées et prêts à combattre, je parlerais comme lui»
CÉSAR.
Soyez le bienvenu dans Rome.
ANTOINE.
Je vous rends grâce.
CÉSAR.
Prenez un siège.
ANTOINE.
Vous aussi.
54 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
CÉSAR.
Ainsi donc —
ANTOINE.
J'apprends que vous vous offensez de choses qui
ne sont point blâmables, ou qui, si elles le sont, ne
vous intéressent pas.
CÉSAR.
Je serais ridicule, si je me prétendais offensé pour
rien ou pour peu de chose , mais avec vous surtout :
plus ridicule encore si je vous nommais avec des re-
proches , lorsque je n'aurais aucun intérêt à pronon-
cer votre nom.
ANTOINE.
Que vous importait donc. César, mon séjour en
Egypte?
CÉSAR.
Pas plus que mon séjour à moi dans Rome ne de-
vait vous inquiéter en Egypte : cependant si de là
vous cherchiez à me nuire, votre séjour en Egypte
pourrait m'occuper.
ANTOINE.
Qu'entendez -vous par chercher à vous nuire ?
CÉSAR.
Vous pourriez bien saisir le sens de ce que je veux
dire par ce qui m'est arrivé; votre femme et votre
frère ont pris les armes contre moi , leur guerre était
pour vous un sujet de la déclarer vous-même , votre
nom était leur mot d'ordre.
ANTOINE.
Vous vous méprenez. Jamais mon frère ne m'a
mis en avant dans cette guerre. Je m'en suis instruit,
et ma certitude est fondée sur les rapports de ceux
ACTE II, SCÈNE IL 55
mêmes qui combattaient pour vous ! N'attaquait -il
pas également mon autorite' comme la vôtre ? ne di-
rigeait-il pas également la guerre contre moi-même
puisque votre cause est la mienne : 'là-dessus mes
lettres vous ont déjà satisfait. Si vous voulez trouver
un pre'texte de querelle , celui-là ne peut vous ser-
vir, cherchez -en un autre.
CÉSAR.
Vous faites là votre éloge , en m'accusant de dé-
faut de jugement : mais vous déguisez mal vos torts.
ANTOINE.
Non , non ! Je sais à n'en pas douter que vous ne
pouviez pas manquer de faire cette réflexion natu-
relle que moi, votre associé dans la cause contre la-
quelle mon frère s'armait, je ne pouvais voir d'un
oeil satisfait une guerre qui troublait ma paix. Quant
à ma femme, je souhaite que vous retrouviez son âme
dans une autre femme qui lui ressemble. — Le tiers
de l'iinivers est sous vos lois, César j vous pouvez,
avec le plus faible frein , le gouverner à votre gré,
mais non pas une telle femme.
ÉNOBARBUS.
Plût au ciel que nous eussions tous de pareilles
épouses; les hommes pourraient aller à la guerre
avec les femmes.
ANTOINE.
Les embarras qu'a suscités son caractère intrai-
table qui ne manquait pas non plus des ruses de la
politique, vous ont trop inquiété. César; je le vois
avec douleur ; et vous êtes forcé d'avouer tout haut
quil n'était pas en mon pouvoir de l'empêcher.
56 ANTOINE ET CLEOPATRE,
CÉSAR.
Je vous écris : vous, plongé dans les voluptés au
milieu d'Alexandrie, vous mettez mes lettres dans
votre poche sans les ouvrir ; vous renvoyez avec mé-
pris mon député, sans lui donner audience.
ANTOINE.
César, il est entré brusquement, avant qu'il fut
admis. Je venais de fêter trois rois, et je n'étais plus
tout-à-fait l'homme du matin : mais le lendemain ,
j'en ai fait l'aveu moi-même à votre député; c'était
lui en demander pardon. Que cet homme n'entre
pour rien dans notre différent : s'il faut que nous
contestions ensemble, ne faites plus mention de lui.
CÉSAR.
Vous avez violé un article de vos sermens ; repro-
che, que vous n'aurez jamais le droit de me faire.
LÉPIDE.
Doucement, César.
ANTOINE.
Non , Lépide, laissez-le parler, il est sacré l'hon-
neur dont il parle ; supposé que j'en aie manqué ,
voyons , César : l'article de mon serment. . . .
CÉSAR.
C'était de me prêter vos armes et votre secours à
ma première réquisition ; vous m'avez refusé l'un et
l'autre.
ANTOINE.
Dites plutôt, négligé; j'étais alors dans ces heures
empoisonnées qui m'avaient ôté la connaissance de
moi-même. Je vous en témoignerai mon repentir
ACTE II, SCÈNE IL 57
autant que j'en serai capable : mais ma franchise n'avi-
lira point ma grandeur, comme ma puissance ne fera
rien sans ma franchise. C'est une vérité, queFulvie,
pour m'attirer hors de l'Egypte , vous a fait la guerre
ici. Et moi, qui étais, sans le savoir, le motif de
cette guerre , je vous en fais toutes les excuses où
mon honneur peut descendre.
LÉPIDE.
C'est parler avec noblesse.
MÉCÈNES.
S'il vous plaisait de ne pas pousser plus loin vos
griefs réciproques. Oubliez -les tout- à -fait, pour
vous souvenir que la nécessité des circonstances pré-
sentes vous crie de vous pardonner tous deux.
LÉPIDE.
C'est parler sagement, Mécènes.
ÉNOBARBUS.
Ou bien, empruntez-vous l'un à l'autre, pour le
temps présent , votre affection mutuelle ; et quand
vous n'entendrez plus parler de Pompée , alors vous
vous la rendrez : vous aurez tout le loisir de contes-
ter ensemble , quand vous n'aurez pas autre chose
à faire.
ANTOINE.
Tu n'es qu'un soldat : tais -toi,
ÉNOBARBUS.
J'avais presque oublié que la vérité devait se taire.
ANTOINE.
Tu manques de respect à cette assemblée ; ne dis
plus rien.
58 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
ÉNOBAEBUS.
Allons, poursuivez. Je suis une pierre discrète !
CÉSAR.
Je ne de'sapprouve point ce qu'il dit, mais c'est
la forme de son discours que je n'avoue point. — Il
n'est pas possible que nous restions amis , étant si
peu d'accord sur nos conditions. (Cependant si je con-
naissais un lien assez fort pour nous tenir étroitement
unis, je le chercherais d'un bout du monde à l'autre.
AGRIPPA.
Permettez -moi, Cësar.
CÉSAR.
Parle, Agrippa.
AGRIPPA.
Vous avez du côté maternel une sœur, la belle
Octavie. Antoine est veuf maintenant.
CÉSAR.
Ne touche point à cet article, Agrippa : si Cle'opâ-
tre t'entendait, elle te reprocherait, avec raison , ta
témérité
ANTOINE.
Je ne suis pas marié; César, laissez-moi enten-
dre Agrippa.
AGRIPPA.
Pour entretenir entre vous une éternelle amitié,
pour faire de vous deux frères , et unir vos coeurs
par un nœud indissoluble, il faut qu'Antoine épouse
Octavie : sa beauté mérite le plus illustre des mor-
tels; ses vertus et ses grâces en tout genre, disent
ce qu'elles peuvent seules exprimer. Cet hymen dis-
sipera toutes ces petites défiances, qui. maintenant
ACTE II, SCÈNE II. 59
vous paraissent si grandes ; toutes ces craintes qui
vous offrent des dangers sérieux s'évanouiront. A
présent , les moindres vraisemblances vous parais-
sent des vérités incontestables ; et alors les vérités
mêmes ne seraient plus à vos yeux que des fables.
Sa tendresse pour tous les deux vous enchaînerait
l'un à l'autre, vous donnerait tous les coeurs à l'un
et à l'autre. Pardonnez à ce cjue je viens de dire : ce
n'est pas la pensée du moment, mais une pensée
étudiée et méditée par le devoir.
ANTOINE.
César veut -il s'expliquer ?
CÉSAR.
Non , jusqu'à ce qu'il sache comment Antoine re-
çoit cette proposition.
ANTOINE.
Quels pouvoirs aurait Agrippa, pour accomplir
ce qu'il propose , si je disais , Agrippa^ fj consens.
CÉSAR.
Le pouvoir de César, et celui qu'a César sur
Octavie.
ANTOINE.
Loin de moi la pensée de songer à rejeter une
offre aussi brillante et faite d'aussi bonne foi. {A
César. ) Donnez-moi votre main, recevez mes re-
mercîmens , et qu'à compter de ce moment un cœur
fraternel inspire notre tendresse mutuelle , et pré-
side à nos grands desseins.
CÉSAR.
Voilà ma main. Je vous cède une sœur aimée
6o ANTOINE ET CLÉOPATRE,
comme jamais sœur ne fut aimée de son frère
Qu'elle vive pour unir nos empires et nos cœurs y
et que notre amitié ne s'évanouisse plus !
LÉPIDE.
Heureuse réconciliation! Ainsi -soit -il.
ANTOINE.
Je ne se ageais pas à tirer l'épée contre Pompée :
il m'a tou^ 'écemment comblé d'égards : il faut qu'au
moins jf ai en exprime ma reconnaissance , pour
me dérc sr au reproche d'ingratitude : immédia-
tement après, je lui envoie un défi.
LÉPIDE.
Le temps presse : il nous faut chercher Pompée ,
ou il va nous prévenir.
ANTOINE.
Et où est-il ?
CÉSAR.
Vers le montMisène.
ANTOINE.
Quelles sont ses forces sur terre ?
CÉSAR.
Elles sont nombreuses , et elles augmentent tous
les jours : pour la mer, il en est le maître absolu.
ANTOINE.
C'est le bruit qui court. Je voudrais avoir eu une
conférence avec lui : hâtons-nous de nous la procu-
rer : mais avant de nous mettre en campagne , Tor-
mons l'alliance dont nous sommes convenus.
CÉSAR.
Avec la plus grande joie , et je vous invite à venir
ACTE II, SCÈNE II. 6î
voir ma sœur : je vais de ce pas vous conduire
à elle.
ANTOINE.
Le'pide , ne nous privez pas de votre compagnie.
LÉPIDE.
NoLle Antoine , les infirmités mêmes ne m'em-
pêcheraieilt point de vous suivre.
(Fanfares; Antoine , César, Lépide sortent.)
MÉCÈNES.
Soyez le bienvenu d'Egypte, seigneur Éno^barbus,
ÉNOBARBUS.
Seconde moitiédu cœur de César, digne Mécènes !
— Mon honorable ami Agrippa !
AGRIPPA.
Bon Énobarbus !
MÉCÈNES
Nous devons être joyeux, en voyant tout si heu-
reusement terminé. — Vous vous êtes bien trouvé
en Egypte.
ÉNOBARBUS,
Oui, Mécènes. Nous dormions le jour tant qu'il
durait, et nous passions les nuits à boire jusqu'à la
pointe du jour.
MÉCÈNES.
^'^) Huit sangliers rôtis pour un déjeuner ! et douze
convives seulement ? Le fait est -il vrai ?
ÉNOBARBUS.
Bon : ce n'est là qu'une mouche pour un aigle :
nous avions bien d'autres plats monstrueux et bien
faits pour être remarqués.
62 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
MÉCÈNES.
C'est une reine bien magnifique si la renommée
n'exagère pas.
ÉNOBARBDS.
Dès sa première entrevue avec Marc Antoine sur
le fleuve Cydnus , elle a pris son cœur dans ses filets.
AGRIPPA.
En effet , c'est sur ce fleuve qu'elle s'est offerte à
ses yeux, si celui qui m'en a fait le récit n'a pas in-
vente'.
ÉNOBARBUS.
Je veux vous raconter cette entrevue.
La galère oii elle était assise, ainsi qu'un trône
éclatant, semblait brûler sur les eaux. La poupe
était d'or massif, les voiles de pourpre, et si par-
fumées , que les vents venaient s'y jouer avec amour.
Les rames d'argent frappaient l'onde en cadence au
bruit des flûtes , et les flots amoureux se pressaient
à l'envi à la suite du vaisseau. Pour Cléopâtre, il
n'est point d'expression qui puisse la peindre. Cou-
chée dans son pavillon, sur un lit d'or et du plus
riche tissu , elle effaçait cette Vénus fameuse où
nous voyons que l'imagination a surpassé la nature;
à ses côtés étaient assis de jeunes et beaux enfans ,
comme un 'groupe de rians amours, qui agitaient
des éventails de couleurs variées , dont les airs légers
semblaient colorer les joues délicates qu'ils rafraî-
chissaient comme s'ils eussent produit cette chaleur
qu'ils diminuaient.
AGRIPPA.
0 spectacle admirable pour Antoine !
ACTE II, SCÈNE IL 63
ÉNOBARBUS.
Ses femmes, comme autant de Néréides et de
Syrènes, cherchaient à deviner ses ordres dans ses
regards et s'inclinaient avec grâce. Une d'elles, telle
qu'une vraie syrène , assise au gouvernail , dirige le
vaisseau : les cordages de soie obéissent à ces mains
douces comme les fleurs , qui manœuvrent avec dex-
térité. Du sein du vaisseau s'exhalent d'invisibles
parfums qui embaument les sens , sur les quais ad-
iacens. La ville envoie tous ses habitans au-devant
d'elle : Antoine , élevé sur un trône au milieu de la
place publique, est resté seul, haranguant l'air.
L'air lui-même , si ce n'eût été son horreur pour le
vide , eût aussi été contempler Cléopâtre et eut laissé
un vide dans la nature.
AGRIPTA.
0 merveille de l'Egypte î
ÉNOBARBUS.
Aussitôt qu'elle est débarquée , Antoine envoie
vers elle, et l'invite à souper. Elle lui répond qu'il
convenait mieux qu'il fût son hôte : et sa requête
fut écoutée. Notre galant Antoine à qui jamais femme
n'entendit prononcer le mot non, va au festin après
s'être fait raser dix fois , et selon sa coutume il paye
de son cœur ce que ses yeux seuls ont dévoré.
AGRIPPA.
Prostituée royale! elle fit déposer au grand César son
épée sur son lit; il la cultiva, et elle porta un fruit.
ÉNOBARBUS.
Je l'ai vue une fois sauter quarante pas dans les
64 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
rues d'Alexandrie, et bientôt perdant haleine, elle
voulut parler et se pâma ; elle se fit une nouvelle
perfection de ce manque de forces, et de sa bouche
sans haleine, il s'exhalait un charme tout-puissant.
MÉCÈNES.
, A pre'sent, voilà Antoine obligé de la quitter pour
toujours.
ÉNOBARBUS.
Non, jamais il ne la quittera. L'âge ne peut la
vieillir, ni l'habitude de la jouissance épuiser l'infinie
variété de ses appas. Les autres femmes rassasient
les appétits qu'elles satisfont ; mais elle , plus elle
donne, plus elle affame les désirs; car les choses les
plus viles ont de la grâce chez elle ; tellement que les
prêtres sacrés la bénissent dans ses heures lascives.
MÉCÈNES.
Si la beauté unie à la sagesse et à la modestie
peuvent fixer le cœur d'Antoine , Octavie est pour
lui un heureux lot.
AGRIPPA.
Allons -nous- en; cher Énobarbus , deviens mon
hôte, pendant ton séjour ici.
ÉNOBARBUS.
Seigneur, je vous remercie humblement.
(Ils sortent. >
ACTE II, SCÈNE III. €5
SCÈNE III.
Rome. — - Appartement de la maison de César.
CÉSAR, ANTOINE, OCTAVIE au milieu d'eux ,
suite et un DEVIN.
ANTOINE.
Le monde et ma charge importante m'arrache-
ront quelquefois de vos bras.
OCTAVIE;
Tout le temps de votre absence j'irai fléchir les
genoux devant les dieux et les prier pour vous.
ANTOINE.
Adieu, seigneur — — Mon Octavie , ne jugez
point Antoine sur les récits du monde. J'ai quel-
quefois passé les bornes, je l'avoue : mais, à l'a-
venir, ma conduite ne s'écartera plus de la règle.
Adieu, chère épouse.
OCTAVIE.
Adieu, seigneur.
CÉSAR.
Adieu, Antoine.
( César et Octavie sortent. )
ANTOINE.
Hé bien, maraud, voudrais -tu être encore en
Egypte?
LE DEVIN.
Plùt aux dieux que je n'en fusse jamais sorti, et
que vous ne fussiez jamais venu ici!
ToM. III. 5
66 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
ANTOINE.
La raison , si tu peux la dire ?
LE DEVIN.
Je la 4evine par mon art ; mais ma langue ne peut
l'exprimer : retournez au plus tôt en Egypte.
ANTOINE.
Dis-moi, qui de César ou de moi, élèvera plus
haut sa fortune.
LE DEVIN.
César. — Antoine , ne reste donc point à ses cô-
tés. Ton démon , c'est-à-dire l'esprit qui te protège
est noble , courageux , fier, sans égal partout où ce-
lui de César n'est pas j mais près de lui ton ange se
change en peur ^^^\ comme un être soumis. Ainsi
donc mets toujours une distance entre lui et toi.
ANTOINE.
Ne me parle plus de cela.
LE DEVIN.
Je n'en parle qu'à toi ; je n'en parlerai jamais qu'à
toi seul. — Si tu joues avec lui à quelque jeu que ce
soit , tu es sûr de perdre. Il a tant de bonheur, quil
te bat malgré tous tes avantages. Dès qu'il brille
près de toi , ton éclat s'éclipse. Je te le répète encore :
ton génie ne te gouverne qu'avec terreur , quand il
te voit près de lui. Loin de César, il reprend toute
sa grandeur.
ANTOINE.
Va-t-en et dis à Ventidius que je veux lui parler.
(Le demi sort. ) — Il marchera contre les Parthes. . ,
Soit science ou hasard , cet homme a dit la vérité.
Les mêmes désobéissent à César, et, dans nos jeux,
ACTE II, SCÈNE IV. 67
toujours ma plus grande adresse échoue contre son
bonheur. Si nous tirons au sort, le plus riche lot est
pour lui : ses coqs sont toujours vainqueurs des
miens quand toutes les chances sont égales , et ses
cailles battent toujours les miennes dans l'enceinte
oii nous les excitons entre elles. — Je veux retourner
en Egypte. Si j'accepte ce mariage , c'est pour assurer
ma paix ; mais tous mes plaisirs sont dans l'Orient.
( J^entidius paraît.) Oh ! viens, Ventidius ; il faut
marcher contre les Parthes : ta commission est expé-
die'e; suis-moi, et viens la recevoir.
( Ils sortent. )
SCÈNE IV.
Une rue de Rome.
LÉPIDE, MÉCÈNES, AGRIPPA.
LÉPIDE.
Qu'aucun soin ne vous retienne plus long-temps :
hâtez-vous de suivre vos généraux.
AGRIPPA.
Seigneur, Marc Antoine ne demande que le temps
d'embrasser Octavie , et nous partons avec lui.
LÉPIDE.
Jusqu'à ce que je vous voie revêtus de votre ar-
mure guerrière , qui vous sied si bien à tous deux ,
je ne vous dis plus rien qu'adieu.
MÉCÈNES,
Si je ne me trompe sur ce voyage , nous serons
avant vous au mont de Misène.
68 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
LÉPIDE.
Votre route est la plus courte : mes desseins
m'obligent de prendre des détours , et vous gagnerez
deux journe'es sur moi.
AGRIPPA et MÉCÈNES.
Seigneur, heureux succès !
LÉPIDE.
Adieu.
SCÈNE V.
Alexandrie. — Appartement du palais.
CLÉOPATRE, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS ,
suite.
CLÉOPATRE.
Je veux de la musique. La musique est l'aliment
mélancolique de ceux qui ne vivent que pour aimer.
TOUS LES GENS DE LA SUITE.
La musique ! Eh !
( Mardian entre. )
CLÉOPATRE.
Non , point de musique : allons plutôt jouer au
billard. Viens, Charmiane.
CHARMIANE.
Mon bras me fait mal : vous ferez mieux déjouer
avec Mardian.
CLÉOPATRE.
Autant jouer avec un eunuque qu'avec une
femme. Allons, Mardian, veux-tu faire ma partie?
ACTE I, SCÈNE V. %
MA.RDIAN;
Je jouerai de mon mieux, madame.
CLÉOPATRE.
Dès que l'acteur montre de la bonne volonté,
quand il ne réussirait pas , il a droit à notre indul-
gence. — Mais non, je ne suis pas d'humeur à jouer
àpre'sent. — Donnez-moi mes lignes ; nous irons à la
rivière, et là , tandis que la musique se fera entendre
dans le lointain, je m'amuserai à tendre des pièges
aux poissons dorés : mon hameçon courbé percera
leurs molles nageoires — et à chaque poisson que
je tirerai hors de l'eau, m'imaginant prendre un
Antoine, je m'écrierai : -^/z, wus voilà pi is.
CHARMIANE,
C'était un tour bien plaisant , lorsque vous fîtes
une gageure avec Antoine sur votre pêche , et qu'il
tira de l'eau avec transport un poisson salé que
votre plongeur avait attaché à sa ligne *^'').
CLÉOPATRE.
Quel temps tu me rappelles ! 0 temps heureux !
Je le plaisantai tout le jour jusqu'à lui faire perdre
patience ; la nuit suivante il souffrit mes plaisan-
teries avec plus de patience , et le lendemain , avant
la neuvième heure du matin , je l'enivrai au point
qu'il alla se mettre au lit : je le couvris de mes
robes et de mes manteaux, et moi je ceignis son
épée philippine <^'^\... — (Entre un messager.) Oh !
des nouvelles d'Italie ! Introduis tes fécondes nou-
velles dans mon oreille, qui a été si long-temps
à sec.
;jo ANTOINE ET CLÉOPATRE,
LE MESSAGER.
Madame ! madame !
CLEOPATRE. 1
Antoine est-il mort ? Si tu m'apprends une sem-
blable nouvelle, misérable, tu assassines ta maîtresse.
Mais s'il est libre et bien portant , si c'est là ce que tu
viens m'annoncer de lui, tiens, voilà de l'or, et
baise les veines azurées de cette main , de cette
main que des rois ont pressée de leurs lèvres , et
n'ont baisée qu'en tremblant.
LE MESSAGER.
D'abord, madame, Antoine se porte bien.
CLEOPATRE.
Tiens, voilà encore de l'or : mais prends garde,
coquin. Nous disons ordinairement que les morts
se portent bien. Si c'est là ce que tu veux dire , cet
or, que je te donne, je le ferai fondre, et le ver-
serai tout brûlant dans ton gosier sinistre.
LE MESSAGER.
Grande reine , daignez m'écouter.
CLEOPATRE.
Allons, j'y consens; poursuis : mais il n'y a rien
de bon dans ta figure. Si Antoine est libre et plein
de santé , pourquoi cette physionomie si sombre ,
pour annoncer des nouvelles heureuses ? Si elles
sont fâcheuses , tu devrais te présenter devant moi
comme une furie couronnée de serpens , et non
sous la forme d'un homme.
ACTE I, SCÈNE V. 71
LE MESSAGER.
Voulez-vous m'entendre ?
CLÉOPATRE.
Je suis tentée de te maltraiter avant que tu ne
parles. Cependant si tu me dis qu'Antoine vit et se
porte bien , ou qu'il est ami de Ce'sar , et non pas
son esclave, je verserai sur ta tête une pluie d'or
et une grêle de perles.
LE MESSAGER.
Madame, il se porte Lien.
CLÉOPATRE.
C'est bien parle.
LE MESSAGER.
Et il est ami de Ce'sar.
CLÉOPATRE.
Tu es un brave homme.
LE MESSAGER.
César et lui sont plus amis que jamais.
CLÉOPATRE.
Tu feras ta fortune avec moi.
LE MESSAGER.
Mais, madame....
CLÉOPATRE.
Je n'aime point ce mais : il gâte ce que tu viens
de dire d'heureux; j'abhorre ce mais. Ce mais est
comme un geôlier qui va traîner après lui quelque
monstrueux malfaiteur. De grâce, ami, verse tout
ce que tu portes dans mon oreille , le bien et le mal
a la fois.... Il est ami de César, il est en pleine
santé, dis-tu, il est libre, dis-tu encore?
72 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
LE MESSAGER.
Libre, madame? Je ne vous ai rien dit de sem-
blable. Il est lie' à Octavie.
CLÉOPATRE.
Pour quel service ?
LE MESSAGER.
Pour le meilleur service, celui du lit.
CLÉOPATRE.
Je pâlis, Charmiane.
LE MESSAGER.
Madame , il est marié à Octavie.
CLÉOPATRE.
Que la peste la plus contagieuse te dévore !
LE MESSAGER.
Madame , de la patience.
CLÉOPATRE.
Que dis-tu? Sors d'ici, horrible scélérat, ou avec
mon pied je repousserai tes yeux comme des billes;
je t'arracherai les cheveux. ( Elle le maltraite. ) Tu
seras fouetté avec des verges de fer, et étuvé dans
de la saumure , pour y souffrir les cuisantes dou-
leurs d'une longue marinade.
LE MESSAGER.
Gracieuse reine , c'est moi qui vous apporte ces
nouvelles , mais ce n'est pas moi qui ai fait le ma-
riage.
CLÉOPATRE.
Rétracte-toi, et je te donnerai une province;, tu
ACTE II, SCÈNE V. ^3
monteras à la fortune la plus brillante. Le coup que
tu as reçu sera pour expier ta faute de m'avoir
mise en fureur, et je t'accorderai tout ce que tu
jugeras à propos de demander.
LE MESSAGER.
Il est marié , madame.
CLÉOPATRE.
Scélérat, tu as trop vécu.
( Elle tire un poignard. )
LE MESSAGER.
Alors je vais courir! Madame, que prétendez-
vous? Je ne suis coupable d'aucune faute.
CHARMIANE.
Cet homme est innocent.
CLÉOPATRE.
Il est des innocens qui n'échappent pas à la fou-
dre ! — Que l'Egypte s'ensevelisse sous le Nil, et
que toutes les créatures bienfaisantes se transfor-
ment en serpens ! . . . Rappelez cet esclave : malgré
ma rage je ne le mordrai point; rappelez-le.
CHARMIANE.
Il a peur de revenir.
CLÉOPATRE.
Je ne le maltraiterai point : ces mains s'avilissent
en frappant un malheureux au-dessous de moi,
sans autre sujet que celui que je me suis donné
moi-même. Reviens, approche, mon ami. (^ Le mes-
sager revient. ) Il n'y a pas de crime; mais il y a
toujours du danger à être porteur de mauvaises
nouvelles. Emprunte cent voix pour un message
^4 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
gracieux, mais laisse toujours les nouvelles fâcheu-
ses s'annoncer elles-mêmes.
LE MESSAGER.
J'ai rempli mon devoir.
CLÉOPATRE.
Il est marié? Il ne m'est pas possible de haïr
plus que je ne te haïrai, si tu dis encore oui.
LE MESSAGER.
Il est marié, madame.
CLÉOPATRE.
Que les dieux te confondent : tu oses donc per-
sister ?
LE MESSAGER.
Dois-je mentir, madame?
CLÉOPATRE
Oh ! je le voudrais , que tu m'eusses menti ; dût la
moitié de mon Egypte être submergée et changée
en citerne pour les serpens écailleux ! Fuis , sors de
ma présence. Eusses-tu la beauté de Narcisse, tu
me paraîtrais hideux Il est marié?...
LE MESSAGER.
Je demande pardon à votre majesté.
CLÉOPATRE.
Il est marié ?
LE MESSAGER.
Ne soyez point offensée ; je n'avais pas l'intention
de vous déplaire. Me punir, pour obéir à vos or-
dres, ne me paraît pas raisonnable. Il est marié
à Octavie.
ACTE II, SCÈNE V. 75
CLÉOPATRE. ■ /
Oh î pourquoi son crime n'a-t-il pas fait un fourbe
de toi , qui ne peux mentir. Quoi ! es-tu bien sûr de
ce que tu dis ?... Fuis loin de moi. La marchandise
que tu as apporte'e de Rome est trop chère pour moi.
Mets-la sur ta tête, et qu'elle cause ta perte.
( Le messager sort. )
CHARMIANE.
Noble reine, de la patience.
CLÉOPATRE.
En louant Antoine j'ai déprimé César.
CHARMIANE.
C'est ce qui vous est arrivé bien des fois , ma-
dame.
CLÉOPATRE.
M'en voilà bien punie aujourd'hui. Qu'on m'em-
mène de ce lieu. Je succombe. Oh! Iras, Char-
miane. — N'importe. — Cher Alexas, va retrouver cet
homme , dis-lui de te rendre compte des traits d'Oc-
tavie, de son âge , de ses inclinations ; qu'il n'oublie
pas de s'informer de la couleur de ses cheveux. Re-
viens promptement m'en instruire. (^Alexas sort. )
Qu'Antoine m'abandonne à jamais! — Mais, non ,
Charmiane , quoique sous une face il m'offre les
traits de la Gorgone , sous une autre il me parait un
dieu Mars. — Recommande à Alexas de me rap-
porter quelle est la taille d'Octavie. — Aie pitié de
moi, Charmiane ; mais ne me réplique pas , conduis-
moi à ma chambre.
( Elles sortent. )
76 ANTOINE ET CLÊOPATRE,
SCÈNE VI.
Les côtes d'italie, près de Misène.
POMPÉE et MENAS entrent d'un côté au son du
tambour et des trompettes ; de l'autre, CÉSAR,
ANTOINE, LÉPIDE, ÉNOBARBUS , MÉCÈNES
et AGRIPPA paraissent avec leurs soldats.
POMPÉE.
J'ai reçu vos otages : vous avez les miens , et nous
aurons un pourparler avant de combattre.
CÉSAR.
Il convient que nous commencions par conférer
ensemble , et c'est dans cette vue que nous vous
avons envoyé nos propositions par écrit. Vous les
avez sans doute examinées. Faites-nous savoir à pré-
sent si elles enchaîneront votre épée mécontente ,
et renverront en Sicile une foule de belle jeunesse
qui autrement doit périr dans cette plaine.
POMPÉE.
C'est à vous trois que je parle , vous les seuls sé-
nateurs de ce vaste univers et les illustres agens des
dieux. — Je ne vois pas pourquoi mon père man-
querait de vengeurs , puisqu'il laisse un fils et des
amis ; tandis que Jules César , dont le fantôme ap-
parut à Pliilippes au vertueux Brutus , vous a vus
travailler dans cette plaine à sa vengeance. Quel
motif engagea le pâle Cassius à se mêler dans une
conspiration? Et ce Romain vénéré de tous les hom-
ACTE II, SCÈNE VI. 77
mes , le vertueux Brutus , quel motif le porta , avec
les autres guerriers de son parti , amans de la belle
liberté' , à ensanglanter le Capitole? Ils ne voulaient
voir qu'un homme dans un homme, et rien de plus.
C'est le même motif qui m'a porté à équiper ma
flotte , dont le poids fait écumer l'Océan indigné ;
avec elle je veux châtier l'ingratitude dont l'injuste
Rome a payé les services de mon illustre père.
CÉSAR.
Prenez votre temps.
ANTOINE.
Pompée , tu ne peux nous intimider avec tes vais-
seaux. Nous te répondrons sur mer. Mais sur terre,
tu sais tout ce que nous avons de plus que toi.
POMPÉE.
Sur terre , en effet , tu as de plus que moi la
maison de mon père ; mais puisque le coucou prend
le nid des autres oiseaux, restes -y tant que tu
pourras.
LÉPIDE.
Voudriez-vous bien nous faire connaître (car tout
cela est étranger à l'entrevue actuelle ) ce que vous
décidez sur les offres que nous vous avons envoyées?
CÉSAR.
Oui, voilà le point.—
ANTOINE.
On ne te prie pas de consentir. C'est à toi de
peser les choses , et de voir quel parti tu dois em-
brasser.
78 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
CÉSAR.
Et à quelles suites pourrait vous exposer l'envie
de tenter une plus grande fortune.
POMPÉE.
Vous m'ofïVez la Sicile et la Sardaigne, sous la
condition que je purgerai la mer des pirates, et que
j'enverrai du froment à Rome ; et ces offres une fois
acceptées, il est convenu de nous séparer avec nos
ëpées sans brèches et nos boucliers sans marques de
combat?
CÉSAR, ANTOINE et LÉPIDE.
Voilà nos offres.
POMPÉE.
Sachez donc que je me suis rendu ici devant vous,
en homme disposé à les accepter. Mais Marc Antoine
m'inspire quelque ressentiment. Quand je devrais
perdre le prix du bienfait , en le reprochant , vous
devez vous souvenir, Antoine, que, lorsque Ce'sar
et votre frère étaient en guerre , votre mère se
réfugia en Sicile , et qu'elle y trouva l'accueil de
l'amitié.
ANTOINE.
J'en suis instruit, Pompée, et je me préparais à
vous exprimer toute la reconnaissance que je vous
dois.
POMPÉE.
Donnez-moi votre main. — Je ne m'attendais pas ,
Antoine, à vous rencontrer en ces lieux.
ANTOINE.
Les lits d'Orient sont bien doux ! et je vous dois
des remercîmens, car c'est vous qui m'avez fait rêve-
ACTE II, SCÈNE VI. 79
uir ici plus tôt que je ne comptais , et j'y ai beaucoup
gagne.
CÉSAR.
Vous me paraissez changé depuis la dernière fois
que je vous ai vu.
POMPÉE.
Soit. Je ne sais pas comment la fortune marque
mon âge et mes années sur mon visage; mais, dans
mon sein , jamais elle n'y pénétra pour rendre mon
coeur esclave.
LÉPIDE.
Je suis bien satisfait de vous voir ici.
POMPÉE
Je m'en flatte, Lépide. — Ainsi, nous voilà d'ac-
cord. Je désire que notre traité soit mis par écrit,
çt scellé de nous.
CÉSAR.
C'est ce qu'il faut faire avant autre chose.
POMPÉE.
Il faut nous fêter mutuellement avant de nous
séparer. Tirons au sort à qui commencera.
ANTOINE.
Moi, Pompée.
POMPÉE.
Non , Antoine , il faut que le sort en décide. Mais ,
soit qu'il vous nomme le premier ou le dernier ,
votre cuisine égyptienne aura toujours la supério-
rité. J'ai ouï dire que Jules César acquit de l'embon-
point dans les banquets de cette contrée.
ANTOINE.
Vous avez ouï dire bien des choses.
8o ANTOINE ET CLÉOPÂTRE,
POMPÉE.
Mon intention est innocente.
ANTOINE.
Et vos paroles aussi.
POMPÉE.
Voilà ce que j'ai ouï dire , et aussi qu'ApoUodore
conduisit....
ÉNOBARBUS.
N'en parlons plus. Le fait est vrai.
POMPÉE.,
Quoi , s'il vous plait ? Achevez.
ÉNOBARBUS.
.... Une certaine reine à Cësar dans un ma-
telas.
POMPÉE.
Ah ! je te reconnais à présent. Comment te portes-
tu, guerrier?
ÉNOBARBUS.
Fort bien ; et il y a apparence que je continuerai,
car je vois que nous allons avoir quatre festins de
suite.
POMPÉE.
Donne-moi ta main : je ne t'ai jamais haï; et quand
je t'ai vu combattre , tu m'as rendu jaloux de ta
valeur.
ÉNOBARBUS.
Moi , seigneur , je ne vous ai jamais beaucoup
aime' ; mais j'ai fait votre éloge , et vous méritiez dix
fois plus de louanges que je ne vous en ai donne.
POMPÉE.
Conserve ta franchise ; elle te sied à merveille.
ACTE II, SCÈNE -VI. 8b
— Je vous invite tous à bord de ma galère. Voulez-
vous me pre'céder , seigneur ?
TOUS.
Montrez-nous le chemin.
POMPÉE.
Allons, venez.
(Pompée, César, Antoine, Lépide, soldats et suite sortent,)
MENAS, à part,
0 Pompe'e ! ton père n'eût jamais fait ce traité.
(^A Enobarbus.) Nous nous sommes connus?
ÉNOBARBUS.
Sur mer, je crois.
MENAS.
Oui.
ÉNOBARBUS.
Vous avez fait des prouesses sur mer. *
MENAS.
Et vous sur terre.
ÉNOBARBUS.
Je louerai toujours qui me louera. Mais on ne
peut nier mes exploits sur terre.
MENAS.
Ni mes exploits de mer non plus, je pense?
ÉNOBARBUS.
Oui , mais il y a quelque chose que vous pouvez
nier pour votre sûreté. — Vous avez été un grand
voleur sur mer.
MENAS.
Et vous sur terre.
ToM. III. 6
82 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
ÉNOBARBUS.
A ce titre, je nie mes services de terre. — Mais
donnez-moi votre main , Me'nas : si nos yeux avaient
quelque autorité , ils pourraient surprendre deux
voleurs qui s'embrassent.
MENAS.
Le visage des hommes est sincère, quoi que fassent
leurs mains.
ÉNOBARBUS.
Mais il n'y eut jamais une belle femme dont le
visage fût sincère.
MENAS.
Ce n'est pas une calomnie : leurs visages volent
les coeurs.
ÉNOBARBUS.
Nous sommes venus ici pour vous combattre .
MENAS.
Quant à moi , je suis fâché que cela soit changé
en débauche. Pompée, aujourd'hui, fait fuir sa for-
tune en riant.
ÉNOBARBUS.
Si cela est , il est sûr que ses larmes ne la rap-
pelleront pas.
MENAS.
Vous l'avez dit. — Nous ne nous attendions pas à
trouver Marc Antoine ici. Mais, je vous prie, est-il
marié à Cléopâtre?
ÉNOBARBUS.
La sœur de César se nomme Octavie.
ACTE II, SCÈNE VI. 83
MENAS.
Oui ; elle e'tait femme de Caïus Marcellus.
ÉNOBARBUS.
He' bien , aujourd'hui , elle est la femme de Marc
Antoine.
MENAS.
Que dites-vous ?
ÉNOBARBUS.
Rien n'est plus vrai.
MENAS.
Les voilà donc, César et lui, lies ensemble pour
jamais.
ÉNOBARBUS.
Si j'étais obligé de deviner le sort de cette union ,
je ne prédirais pas ainsi.
MENAS.
Je présume que la politique a eu plus de part que
l'amour à cette alliance.
ÉNOBARBUS.
Je le crois comme vous. Vous verrez que le nœud
qui semble aujourd'hui serrer leur amitié pour ja-
mais, l'étranglera. Octavie est chaste, d'un caractère
froid et tranquille.
MENAS.
Et quel est l'homme qui ne souhaiterait pas avoir
une épouse de ce caractère ?
ÉNOBARBUS.
Celui qui, lui-même, n'a aucune de ces qualités ;
et cet homme , c'est Marc Antoine. Il retournera à
son plat égyptien. Alors les soupirs d'Octavie en-
flammeront la colère de César j et, comme je viens
84 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
de le dire , ce qui paraît faire la force de leur ami-
tié , sera précise'ment la cause de leur rupture.
Antoine laissera toujours son cœur oii il l'a placé;
il n'a épousé ici que les circonstances.
MENAS.
Cela pourrait bien être. Allons, ami, voulez-
vous venir à bord? j'ai votre santé à boire.
ÉNOBARBUS.
Je l'accepterai. Nous avons accoutumé nos go-
siers en Egypte.
MENAS.
Allons , venez....
( Us sortent. )
SCÈNE VIL
A bord de la galère de Pompée , près de Misène.
Symphonie. Entrent deux ou trois SERVITEURS
avec un dessert.
PREMIER SERVITEUR.
C'est ici qu'ils se placeront, camarade. La plante '^'s)
des pieds de quelques-uns ne tient plus guère à la
terre, le moindre coup de vent les renversera.
SECOND SERVITEUR.
Lépide est haut en couleur.
PREMIER SERVITEUR.
Ils lui ont fait boire les coups de charité ^^"^ .
SECOND SERVITEUR.
Lorsque chacun d'eux se dit ses vérités , il leur
ACTE II, SCÈNE VIL 85
crie, allons y laissez cela; les réconcilie par ses
prières , et lui-même se réconcilie avec la liqueur.
PREMIER SERVITEUR.
Mais s'il met la paix entre eux, il élève une
guerre violente entre lui et sa tempérance.
SECOND SERVITEUR..
Et voilà ce que c'est de mêler son nom dans la
société d'hommes supérieurs — J'aimerais autant
avoir dans mes mains un inutile roseau , qu'une
lance si pesante , que je ne la pourrais soulever.
PREMIER SERVITEUR.
Etre élevé dans une vaste sphère pour s'y mouvoir
sans y être vu , c'est n'avoir que les cavités oii les
yeux devraient être ; le visage n'en est que plus dif-
forme.
(Les trompettes sonnent: arrivent Octave, Antoine, Pompée, Le'pide, Agrippa, Me'cè-
nes, ÉnoLarbus, Me'nas et autres capitaines. )
ANTOINE à César.
Oui, voilà comme ils font, seigneur^ ils mesurent
la crue du Nil par certains degrés marqués sur les
pyramides : ils connaissent, par la hauteur plus
ou moins grande des eaux, s'ils auront disette ou
abondance. Plus les eaux du Nil montent, plus il
promet quand il se retire; le laboureur sème son
grain sur le limon et la vase, et bientôt les champs
sont couverts d'épis.
LÉPIDE.
Vous avez là de prodigieux serpens !
ANTOINE.
Oui, Lépide.
86 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
LÉPIDE.
Vos serpens d'Egypte naissent du limon par l'ope'-
ration de votre soleil : il en est de même de vos
crocodiles ?
ANTOINE.
Oui, tout comme vous le dites. ''
POMPÉE.
Asseyons-nous, et qu'on apporte du vin. Une
santé à Lépide.
LÉPIDE.
Je ne suis pas aussi bien que je devrais être ,
mais jamais je ne refuserai.
ÉNOBARBUS, à part.
Non, jusqu'à ce que vous ayez dormi. Jusque-là*
je crains bien que vous ne soyez dedans.
LÉPIDE.
Oui, j'ai ouï dire que les pyramides de Ptole'mée
étaient bien étonnantes. En vérité, je l'ai ouï dire.
MENAS, à part, à Pompée.
Pompée , un mot.
POMPÉE.
Parle-moi à l'oreille. Que veux-tu?
MENAS , à part, à Pompée.
Levez-vous, mon général, je vous en conjure, et
daignez m'entendre; je ne veux vous dire qu'un mot.
POMPÉE.
Laisse-moi; tout à l'heure — Cette coupe pour
Lépide.
ACTE II , SCÈNE'VIL 87
LÉPIDE.
Quel animal est-ce que votre crocodile ?
ANTOINE.
Il a la forme d'un crocodile ; il est large de toute
sa largeur et haut de toute sa hauteur. Il se meut
avec ses propres organes; il vit de ce qui le nourrit;
et quand ses ëlëmens se décomposent , il passe ail-
leurs.
LÉPIDE.
De quelle couleur est-il?
ANTOINE.
De sa couleur naturelle.
LÉPIDE.
C'est un étrange serpent !
ANTOINE.
Oh, oui! et les pleurs qu'il verse sont humides.
OCTAVE.
Sera-t-il satisfait de cette description ?
ANTOINE.
Il le sera de la santé' que Pompe'e lui propose , ou
sinon c'est un véritable Epicure.
POMPÉE, àBIénas.
Allons , va te faire pendre. Tu viens me parler
de cela? Va-t'en; obéis. — Oii est la coupe que j'ai
demandée ?
MENAS, à part.
Si au nom de mes services vous daignez m'eii-
tendre, levez-vous de votre siège.
88 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
POMPEE. Il se lève, et se retire à IV'cart.
Je crois que tu es fou. Quel sujet?
MENAS.
Pompe'e, j'ai toujours servi, chapeau bas, ta for-
tune.
POMPÉE.
Tu m'as servi avec une grande fidélité. As-tu
autre chose à me dire ? — Allons , livrez-vous à la
joie, seigneurs.
ANTOINE.
Lépide , fais enlever ces sables mouvans , car tu
t'enfonces.
■ MENAS, à Pompe'e.
Veux-tu être le seul maître de l'univers ?
POMPÉE.
Que veux-tu dire ?
MENAS.
Encore une fois , veux-tu être le seul maître de
l'univers ?
POMPÉE.
Comment cela se pourrait-il ?
MENAS.
Consens-y seulement; et, quelque faible que tu
puisses me croire , je suis l'homme qui te fera don
de l'univers.
POMPÉE.
As-tu bien bu?
MENAS.
Non, Pompée; je me suis abstenu de boire. — Tu
es , si tu oses l'être , le Jupiter de la terre ; tout ce
ACTE II, SCÈNE VIL 89
que l'Océan embrasse , tout ce que la voûte du ciel
enferme est à toi, si tu veux le saisir.
POMPÉE.
Montre-moi par quel moyen ?
MENAS.
Ces trois cohéritiers du monde , ces trois compé-
titeurs sont dans ton vaisseau : laisse-moi couper le
câble; et quand nous serons en mer, laisse-moi leur
trancher la tête, et tout est à toi.
POMPÉE.
Il fallait le faire, et non pas me le dire. Ce serait
en moi une lâcheté; de ta part, c'était service. Tu
dois savoir que ce n'est pas mon intérêt qui con-
duit mon honneur , c'est mon honneur qui gou-
verne mon intérêt. Repens-toi de ce que ta langue
ait ainsi trahi ton projet. Si tu l'avois exécuté à
mon insu, j'aurais approuvé l'action ; mais à présent
je suis forcé de la condamner : renonce à cette idée,
et va boire.
MENAS, à part.
Hé bien, moi , je ne veux plus suivre ta fortune
sur son déclin. Quiconque cherche l'occasion et ne la
saisit pas , lorsqu'une fois elle vient s'offrir à lui , ne
la retrouvera jamais.
POMPÉE.
A la santé de Lépide, cette rasade.
ANTOINE.
Qu'on le porte sur le rivage ; j'y ferai raison pour
lui, Pompée.
«jo ANTOINE ET CLÉOPATRE,
ÉNOBARBUS tenant une coupe.
A toi , Menas.
MENAS.
Je l'accepte de bon cœur.
POMPÉE, à l'esclave.
Remplis , jusqu'à noyer les bords.
ENOB ARBUS, montrant Fesclave qui emporte Lépide.
Voilà un homme robuste.
MENAS.
Pourquoi ?
ÉNOBARBUS.
Il porte le tiers de l'univers : ne vois-tu pas?
MENAS,
En ce cas , voilà le tiers de l'univers enivré : je
voudrais qu'il le fût tout entier; il pourrait tourner
et rouler alors.
ÉNOBARBUS.
Allons, bois, et augmente le branle.
MENAS,
Allons.
POMPÉE, à Antoine.
Ce n'est pas encore là une fête d'Alexandrie.
ANTOINE.
Elle en approche bien. — Faites choquer les cou?-
pes, holà ! la santé de César.
CÉSAR.
Je voudrais bien refuser. C'est un terrible travail
pour moi que de laver mon cerveau , et il n'en de-
vient que plus trouble.
ACTE II, SCÈNE VÏI. yr
ANTOINE.
Soyez l'enfant de la circonstance.
CÉSAR.
Allons , soit , biivez-la , je vous répondrai : mais
j'aimerais mieux jeûner de tout pendant quatre
jours, que de tant boire en un seul.
ÉNOBARBUS, à Antoine.
He' Lien, mon brave empereur, danserons-nous à
pre'sent les bacchanales égyptiennes, et célébrerons-
nous notre orgie ?
POMPÉE.
Volontiers, brave soldat.
ANTOINE.
Allons , entrelaçons nos mains , jusqu'à ce que le
vin victorieux subjugue et plonge tous nos sens
dans un doux et voluptueux oubli.
ÉNOBARBUS.
Prenons-nous tous par la main. Faites retentir à
nos oreilles la plus bruyante musique. Moi , je vais
vous placer : ce jeune homme va chanter , chacun
répétera le refrain de toute la force de ses poumons.
(Musique. Enobarbus place les convives. )
AIR.
Viens , monarque du vin ,
Joufflu Bacchus à l'œil enflammé :
Noyons nos chagrins dans tes coupes ,
Couronnons nos cheveux de tes grappes.
Verse-nous , jusqu'à ce que le monde tourne autour de nous ;
Verse, jusqu'à ce que le monde tourne autour de nous.
92 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
CÉSAR.
Que voulez-vous de plus? Adieu Pompée. Digne
collègue, allons, cédez à mes instances. Nos affaires
sérieuses s'indignent de notre légèreté. Aimables
seigneurs, séparons-nous. Vous voyez comme nos
joues sont enflammées. Le vin a triomphé du robuste
Enobarbus : et ma langue entrecoupe tout ce qu'elle
dit. Cette excessive débauche nous a tous vieillis en
quelque sorte. Qu' est-il besoin de plus de paroles?
Bonne nuit. Cher Antoine, ta main.
POMPÉE.
Je vous mettrai à l'épreuve sur le rivage.
ANTOINE.
Vous nous y verrez. — Seigneur, votre main.
POMPÉE.
Oh ! Antoine, tu possèdes la maison de mon père î
— Mais, n'importe : nous sommes amis. Descends
dans la chaloupe.
( Sortent Pompée, César, Antoine et leur suite. )
ÉNOBARBUS.
Prends garde de tomber. — Menas, je n'irai point
au rivage.
MENAS.
Non, venez à ma cabine. — Ces tambours, ces
trompettes , ces flûtes ! — comment donc ! Que Nep-
tune entende ce bruyant adieu que nous disons à
ces grands guerriers : sonnez et soyez pendus, sonnez
comme il faut , fanfares et tambours.
( Fanfares et tambours. Lépide et Octave s'embarquent. )
ACTE II, SCÈNE VII. 93
ÉNOBABBUS.
Hola! voilà mon chapeau.
MENAS.
Ha! noble capitaine, venez.
( Ils sortent. )
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
94 ANTOINE ET CLÉOPATRE
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ACTE TROISIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Une plaine en Syrie.
VENTIDIUS arrive en triomphe, avec SILIUS et
d'autres Romains , officiers et soldats. On porte
devant lui le corps de Pacorus , fils d'Orodes , roi
des Partlies.
VENTIDIUS.
JInfin , Parthes redoutables par vos dards , vous
voilà frappes ; et c'est moi que la fortune a voulu
choisir pour le vengeur de Crassus. Qu'on porte
devant l'armée le corps du jeune prince. Ton fils
Pacorus, Orodes, est la victime qui apaise les mânes
de Marcus Crassus !
SILIUS.
Noble Ventidius , tandis que ton ëpëe fume en-
core du sang des Parthes , poursuis leurs troupes
fugitives : pénètre dans la Médie, le Mésopotamie,
dans tous les asiles oii fuient leurs soldats en dé-
route. Alors ton général te fera monter sur le char
de triomphe ; il posera sur ta tête les guirlandes de
la victoire.
ACTE TU, SCÈINE I. gS
VENTIDIUS.
Oh, Silius , Silius, j'en ai fait assez. Souviens-toi
bien cju'un subalterne quelquefois peut faire une
action trop éclatante. Retiens, Silius , qu'il vaut
mieux laisser une entreprise non acheve'e , que de
s'exposer par ses succès au danger d'une renomme'e
trop brillante, lorsque le chef sous lequel nous ser-
vons est absent. Cësar et Antoine doivent plus de
gloire aux services de leurs officiers , qu'ils n'en ont
acquis par eux-mêmes. Rappelle-toi Sossius : ce
guerrier qui , dans la Syrie , occupait un poste sem-
blable au mien : ce brave lieutenant d'Antoine ,
pour avoir accumulé trop de victoires , et étonné
par la rapidité de ses conquêtes, perdit la faveur
d'Antoine. Quiconque fait dans la guerre plus que
son général ne peut faire lui-même, devient le gé-
néral de son général j et l'ambition , vertu des guer-
riers , leur fait préférer une défaite à une victoire
qui ternit leur renommée. Je pourrais faire davan-
tage pour Antoine, mais je l'offenserais; et son res-
sentiment détruirait tout le mérite de mes ser-
vices.
SILIUS.
VentidiuSjtu possèdes ces qualités sans lesquelles
il n'y a presque point de différence entre un guer-
rier et son aveugle épée. Sans doute, tu écriras à
Antoine.
VENTIDIUS.
Oui, je vais lui mander en termes modestes tout ce
que nous avons exécuté en son nom , mot magique
dans la guerre. Je lui dirai comment, avec ses éten-
96 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
dards et ses troupes Lien payées, nous avons chassé
de la plaine et mis en fuite la cavalerie parthe, jus-
qu'alors invaincue.
SILIUS.
Où est-il. maintenant ?
VENTimUS.
Il doit se rendre à Athènes. C'est là que nous al-
lons nous hâter de le rejoindre , autant que le per-
mettront le bagage et les dépouilles que nous traî-
nons après nous. Allons, marchons... Que l'armée
défile.
( Ils sortent. )
SCÈNE IL
Rome , antichambre de la maison de César.
Entrent AGRIPPA et ÉNOBARBUS qui se ren-
contrent.
AGRIPPA.
Quoi! nos trois frères se sont-ils déjà séparés?
ÉNOBARBUS.
Oui : ils ont terminé avec Pompée , qui vient de
partir; et actuellement ils sont tous les trois au
* conseil à sceller le traité. Octavie pleure et regrette
Rome. César est triste; et Lépide, depuis le festin
de Pompée , à ce que dit Menas , est attaqué de la
maladie verte (i).
AGRIPPA.
C'est un noble Romain que Lépide!
(i) Chlorose, pâles couleurs.
ACTE III, SCÈNE II. 97
ÉNOBARBUS.
Un excellent homme : à quel point il aime Cé-
sar!
AGRIPPA.
Oui , et avec quelle tendresse il chérit Antoine î
ÉNOBARBUS.
César! C'est pour lui un Jupiter parmi les
hommes.
AGRIPPA.
Et Antoine sera donc à ses yeux le dieu de ce Ju-
piter ?
ÉNOBARBUS contrefaisant Lépide.
Vous parlez de César? Comment de ce sans pa-
reil!
AGRIPPA.
Et Antoine, oiseau d'Arabie ^''^.
ÉNOBARBUS.
Voulez-vous vanter César? dites : César; et
restez-en là.
AGRIPPA.
Il leur a appliqué à tous deux d'excellentes
louanges.
ÉNOBARBUS.
Mais c'est César qu'il aime le mieux : et il n'aime
pas moins Antoine. Oh! le cœur, la langue, les fi-
gures , l'écriture , les bardes , les poètes ne peuvent
penser, exprimer, peindre, écrire , chanter, calcu-
ler son amour pour Antoine. Mais pour César ; à ge-
noux,à genoux , et admirez.
AGRIPPA.
Il les aime tous deux.
ToM. III. 7
^8 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
ÉNOBARBUS.
Ils sont les ailes de l'escargot, et lui la bête; ainsi. . .
{Fanfares ^^ Mais voici le signal pour monter à che-
val... Adieu, noble Agrippa.
AGRIPPA.
Bonne fortune, brave soldat ; adieu.
(Entrent Antoine, César, Lépide, Octavie.)
ANTOINE.
Seigneur , n'allez pas plus loin .
CÉSAR.
Vous m'enlevez la plus chère portion de moi-
même. Songez à me bien traiter dans sa personne.
— Ma soeur, soyez une épouse telle que ma pensée
vous peint à mes yeux, et que votre conduite justifie
tout ce que je garantirais devons. — Noble Antoine ,
que ce modèle devertu, cjue je place entre vous et moi ,
comme le ciment de notre amitié' , ne devienne ja-
mais le bélier c[ui en sape l'èdilice. Car il aurait
mieux valu nous aimer sans ce nouveau lien , si
nous ne l'entretenons pas chacun de notre côte.
ANTOINE.
JNe m'offensez point par votre défiance.
CÉSAR.
J'ai tout dit.
ANTOINE.
Quelque scrupuleux que vous soyez sur ce point,
vous ne trouverez pas le moindre sujet aux craintes
qui paraissent vous alarmer. Que les dieux vous se-
ACTE III, SCÈNE II. 99
coudent et fassent obéir le cœur des Romains à vos
desseins ; nous allons nous se'parer ici.
CÉSAR.
Adieu ma chère sœur : sois heureuse. Que tous
les ëlémens te soient propices et ne te fassent trou-
ver dans toi-même que satisfaction î Adieu.
OCTAVIE.
0 mon noble frère !
ANTOINE.
Le mois d'avril est dans ses yeux, c'est le prin-
temps de l'amour, et ces larmes la pluie qui favo-
rise son retour. — Consolez-vous.
OCTAVIE, àsoDfrère.
Seigneur, je vous recommande la maison de mon
époux , et....
CÉSAR.
Quoi, ma sœur?
OCTAVIE.
Je vais vous le dire à l'oreille.
ANTOINE.
Sa langue refuse d'obéir à son cœur, et son cœur
ne peut exprimer ce qu'il sent à sa langue. Elle
ressemble au duvet du cygne qui se soutient au-
dessus de l'onde , sans incliner ni d'un côté ni de
l'autre.
ÉNOBARBUS, à part, à Agrippa.
César pleurera-t-il ?
AGRIPPA.
11 a un nuage sur son front.
loo ANTOINE ET CLÉOPATRE,
ÉNOBARBUS.
Il n'en serait que pire , s'il e'tait un cheval ; à plus
forte raison , étant un homme '^"^.
AGRIPPA.
Pourquoi, Énobarbus? Antoine rugit de douleur
lorsqu'il vit Jules Cësar mort, et à Philippes il pleura
sur le corps de Brutus.
ÉNOBARBUS.
Il faut que cette année -là il eût une surabon-
dance d'humeurs dans le cerveau : il pleurait l'homme
qu'il aurait de bon coeur détruit lui-même. Crois à
ses larmes , quand tu m'auras vu pleurer aussi.
CÉSAR.
Non , tendre Octavie , vous recevrez toujours des
nouvelles de votre frère ; jamais le temps ne vous
fera oublier de moi.
ANTOINE.
Allons, seigneur, allons; je disputerai avec vous
de tendresse pour elle. Je vous embrasse ici , et je
vous quitte en vous recommandant aux dieux.
CÉSAR.
Adieu, soyez heureux.
LÉPIDE.
Que tous les astres du firmament éclairent votre
route .
CÉSAR embrasse sa sœur.
Adieu , adieu.
ANTOINE.
Adieu.
(Ils partent au son des trompettes.)
ACTE III, SCÈNE IIÏ. loi
SCÈNE IlI.
Alexandrie. — Appartement du palais.
Entrent CLÉOPATRE, CHARMIANE, IRAS,
ALEXAS, LE MESSAGER.
CLÉOPATRE.
Où est ce messager ?
ALEXAS,
Il tremble de paraître devant vous.
CLÉOPATRE.
Qu'il vienne, qu'il vienne... (Le messager parait.)
Approche.
ALEXAS.
Grande reine, He'rode de Judée n'ose lever les
yeux sur votre majesté, que lorsque vous le voulez
Lien.
CLÉOPATRE.
Je veux un jour avoir la tête de cet Hérode ; mais
quoi ! depuis qu'Antoine est parti , qui pourrais-je
charger de me l'apporter? — Approche-toi.
LE MESSAGER.
Très-gracieuse reine.
CLÉOPATRE.
As-tu vu Octavie ?
LE MESSAGER.
Oui , redoutable reine.
,o'2 ANTOINE Et CLÉOPATRE,
CLÉOPATRE.
En quel lieu?
LE MESSAGER.
A Rome, madame. Je l'ai envisagée en face , et
considérée à loisir lorsqu'elle marchait entre César
et Antoine.
CLÉOPATRE.
Est-elle aussi grande que moi^'^)?
LE MESSAGER.
Non, madame.
CLÉOPATRE.
L'as-tu entendu parler? A-t-elle la voix aigre ou
sourde?
LE MESSAGER.
Oui , madame , je l'ai entendu parler ; le son de
sa voix est sourd.
CLÉOPATRE.
Ce son de voix n'est pas si gracieux. Oh ! il ne peut
l'aimer long-temps.
CHARMIANE.
L'aimer? Oh ! par Isis , cela est impossible.
CLEOPATRE.
Je le crois comme toi , Charmiane. Une langue
épaisse et une taille de nain ! — Quelle majesté a-t-
elle dans sa démarche? Rappelle-toi : as-tu remarqué
jamais la majesté?
LE MESSAGER.
Elle se traîne : soit qu'elle marche ou qu'elle se
repose , c'est la même chose ; elle a un corps ,
mais un corps sans vie ; c'est une statue , plutôt
qu'une créature qui respire.
ACTE III, SCÈJNE III. io3
CLÉOPATRE.
En es-tu bien sûr?
LE MESSAGER.
Oui, ou je ne m'y connais pas.
CHARMIANE.
Il n'y a pas trois hommes en Egypte plus en état
que lui d'en juger.
CLÉOPATRE.
Il est plein d'intelligence, je m'en aperçois. — Je
ne vois encore en elle rien de bien redoutable. — Cet
homme a du jugement.
CHARMIANE.
Un jugement exquis.
CLÉOPATRE.
Ta conjecture sur son âge, je te prie?
LE MESSAGER.
Madame , elle était veuve.
CLÉOPATRE.
Veuve? Tu l'entends, Charmiane.
LE MESSAGER.
Et je pense qu'elle a bien trente ans.
CLÉOPATRE.
As-tu ses traits dans ta mémoire? A-t-elle le visage
long ou rond ?
LE MESSAGER.
Rond à l'excès.
CLÉOPATRE.
Des femmes qui ont ce visage , la plupart n'ont
aucun esprit. — Et ses cheveux , quelle est leur
couleur?
ïo4 ANTOINE ET CLÉOPATKE,
CHARMIAJNE.
Bruns , madame ; et son front est aussi bas qu'il
est possible de l'avoir.
CLÉOPATRE.
Tiens, prends cet or. Il ne faut pas t'offenser de
mes premières vivacités. Je veux t'employer ; je te
trouve très - propre aux affaires ; va te préparer à
partir ; mes lettres sont toutes prêtes.
CHARMIANE.
Un homme de sens.
CLÉOPATRE.
Oui , en vérité; je me repens bien de l'avoir ainsi
maltraité. — Hé bien , il me semble, d'après ce qu'il
en dit, que cette créature n'est pas fort à craindre.
CHARMIANE.
Pas du tout , madame.
CLÉOPATRE.
Cet homme a vu quelques femmes d'un port
majestueux, et il saurait distinguer...
CHARMIANE.
S'il en a vu ? Bonne Isis ! Lui qui a été si long-
temps à votre service ?
CLÉOPATRE.
J'aurais encore une question à lui faire, chère
Charmiane : mais ce n'est pas à présent ; tu me'
le ramèneras lorsque je ferai ma lettre. Je crois
que tout ira bien.
CHARMIANE.
J'en réponds , madame.
( Elles sortent,)
ACTE m, SCÈNE lY. io5
SCÈNE IV.
Athènes. — Appartement de la maison d'Antoine.
Entrent ANTOINE , OCTAVIE.
ANTOINE.
Non , non , Octavie , ce n'est pas seulement
ce tort ; je l'excuserais et mille autres de ce genre.
Mais il a rallumé la guerre contre Pompée , il a
fait son testament , et l'a rendu public. Il a parlé
de moi avec dédain ; et lors même qu'il ne pou-
vait s'empêcher de me rendre un témoignage ho-
norable , c'était avec froideur et dégoût ; il ne me
fait que petite mesure en fait de mérite. Toutes
les fois qu'on a ouvert sur mon compte une opi-
nion favorable , il a fait la sourde oreille, ou ne
s'est expliqué que du bout des dents.
OCTAVIE.
Ah î mon cher époux, gardez -vous de tout
croire; ou si vous croyez tout , ne vous offen-
sez pas de tout. S'il faut que cette rupture arrive ,
jamais il n'y eut de femme plus malheureuse que
moi, qui suis obligée de faire des vœux pour
les deux partis. Les dieux se moqueront désormais
de mes prières , lorsque je leur dirai , ak ! pro-
tégez mon époux; et que démentant aussitôt cette
prière je leur crierai de la même voix , ah ! protégez
mon frère. La victoire pour mon époux , la vic-
toire pour mon frère ! Mes voeux se contrediront.
Point de milieu entre ces deux extrémités.
io6' 'ANTOINE ET CLÉOPATTxE,
ANTOINE.
Tendre Octavie , que votre amour préfère celui
qui se montrera plus jaloux de le conserver. Mais
moi , si je perds mon honneur , je me perds moi-
même. Il vaudrait mieux que je ne fusse pas à
vous, que d'être un ëpoux sans honneur. Au reste,
je consens à ce que vous m'avez demandé ; vous
pouvez être médiatrice entre nous deux. Pendant
ce temps , je vais faire des préparatifs de guerre ,
capables de contenir votre frère. Faites toute la
diligence qui vous paraîtra convenable; vous le
voyez , je cède à vos désirs.
OCTAVIE.
J'en rends grâce à mon époux. — Que le tout-puis-
sant Jupiter fasse de moi, femme faible, bien
faible , votre réconciliatrice ! La guerre entre vous
deux , c'est comme si le globe s'entrouvrait , et
qu'il fallût combler le gouffre avec des monceaux
d'hommes morts.
ANTOINE.
Dès que vous reconnaîtrez le premier auteur de
ces maux , tournez de ce côté votre haine. Car nos
fautes ne peuvent jamais être si égales , que votre
amour puisse se diriger également des deux côtés.
Disposez tout pour votre départ ; nommez ceux
qui doivent vous accompagner , et commandez tou-
tes les dépenses que vous voudrez.
(Ils se séparent.)
ACTE III, SCÈNE V. 107
SCÈNE Y.
Athènes : un autre appartement de la maison d'Antoine.
ÉNOBARBUS et ÉROS se rencontrent.
ÉNOBARBUS.
Hé bien , ami Éros ?
ÉROS.
Il y a d'étranges nouvelles.
ÉNOBARBUS.
Quoi donc ?
i ÉROS,
César et Lépide ont fait la guerre à Pompée.
ÉNOBARBUS.
C'est une vieille nouvelle^ quelle en a été l'issue ?
ÉROS.
César, après avoir profité des services de Lépide,
lui a refusé ensuite l'égalité du rang , n'a pas voulu
qu'il partageât la gloire du combat , et , non con-
tent de cet affront , il l'accuse d'avoir entretenu
auparavant une correspondance par lettres avec
Pompée. Sans autre forme que sa propre accusa-
tion, il a fait arrêter Lépide. Ainsi, voilà le pau-
vre triumvir sur ses jambes , jusqu'à ce que la mort
élargisse sa prison.
ÉNOBARBUS.
Ainsi, ô univers, de trois loups, tu n'en as plus
que deux j jette au milieu d'eux tous les biens que
tu possèdes , et ils se dévoreront l'un l'autre. — Oii
est Antoine?
io8 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
ÉROS.
Il se promène dans les jardins , — comme ceci —
et il foule aux pieds les joncs qu'il rencontre devant
lui , en s'ëcriant : o imbécile Lépide ! Et il menace
la tête de l'officier qui a assassine' Pompée.
ÉNOBARBUS.
Notre belle flotte est e'quipëe.
ÉROS.
Elle est destinée pour l'Italie contre César. D'au-
tres nouvelles : Domitius Mais Antoine vous at-
tend. J'aurais dû vous en avertir d'abord et remettre
mes nouvelles à un autre moment.
ÉNOBARBUS.
Ce sera peu de choses; mais n'importe. Conduis-
moi.
ÉROS.
Allons, venez.
( Ils sortent. )
SCÈNE VI.
Rome. — Appartement de. César.
CÉSAR , AGRIPPA , MÉCÈNES.
CÉSAR.
Au méjpris de Rome, voilà ce qu'Antoine a fait :
dans Alexandrie, il a fait plus encore ; écoutez :
dans la place publique , Cléopâtre et lui se sont assis
publiquement sur des trônes d'or. Dans une tribune
d'argent, à leurs pieds , était placé le jeune Cé-
sarion , qu'ils appellent le fils de mon père , avec
ACTE III, SCÈNE YI. 109
toute la race illégitime , issue depuis de leurs dé-
bauches. Antoine a fait don de l'Egypte à Clëopâtre,
il l'a proclamée reine absolue de la basse Syrie ,
de nie de Chypre et de la Libye.
MÉCÈNES.
Quoi, aux yeux du public ?
CÉSAR.
Au milieu même de la grande place, où le peuple
fait tous ses exercices. C'est là qu'il a proclamé ses
enfans rois des rois; la vaste Médie , le pays des
Parthes et l'Arménie, il les a donnés à Alexandre;
à Ptolémée il lui a assigné la Syrie , la Cilicie et la
Phénicie. Cléopâtre , ce jour-là , a paru en public ,
vêtue comme la déesse Isis , et souvent auparavant
elle avait, dit -on, donné ses audiences dans cet
appareil.
MÉCÈNES.
Il faut que Rome soit instruite de toutes ces choses.
AGRIPPA.
Rome, déjà lassée de son insolence, lui retirera la
bonne opinion qu'elle avait conçue de lui.
CÉSAR.
Le peuple en est instruit , et cependant il vient
d'admettre les accusations d'Antoine !
AGRIPPA.
Qui donc accuse-t-il?
CÉSAR.
César. Il se plaint de ce qu'ayant dépouillé Pom-
pée de la Sicile , je l'ai frustré de sa part dans cette
conquête ; et il dit ensuite m'avoir prêté quelques
iio ANTOINE ET CLÉOPATRE,
vaisseaux qui ne lui ont pas été rendus. Enfin il se
montre indigné de la déposition de Lépide , et de ce
que j'arrête ici tous ses revenus.
AGRIPPA.
Seigneur, il faut lui répondre.
CÉSAR.
Je l'ai déjà fait, et son messager est reparti. Je
lui mande que Lépide était devenu cruel, qu'il
abusait de son autorité , et qu'il a mérité d'être dé-
posé. Quant à mes conquêtes, je lui en accorde une
portion, mais en retour, je lui demande ma part dans
l'Arménie et des autres royaumes qu'il a conquis.
MÉCÈNES.
Jamais il ne vous la cédera.
CÉSAR.
Alors je ne dois pas lui céder, moi, ce qu'il de-
mande.
( Entre Octavie. )
OCTAVIE.
Salut, César, salut ô mon seigneur, salut mon
cher César.
CÉSAR.
Qui? moi? Devais-je m'attendre à nommer ma
soeur , femme répudiée ?
OCTAVIE.
Vous ne m'avez point donné ce nom, et vous n'en
avez pas sujet.
CÉSAR.
Pourquoi donc venez-vous ainsi me surprendre
par ce retour imprévu? Vous ne revenez point
comme la sœur de César : l'épouse d'Antoine devrait
■
ACTE III, SCÈNE VI. m
être prëcëdëe d'une armée, son approche devait
être annoncée par les hennissemens des chevaux ,
long-temps avant quelle parût; les arbres plantes
le long de la route, auraient dû être charges de peu-
ple, impatient et fatigue d'attendre votre passage
désire' ; il fallait que la poussière élcA'^ëe sous les pas
de votre nombreux cortëge, montât jusqu'à la voûte
des cieux. Mais vous êtes venue à Rome comme une
vendeuse de marche : vous avez prévenu les démon-
strations de notre amitié, ce sentiment qui s'éteint
souvent si on néglige de le faire éclater. Nous au-
rions été à votre rencontre par mer et par terre, et
partout nous aurions augmenté la pompe de votre
marche.
OCTAVIE.
Mon généreux frère , rien ne me forçait à ce re-
tour obscur : je n'ai fait que suivre mon libre pen-
chant. Seigneur, Marc Antoine ayant appris que
vous vous prépariez à la guerre, a affligé mon oreille
de cette fâcheuse nouvelle ; et moi aussitôt je l'ai
prié de m'accorder la liberté de revenir vers vous.
CÉSAR.
Et je crois qu'il vous l'a accordée sans peine : vous
étiez un obstacle incommode à ses débauches.
OCTAVIE.
N'en jugez pas ainsi , seigneur.
Il *'
CÉSAR.
j I J'ai les yeux sur lui, et les vents m'apportent des
' nouvelles de toutes ses démarches. Savez-vous où il
est maintenant?
,,2 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
OCTAVIE.
A Athènes, seigneur.
CÉSAR.
Non , ma sœur , trop indignement outragée.
Clëopâtre d'un coup d'oeil l'a rappelé à ses pieds. Il
a abandonné son empire à une prostituée , et main-
tenant ils s'occupent tous deux à soulever contre moi
tous les rois de la terre. Il a rassemblé Bocchus, roi
de la Libye; Archelaiis, roi de la Cappadoce; Phi-
ladelphe , roi de Paphlagonie ; le roi de Tlirace ,
Adellas; Malchus, roi d'Arabie; celui de Pont;
Hérode de Judée; Mithridate, roi de Comagène;
Polémon et Amintas , rois des Mèdes et de Lycaonie ;
et une foule d'autres sceptres que je passe sous si-
lence.
OCTAVIE.
Hélas! que je suis malheureuse d'être forcée de
déchirer mon coeur pour le partager entre deux
hommes que j'aime, et qui se haïssent tous deux.
CÉSAR.
Soyez ici la bienvenue. Vos lettres ont retardé
long-temps notre rupture : à la fin je me suis aperçu
à quel point vous étiez insultée , et combien une plus
longue négligence devenait dangereuse pour moi. Con-
solez-vous; soumettez-vous sans trouble à ces temps,
qui amènent sur votre bonheur ces terribles adver-
sités, et laissez les invariables décrets du destin
suivre leur cours , sans vous répandre en gémisse-
mens inutiles. Rome vous reçoit avec joie : rien ne
m'est plus cher au monde, que vous, ma soeur...
Vous avez été indignement trompée, au delà de
é
ACTE III, SCÈNE VIL ii3
tout ce qu'on peut imaginer , et les puissans dieux ,
pour vous faire justice , ont choisi pour ministres
de leur vengeance, votre frère et ceux qui vous
aiment. Vous êtes la plus douce de nos consolations ,
et toujours la bienvenue auprès de nous.
AGRIPPA.
Soyez la bienvenue, madame.
MÉCÈNES.
Soyez la bienvenue , chère dame ; il n'est point
de cœur dans Rome qui ne vous aime et ne vous
plaigne. L'adultère Antoine, sans frein dans ses
désordres, est le seul qui vous retire son amour,
pour livrer sa puissance à une prostituée qui la
tourne avec vain bruit contre nous.
OCTAVIE.
Est-il bien vrai, seigneur?
CÉSAR.
Rien n'est plus certain , vous êtes la bienvenue,
ma sœur ; je vous prie, ne vous lassez jamais; de la
patience , ma chère sœur.
( Ils sortent. )
SCÈNE VIL
Le camp d'Antoine , près du promontoire d'Actium.
Entrent CLÉOPATRE, ÉNOBARBUS.
CLÉOPATRE.
Je m'acquitterai avec toi , n'en doute pas.
ÉNOBARBUS.
Mais pourquoi ? pourquoi ?
ToM. III. 8
ii4 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
CLÉOPATRE.
Tu t'es opposé à mon dessein d'assister à cette
guerre, en disant que ce n'était pas convenable.
ÉNOBARBUS.
Hé bien , est-ce convenable , dites-moi ?
CLÉOPATRE.
N'est-ce pas contre moi cjue cette guerre est décla-
rée? Pourquoi donc n'y serais-je pas en personne?
ÉNOBARBUS, à part.
Je sais bien ce que je pourrais répondre : si nous
nous servions en même temps de chevaux et de ca-
vales , les chevaux seraient absolument superflus,
car chaque cavale porterait son cheval et son ca-
valier.
CLÉOPATRE.
Que murmures-tu là ?
ÉNOBARBUS.
Je disais que votre présence doit nécessairement
embarrasser Antoine : elle lui ôtera de son courage ,
de sa tête , de son temps , toutes choses dont il n'a
rien à perdre en cette circonstance. On le raille déjà
sur sa faiblesse , et l'on dit dans Rome que c'est
l'eunuque Photin et vos femmes qui gouvernent cette
guerre.
CLÉOPATRE.
Que Rome s'abime ! et périssent toutes les langues
qui parlent contre nous ! Je porte ma part du far-
deau dans cette guerre, et, en qualité de souveraine
de mes états, je dois y remplir le rôle d'un homme.
. N'objecte plus rien , je ne resterai pas en arrière.
ACTE III, SCÈNE VII. ^ £i5
ÉNOBARBUS,
Je me tais, madame. — Voici l'empereur.
(Entrent Antoine et Canidius. )
ANTOINE.
Ne te parait-il pas e'trange, Canidius, que Ce'sar
ait pu , de Tarente et de Brinde , traverser si rapi-
dement la mer d'Ionie et emporter Toryne?— Vous
savez cette nouvelle, mon coeur?
CLÉ0i^4TRE.
La diligence n'est jamais plus admire'e que par les
paresseux.
ANTOINE.
Bonne satire de notre indolence , et qui ferait
honneur au plus brave guerrier. — Canidius , nous
le combattrons sur mer.
CLÉOPATRE.
Oui, sur mer, sans doute.
CANIDIUS.
Pourquoi mon gênerai a-t-il ce projet?
ANTOINE.
Parce que Cësar ose nous y provoquer.
ÉNOBARBUS.
Et ne l'avez-vous pas aussi défié à un combat siiî=
gulier ?
CANIDIUS.
Oui , et vous lui avez encore offert le combat à
Pharsale , où. César vainquit Pompée : mais toutes
les propositions qui ne servent pas à son avantag<^ ,
il les rejette sans scrupule. Vous devriez en fa e
autant.
ToM. IIL *
n6 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
ÉNGBARBUS.
Vos vaisseaux sont mal équipés , vos matelots ne
sont que des muletiers , des moissonneurs levés à la
hâte et par contrainte. La flotte de César est montée
par des marins qui ont combattu Pompée : leurs
vaisseaux sont légers, les vôtres sont lourds ; il n'y
a pour vous aucun déshonneur à refuser le combat
sur mer, dès que vous êtes prêt à l'attaquer sur
terre.
ANTOINE.
Sur mer, sur mer.
ÉNOBARBUS.
Mon brave général , vous perdez par-là toute la
supériorité que vous avez sur terre : vous démem-
brez votre armée , qui , en grande partie , est com-
posée d'une infanterie aguerrie ; vous laissez sans
emploi votre habileté si justement renommée, et,
abandonnant le parti qui vous promet un succès
assuré, vous vous exposez sans nécessité au caprice
du hasard.
ANTOINE.
Je veux combattre sur mer.
CLÉOPATRE.
J'ai soixante vaisseaux ; César n'en a pas de meil-
leurs.
ANTOINE.
Nous brûlerons le surplus de ma flotte; et avec
les autres vaisseaux renforcés en équipage, nous
battrons César, s'il ose avancer vers le promon-
toire d'Actium. Si la fortune nou^ trahit, nous
pourrons alors prendre notre revanche sur terre.
{ J un messager qui arrive. ) Ton message?
ACTE III, SCÈNE Vil. 117
LE MESSAGER.
La nouvelle est certaine , seigneur , Ce'sar est si-
gnalé; il a pris Toryne.
ANTOINE.
Est-ce qu'il a pu s'y trouver en personne? Cela est
impossible; il est même étrange que son armée y
soit arrivée. Canidius, tu commanderas sur terre
nos dix-neuf légions et nos douze mille chevaux;
nous, nous allons à notre flotte. Allons, partons, ma
The'tis. ( Un soldat parait. ) Que veux -tu, brave
soldat ?
LE SOLDAT.
0 mon géne'ral , ne combattez point sur mer ; ne
confiez point votre fortune à des planches pouries.
Est-ce que vous vous défiez de cette épe'e et de ces
blessures ? Laissez aux Egyptiens et aux Phéniciens
l'art de nager comme les oisons; nous, Romains,
nous avons l'habitude de vaincre sur terre , et en
combattant de pied ferme.
ANTOINE.
Allons , allons , partons.
( Antoine, Cléopâtre, Enobarbus sortent. )
LE SOLDAT.
Par Hercule , j'ai raison , je pense.
CANIDIUS.
Oui , soldat ; mais dans cette gueiTe Antoine ne se
repose plus sur ce qui fait sa force. C'est ainsi que
notre chef se laisse mener, et nous sommes les sol-
dats de ces femmes.
ïi8 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
LE SOLDAT.
Vous êtes sur terre à la tête des légions et de la
cavalerie , n'est-ce pas ?
CANIDIUS.
Marcus Octavius , Marcus Justeius , Publicola et
Cœlius sont pour la mer ; nous , nous restons sur
terre. — Cette diligence de César passe toute croyance.
LE SOLDAT.
, Avant son de'part de Rome , son armée marchait
par légers détachemens , qui ont ainsi trompé nos
espions.
CANIDIUS.
Quel est son lieutenant, le sais-tu?
LE SOLDAT.
On l'appelle Taurus.
CANIDIUS.
Oh ! je connais l'homme !
( Un messager arrive. )
LE MESSAGER.
L'empereur demande Canidius.
CANIDIUS.
Le temps est gros d'événemens, et en enfante à
chaque minute.
(Ils sortent. )
I
I
ACTE III, SCÈNE VIII. -, 09
SCÈNE VIII.
Une plaine près d'Actiuni.
Entrent CÉSAR, TAURUS, officiers et autres.
CÉSAR.
Taurus ?
TAURUS.
Seigneur.
CÉSAR. .
N'agis point sur terre ; reste tranquille, et ne pro-
voque pas le combat que l'affaire ne soit décidée sur
mer : ne passe pas ces ordres, notre fortune en de'pend.
(Ils sortent.)
(Entrent Antoine , Enobarbus. )
ANTOINE.
Plaçons nos escadrons de ce côté de la montagne ,
en face de l'armée de César ; de ce poste nous pour-
rons découvrir le nombre de ses vaisseaux , et agir
en conséquence.
( Us sortent. )
( Canidius traverse le the'âtre d'un côté avec ses le'gions de terre, et Taurus, lieutenant
'^ de César, de l'autre côlé avec les siennes; dès qu'ils sont passés, on entend le bruit
d'un combat naval.
ÉNOBARBUS rentre.
Tout est perdu ! tout est perdu ! Je n'en puis voir
davantage. L'Antoniade ^^^^ , le vaisseau amiral de
la flotte égyptienne tourne son gouvernail , et fuit
avec les soixante autres vaisseaux. Ce spectacle a
foudroyé mes yeux.
(Entre Scarus. )
SGARUS.
Dieux et déesses , et tout ce qu'il y a de puissances
dans l'Olympe !
120 ANTOINE ET CLÉOPATRE ,
ÉNOBARBUS.
Quel est le sujet de ce transport !
SCARUS.
Le plus beau tiers de l'univers est perdu par la
plus de'plorable ignorance. Nous avons perdu royau-
mes et provinces pour des baisers.
ÉNOBARBUS.
Quelle est la situation actuelle du combat ?
SCARUS.
De notre côté c'est un vrai camp de peste , oii la
mort est inévitable. Cette infâme prostituée d'E-
gypte , que la lèpre saisisse , au fort de l'action ,
lorsque l'avantage flottait entre les deux partis , ou
plutôt penchait déjà du nôtre , soudain je ne sais
quel '^^^^ taon la pique comme une génisse au mois
de juin, mais elle fait hausser les voiles et fuit.
ÉNOBARBUS.
J'en ai été témoin ; et mes yeux flétris par ce spec-
tacle n'ont pu en soutenir plus long-temps la vue.
SCARUS.
A peine a-t-elle cinglé, fuyant, qu'Antoine, vic-
time trop illustre du charme qui l'enchaîne à cette
enchanteresse , déploie les ailes de son vaisseau , et
comme un insensé il abandonne le combat au fort
de la mêlée, et fuit sur sa trace. Je n'ai, jamais
vu de combat si honteux. Jamais l'expérience, la
bravoure et l'honneur ne se sont aussi indignement
trahis.
ÉNOBARBUS.
0 malheur ! malheur !
ACTE III, SCÈNE VIII. lai
GAWIDIUS arrive.
Notre fortune sur mer est aux abois , et s'abîme
de la manière la plus lamentable. Si notre général
s'était souvenu de ce qu'il fut jadis, tout allait à
merveille. Oh ! l'insensé' , il nous a donné lâchement
l'exemple de la fuite !
ÉNOBARBUS, à part.
Oui , les choses en sont à ce point? En ce cas , bon-
soir; adieu.
GAWIDIUS.
Ils fuient vers le Péloponnèse.
SCARUS.
Ils le peuvent aisément ; et j'irai aussi attendre
là l'événement.
CANIDIUS.
Je vais me rendre à César avec mes légions et ma
cavalerie j déjà six rois m'ont donné l'exemple de la
soumission.
ÉNOBARBUS.
Moi, je veux suivre encore la fortune chancelante
d'Antoine, quoique la prudence me conseille le
contraire.
( Ils sortent par différens côtés. )
i-x'x ANTOINE ET CLÉOPATRE,
SCÈNE IX.
Alexandrie. — Appartement du palais.
ANTOINE et suite.
ANTOINE.
Ecoutez, la terre me dit qu'elle ne veut plus être
foulée sous mes pas. Elle a honte de me porter.
Approchez , mes amis ; je me suis trop atardé "^^^^
dans cet univers, et j'ai perdu ma route pour jamais.
— Il me reste un vaisseau chargé d'or, je vous en
fais don; partagez-le entre vous. Fuyez, et allez
faire votre paix avec Cësar.
TOUS.
Fuir? Non pas nous.
ANTOINE.
Eh î j'ai fui moi-même , et les lâches ont appris de
moi à montrer leur dos à l'ennemi. Amis, quittez-
moi. Je me suis détermine' à suivre un chemin dans
lequel je n'ai aucun besoin de vous. Allez. Mon tré-
sor est à l'entrée du port; prenez-le. — Oh ! j'ai fui
sur les traces de celle que je rougis maintenant d'en-
visager ! Mes cheveux eux-mêmes se révoltent , car
mes cheveux blancs reprochent aux cheveux bruns
leur imprudence, et ceux-ci reprochent aux autres
leur lâcheté et leur folie. — Mes amis, quittez-moi;
je vous donnerai des lettres de recommandation , et
des amis qui vous faciliteront l'accès auprès de
César. Je. vous en conjure, ne vous affligez point :
ACTE III, SCÈNE IX. i23
ne me parlez pas de rester auprès de moi. Saisissez
le parti que mon cte'sespoir vous crie d'embrasser.
Abandonnez, sans répugnance, ceux qui s'aban-
donnent eux-mêmes. Allons, descendez au rivage.
Je vais dans un instant vous mettre en possession de
mon trésor et de mon vaisseau. — Laissez-moi, je
vous prie, un moment. — Je vous en conjure, lais-
sez-moi; allons, partez, je vous en prie, car j'ai
perdu le droit de vous commander; cédez donc à ma
prière. — Je vous rejoins dans un moment
( Il sassied. )
( Entrent Eros , et Cléopâtre soutenue par Charmiane et Iras. )
ÉROS.
Madame, daignez approcher : venez le consoler.
IRAS.
Consolez-le, chère reine.
CHARMIANE.
Hé bien , après? Quoi?
CLÉOPATRE.
Laissez-moi m'asseoir. 0 Junon !
ANTOINE.
Non, non, non, non.
ÉROS.
Seigneur, voyez-la.
ANTOINE , détournant les yeux.
Oh! loin, loin, loin.
CHARMIANE.
Madame.
IRAS.
Madame, chère souveraine.
124 ANTOINE ET CLÉOPATllE ,
ÉROS.
Seigneur , seigneur !
ANTOINE.
Oh ! oui , mon seigneur , oui vraiment. — Il tenait
à Philippes son ëpëe la pointe en l'air comme un
danseur , tandis que je frappais le brave et ridé
Cassius , et ce fut moi qui donnai la mort au fréné-
tique Brutus (^'^ Lui , il n'agissait que par des lieu-
tenans, et n'avait aucune expérience des grands
exploits de la guerre ; et aujourd'hui. . . — N'importe.
CLÊOPATRE.
Ah ! restez là.
ÉROS.
La reine, seigneur, la reine.
IRAS.
Avancez vers lui, madame. Parlez-lui. Il est hors
de lui; il est accablé de sa honte.
GLÉOPATRE.
Allons, soutenez-moi donc. —Oh!
ÉROS.
Noble Antoine , levez-vous : la reine s'approche :
sa tête est penchée , et la mort va la saisir ; mais
vous pouvez la consoler et la rappeler à la vie.
ANTOINE.
J'ai porté un coup mortel à ma réputation , oh ! le
coup le plus lâche...
ÉROS.
Seigneur , la reine. . .
ANTOINE.
0 Égyptienne, où m'as-tu réduit? Vois, je cherche
ACTE III, SCÈNE IX. laS
à dérober mon ignominie même à tes regards ^ en
détournant la tête pour contempler ce que j'ai perdu
avec déshonneur.
CLÉOPATRE.
Ah! seigneur, seigneur : pardonnez à mes timides
vaisseaux; j'étais loin de prévoir que vous alliez me
suivre.
ANTOINE.
0 fatale Égyptienne , tu savais trop bien que mon
cœur était inséparablement attaché à ton vaisseau,
et qu'en fuyant, tu m'entraînais avec toi. Tu con-
naissais ton empire absolu sur mon âme, et tu savais
qu'un signal de tes yeux m'eût fait désobéir aux
dieux mêmes.
CLÉOPATRE.
Oh ! pardonne-moi !
ANTOINE.
Me voilà réduit maintenant à envoyer d'humbles
propositions à ce jeune homme. Il faut que je sup-
plie , que je rampe dans tous les détours de la bas-
sesse ; moi qui gouvernais en me jouant la moitié
de l'univers , qui créais et anéantissais , à mon gré ,
les fortunes du genre humain ! Tu savais trop à quel
point tu avais asservi mon âme, et que mon épée,
lâche esclave de ma passion , obéirait en tout à ses
caprices.
CLÉOPATRE.
Oh ! j'implore ton pardon.
ANTOINE.
Ah ! ne pleure pas ; une seule de tes larmes vaut
tout ce que j'ai jamais pu gagner ou perdre : donne-
moi un baiser. — Ah ! dans ce baiser, tu m'as tout
126 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
rendu. — J'ai envoyé le pre'cepteur de nos enfans *^^®^.
— Est-il de retour? — Ma bien-aime'e , je me sens
abattu. J'ai besoin d'une coupe de vin; entrons, et
prenons quelques alimens. — La fortune sait que
plus elle me menace, et plus je la brave.
SCÈNE X.
Le camp de César en Egypte.
CÉSAR, AGRIPPA, DOLABELLA, THYRÉUS ,
Suite.
CÉSAR.
Qu'on fasse entrer l'envoyé d'Antoine. Le connais-
sezrvous ?
DOLABELLA,
César , c'est son maître d'école ; preuve qu'il est
bien plumé, puisqu'il envoie ici une si petite plume
de son aile , lui qui avait tant de rois pour messagers
il n'y a que quelques mois.
( Entre EupUronius. )
CÉSAR.
Approche et parle.
EUPHRONIUS
Tel que je suis, je viens de la part d'Antoine;
j'étais il n'y a pas long-temps aussi petit dans ses
desseins que la goutte de rosée sur une feuille de
myrte , si on la compare à l'Océan.
CÉSAR.
Soit; remplis ta commission.
ACTE III, SCÈNE X. i2y
EUPIIRONIUS.
Il salue en toi le maître de sa destinée , et de-
mande qu'il lui soit permis de vivre en Egypte.
Si tu lui refuses cette proposition , il borne sa re-
quête à te prier de le laisser respirer entre la terre
et le ciel , en simple citoyen dans Athènes. Voilà
pour ce qui le regarde. — Quant à Clëopâtre , elle
rend hommage à ta grandeur ; elle se soumet à ta
puissance. Et le diadème des Ptolëme'es qui main-
tenant est assujetti à ta volonté' suprême, elle te
le demande pour ses enfans.
CESAR.
Pour Antoine , je n'e'coute point sa requête. —
Quant à la reine , je ne lui refuse point ni de l'en-
tendre , ni de la satisfaire ; mais c'est à condition
qu'elle chassera de l'Egypte son amant , qui est
perdu sans ressource , ou qu'elle lui ôtera la vie. Si
elle m' obéit en ce point , sa prière ne sera point
rebutée. Annonce à tous deux ma réponse.
EUPHRONIUS.
Que la fortune continue de te suivre !
CÉSAR,
Escortez-le au travers de mon camp. ( Euphro-
niiis sort. ){J Thjréus. ) Voici le moment d'essayer
ton éloquence , pars , détache Cléopâtre des inté-
rêts d'Antoine ; promets-lui en mon nom , tout ce
qu'elle te demandera , ajoute toi-même des offres
de ton invention. Les femmes , au sein même de
la prospérité , ne sont pas difficiles à séduire. Mais
l infortune rendrait parjure la plus vierge des ves-
128 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
taies. Emploie toutes les ressources de ton adresse,
Thyre'us , fixe toi-même ta récompense , tes désirs
seront obéis comme des lois,.
THYRÉUS.
César , je vais exécuter vos ordres.
CÉSAR.
Observe comment Antoine soutient son malheur ;
apprends-moi ce que tu conjectures de sa manière
d'agir et de ses démarches.
THYRÉUS.
César ? je le ferai.
SCÈNE XL
Alexandrie. — Appartement du palais.
Entrent CLÉOPATRE , ÉNOBARBUS , CHAR-
MIANE, IRAS.
CLÉOPATRE.
Que faut-il faire , Énobarbus ?
ÉNOBARBUS.
Penser et moui^ir <^^9).
CLÉOPATRE.
Est-ce Antoine ou moi, qu'il faut accuser de
notre défaite ?
ÉNOBARBUS.
Antoine seul ; lui qui permet à ses passions de
maîtriser sa raison. Eh , qu'importe que vous ayez
fui effrayée par l'horreur d'un combat sanglant, où
ACTE III, SCÈNE XI. 129
la terreur passait alternativement d'une flotte à l'au-
tre ? Pourquoi vous a-t-il suivie ? Aurait-il dû souf-
frir que son amour détruisit sa réputation de grand
capitaine, lorsqu'une moitié de l'univers combattait
l'autre, et qu'il était, lui, le seul sujet de cette
grande querelle. Ce fut une honte égale à sa perte,
d'aller suivre vos pavillons fuyans , et d'abandonner
sa flotte étonnée de sa fuite.
CLÉOPATRE.
Arrête , je te prie.
( Entrent Antoine et Euphronius. )
ANTOINE.
Et c'est là sa réponse ?
EUPHRONIUS.
Oui , seigneur.
ANTOINE.
Ainsi , la reine sera bien accueillie si elle veut
me sacrifier.
EUPHRONIUS.
C'est ce qu'il a dit.
ANTOINE.
Qu'elle le sache. — Envoyez au jeune César cette
tête grise, et il remplira de royaumes la coupe de
\os désirs, il la remplira jusqu'aux bords.
CLÉOPATRE.
Votre tête , seigneur !
ANTOINE.
Retourne vers lui. Dis-lui qu'il porte sur son
visage la rose de la jeunesse, que l'univers attend de
lui plus que des actions ordinaires; dis-lui qu'il
serait possible que son or, ses vaisseaux, ses légions,
TOM. III. 9
i3o ANTOINE ET CLÉOPATRE,
appartinssent à un lâche; que des généraux subal-
ternes peuvent prospe'rer sous un enfant, aussi-bien
que sous les ordres de Cësar : mais que j'ose le de'fier
de venir, mettant à lëcart l'ine'galite' de nos for-
tunes, se mesurer avec moi, qui suis déjà sur le
déclin de l'âge, fer contre fer, et seul à seul. Voilà
ce que je vais lui e'crire. {Au député.^ Suis-moi.
( Antoine sort avec Euplironius. )
ÉROBARBUS.
Oui, en effet, cela est bien vraisemblable, que
Cësar, entouré d'une armée victorieuse, ira, re-
nonçant à son bonheur, se donner en spectacle
comme un spadassin ! — Je vois bien que les jugemens
des hommes font partie de leur fortune, et que les
objets extérieurs entraînent les qualités de l'âme,
et les font en même temps décheoir. Comment peut-il
rêver, lui qui connaît la valeur des choses, que
César dans l'abondance répondra à son dénûment?
César, tu as aussi vaincu sa raison,
( Un esclave entix. )
L'ESCLAVE.
Voici un envoyé de César.
CLÉOPATRE.
Quoi! pas plus de cérémonies? — Voyez, mes
femmes! — On se bouche le nez près de la rose épa-
nouie dont on venait à genoux admirer les boutons.
ÉNOBARBUS; à part.
Mon honneur et moi nous commençons à nous
quereller. La loyauté qui s'obstine à servir des fous
change notre constance en vraie folie; cependant
celui qui persiste à suivre avec fidélité un maître
ACTE m, SCÈNE XI. i3i
déchu est le vainqueur du vainqueur de son maître,
et acquiert une place dans l'histoire.
( Entre Tliyréus. )
CLÉOPATRE.
Que veut Cësar?
THYREUS.
Venez l'entendre à l'écart.
CLÉOPATRE.
Tu ne vois ici que des amis : parle hardiment.
THYRÉUS.
Mais peut-être sont-ils aussi les amis d'Antoine.
ÉNOBARBUS.
Il aurait besoin d'avoir autant d'amis qu'en a Cësar,
sans quoi nous lui sommes fort inutiles. S'il plai-
sait à César , Antoine volerait au-devant de son ami-
tié : et nous, nous sommes tous prêts à devenir les
amis de son ami , j'entends de César.
THYRÉUS.
Allons, je vais parler. — Illustre reine. César vous
exhorte à ne pas tant considérer quelle est votre
situation, qu'à vous souvenir qu'il est César.
CLÉOPATRE.
Poursuis. — C'est agir royalement.
THYRÉUS.
Il sait que vous restez attachée à Antoine , moins
par amour que par crainte.
CLÉOPATRE.
Oh!
i32 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
THYRÉUS.
Il plaint donc les atteintes portées à votre honneur
comme des taches dont il faut accuser la contrainte,
mais que vous ne méritez pas.
CLÉOPATRE.
César est un dieu qui sait démêler la vérité. Mon
honneur n'a point cédé par choix , il a été conquis
par la force.
ÉNOBARBUS, à part.
Pour m'assurer de ce fait, je le demanderai à
Antoine. — Antoine, Antoine! tu es un vaisseau
tellement criblé, qu'il faut te laisser couler à fond,
car ce que tu as de plus cher t'abandonne.
( Enobarbus sort. )
THYRÉUS.
Dirai-je à César ce que vous désirez de lui , car il
souhaite surtout qu'on lui demande pour pouvoir ac-
corder. Il serait satisfait si vous vous faisiez de la for-
tune un appui ? Mais ce qui enflammerait encore plus
son zèle pour vous , ce serait d'apprendre de moi que
vous avez quitté Antoine , et que vous vous réfugiez
sous l'abri de sa puissance : il est maître de l'univers.
CLÉOPATRE.
Quel est ton nom?
THYRÉUS.
Mon nom est Thyréus.
CLÉOPATRE.
Gracieux messsager , dis au grand César que je
baise sa main victorieuse dans celle de son député ;
dis-lui que je suis prête à déposer ma couronne à
ses pieds, et à lui rendre hommage à genoux. Dis-
ACTE III, SCÈNE XI. i33
lui que j'attends que sa voix souveraine , à qui tout
obe'it, prononce sur les destins de l'Egypte.
THYRÉUS.
Vous prenez le parti le plus honorable pour vous.
Quand la prudence et la fortune sont aux prises , si
la première n'ose que ce qu'elle peut , nul hasard ne
peut l'ébranler. — Accordez-moi la faveur de dépo-
ser mon hommage sur votre main.
CLÉOPATRE.
Plus d'une fois le père de votre César, après avoir
rêvé des royaumes à conquérir , posa ses lèvres sur
cette main indigne de lui , et la couvrit d'une pluie
de baisers.
( Antoine entre avec Enobarbus. )
ANTOINE.
Des faveurs ! . . . par Jupiter Tonnant ! — Qui
es-tu ?
THYRÉUS.
Un homme qui exécute les ordres du plus puissant
des humains et du maître le plus digne d'être obéi.
ÉNOBARBUS.
Tu seras fouetté !
ANTOINE, à ses esclaves.
Approchez ici, — {à Cléopâtre) et toi, milan! —
Hé bien, dieux et diables ! mon autorité s'évanouit î
Naguère , quand je criais holà ! des rois accouraient
aussitôt, comme une troupe d'enfans dans le jeu de la
gribouillette "^^"^ et me répondaient : Que voulez-
vous ? — Coquins , n'avez-vous point d'oreilles ? Je
suis encore Antoine. {Ses gens entrent.) Saisissez-moi
cet insolent, et fouettez-le.
î34 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
ÉNOBARBUS.
Il vaut mieux se jouer à un jeune lionceau qu'à
un vieux lion mourant.
ANTOINE.
Par la lune et les e'toiles ! — Qu'il soit fouetté !
Fussent-ils vingt des plus puissans tributaires qui
rendent hommage à Cësar , si je les surprenais ayant
l'insolence de baiser la main de cette Comment
la nommerai-je aujourd'hui ? Jadis , c'était Cléo-
pâtre. Fouettez-le, jusqu'à ce que vous le voyiez
vous regarder d'un air suppliant comme un écolier,
et vous demander miséricorde à grands cris. Qu'on
l'entraîne.
THYRÉUS.
Ah ! Marc Antoine
ANTOINE.
Qu'on l'entraîne et quand il sera fouetté, qu'on
le ramène. Ce valet de César lui reportera un mes-
sage. ( On emmène Thjréus. ) ( ^ Cléopâtre. ) Vous
étiez à moitié flétrie quand je vous ai connue. —
Ah ! faut-il que j'aie laissé dans Rome ma couche
vierge encore ? faut-il que j'aie renoncé à me voir
le père d'une postérité légitime et par la perle des
femmes , pour être joué par une prostituée qui se
livre à des valets ?
CLÉOPATRE.
Mon cher Antoine
ANTOINE.
Tu fus toujours perfide. — 0 malheur ! quand
l'âge nous endurcit dans nos penchans dépravés j
ACTE III, SCÈNE XL i35
les justes Dieux ferment nos yeux , laissent perdre
notre raison dans notre propre infamie , nous font
adorer nos erreurs , et rient de nous voir marcher
fièrement à notre ruine.
CLÉOPATRE.
Oh , où en sommes-nous ?
ANTOINE.
Je vous ai trouve'e comme un mets refroidi sur
la table de Jules Cësar ; de plus vous étiez aussi un
reste de Cneius Pompée ; sans compter toutes les
heures souillées de vos débauches clandestines , et
qui n'ont pas été enregistrées dans le livre de la
Renommée ; car je suis sûr que vous devinez tout
au plus ce que doit être la vertu , mais vous ne
la connaissez pas.
CLÉOPATRE.
Pourquoi tous ces propos ?
ANTOINE.
Souffrir qu'un malheureux fait pour recevoir un
^salaire et vous remercier en disant, Dieu vous le
rende , prenne des libertés familières avec cette
main qui- s'enchaîne à la mienne dans nos jeux, avec
cette main, sceau royal et gage des grands coeurs î
Oh ! que ne suis-je sur la colline de Basan , pour
couvrir de mes cris le mugissement des troupeaux à
cornes ! car j'ai un motif terrible de fureur ; et
m'exprimer avec courtoisie , ce serait être comme
un homme qui, se voyant la corde au cou, prie le
bourreau de l'expédier promptement. ( T.hjréus
rentre avec les gens d Antoine. ) Est-il fouetté ?
i3b ANTOINE ET CLÉOPATRE,
L'ESCLAVE.
Solidement , seigneur.
ANTOINE.
A-t-il jeté des cris ? A-t-il demandé grâce ?
L'ESCLAVE.
Oui, seigneur.
ANTOINE, à Thyi-éus.
Si ton père respire encore , qu'il regrette de na-
sro'ir pas eu une fille au lieu de toi. Repens-toi d'avoir
suivi César dans ses triomphes , puisque tu as été
fouetté pour l'avoir suivi. Désormais que la blanche
main d'une femme te donne la lièvre, tremble à sa
seule vue. — Retourne à César ; apprens-lui ton
traitement. Vois , et dis-lui à quel point il m'ir-
rite contre lui. Il affecte l'orgueil et le dédain ,
et s'arrête à ce que je suis, sans se souvenir de ce
que je fus. Il ni'irrite , et dans les circonstances
cil je me trouve, je ne suis que plus irascible ,
à présent que les astres favorables qui jadis étaient
mes guides ont fui de leur orbite , et ont précipité
leur feu dans l'abîme de l'enfer. Si mon langage
et ce que jai fait lui déplaisent , dis-lui qu'Hip-
parchus, mon affranchi, est en sa puissance, et qu'il
peut , à son plaisir , le fouetter , le pendre ou le tor-
turer comme il voudra, pour s'acquitter avec moi ;
excite-le toi-même à ces représailles , va-t'en lui
montrer sur ton corps les marques du fouet.
( Thyréus sort. )
CLÉOPATRE.
Aa'^cz-vous tini !
ACTE III, SCÈNE XI. 137
ANTOINE.
Hélas ! notre lune terrestre est e'clipse'e, ce présage
seul annonce la chute d'Antoine.
CLÉOPATRE.
Il faut que j'attende qu'il puisse m'écouter.
ANTOINE.
Pour flatter Ce'sar , avez-vous pu e'changer vos
regards avec un homme qui lace ses vêtemens ?
CLÉOPATRE.
Que vous ne me connaissiez pas encore !
ANTOINE.
Je vous connais un coeur glace' pour moi.
CLÉOPATRE.
Ahî cher amant, si cela est, que le ciel change
mon coeur glace' en pluie de grêle, et l'empoisonne
dans sa source ! que le premier grêlon s'arrête dans
mon gosier, et s'y dissolve avec ma vie! que le se-
cond frappe Cësarion, jusqu'à ce que, l'un après
l'autre, tous les fruits de mes entrailles, et mes
braves Égyptiens écrases par cette grêle, gisent
tous sans tombeau, et deviennent la proie des mou-
ches et des moucherons du Nil <^^')!
ANTOINE.
Je suis satisfait. César compte s'établir dans
Alexandrie ; c'est là que je veux lutter encore contre
sa fortune. Nos troupes de terre ont tenu ferme;
notre flotte dispersée a rallié ses vaisseaux , et vogue
encore sous un appareil menaçant. 0 mon courage ,
où étais-tu? — Chère Cléopâtre , écoute; si je re-
i38 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
viens encore une fois du champ des combats pour
baiser ces lèvres, je reviendrai tout couvert de
sang. Mon épée et moi, nous allons mériter la place
que nous tiendrons dans l'histoire. J'espère encore.
CLÉOPATRE.
Je reconnais mon héros.
ANTOINE.
Je veux que mes muscles , que mon cœur, que
mon haleine, déploient une triple force, et je com-
battrai à toute outrance. Quand mes heures cou-
laient dans la prospérité, les hommes rachetaient
de moi leur vie pour un bon mot; mais maintenant
je montrerai les dents, et j'enverrai dans la nuit de
la mort tout ce qui tentera de m'arrêter. — Viens,
passons encore une nuit dans la joie. Qu'on appelle
autour de moi tous mes officiers , et qu'ils dérident
leurs fronts attristés ; qu'on remplisse nos coupes ;
et, pour la dernière fois, oublions, en buvant, la
cloche de minuit.
CLÉOPATRE.
C'est aujourd'hui le jour de ma naissance. Je
m'attendais à le passer dans la tristesse. Mais puis-
que mon amant est encore Antoine, je veux être
Cléopâtre.
ANTOINE.
Nous goûterons encore le bonheur.
CLÉOPATRE.
Qu'on appelle auprès de mon Antoine tous ses
braves officiers.
ANTOINE.
Oui. Je vais leur donner mes ordres; et ce soir je
ACTE III, SCÈNE XL iSg
veux que le vin enlumine leurs cicatrices. — Venez,
ma reine , il y a encore de la ressource. Au pre-
mier combat que je vais livrer, je veux forcer la
mort à me chérir; je rivaliserai avec sa faux ho-
micide.
(Ils sortent tous deux. )
ÉNOBARBUS.
Allons , le voilà qui veut surpasser la foudre.
Etre furieux, c'est être vaillant par un excès de peur;
et dans cette disposition la timide colombe attaque-
rait 1 épervier. Je vois que mon général ne regagne
du cœur qu'aux dépens de sa tête. Quand le cou-
rage usurpe sur la raison du guerrier, il ronge l'é-
pée avec laquelle il combat. — Je vais chercher les
moyens de le quitter.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
i4o . ANTOINE ET CLÉOPATRE ,
%'lJ^*V*'*'*'%%'»'*\'*'\%'»'**'*'*'*'t'*'*'*'%li'»%V»'*V*\\'»'\»^»^%'\l'»'X%,'%'lV%'%%'*'V'%'%*\V*%'\'%'\'*'\V*%V»(\»^
ACTE QUATRIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Le camp de César près d'Alexandrie.
CÉSAR entre, lisant une lettre avec AGRIPPA,
MÉCÈNES et autres.
CÉSAR.
Il me traite Ôl enfant ^ il me menace , comme s'il
avait le pouvoir de me chasser de l'Egypte. Il a fait
battre de verges mon député : il me provoque à
un combat singulier ; César contre Antoine ! — Que
le vieux débauché sache que j'ai bien d'autres che-
mins pour aller à la mort ; en attendant je me ris
de son défi.
MÉCÈNES.
César doit penser qu'un aussi grand personnage
qu'Antoine ne devient furieux que par désespoir;
c'est une proie fatiguée et qui se sent aux abois.
Ne lui donnez aucun relâche , profitez de son éga-
rement; jamais la fureur ne sut se garder elle-
même.
CÉSAR.
Annoncez à nos braves officiers que demain nous
livrerons de tant de batailles la dernière. Nous
ACTE IV, SCÈNE IL i4i
avons dans notre camp assez de déserteurs de l'ar-
mée d'Antoine , pour l'envelopper et le prendre
lui-même. — Songez à exécuter cet ordre, et donnez
à nos soldats un festin militaire. Nous regorgeons
de provisions; et ils ont bien mérité qu'on les traite
avec profusion. — Pauvre Antoine !
( Ils sortent.)
SCÈNE IL
Alexandrie. — Appartement du palais.
ANTOINE , CLÉOPATRE, DOMITIUS ÉNO-
BARBUS , CHARMIANE , IRAS , ALEXAS ,
et autres officiers.
AKTOIINE.
Il ne veut pas se battre avec moi ; Domitius ?
ÉNOBARBUS.
Non , seigneur.
ANTOINE.
Hé! pourquoi ne se battrait -il pas?
ÉNOBARBUS.
C'est qu'il pense qu'étant vingt fois plus fortuné
que VOUS; il risquerait vingt contre un.
ANTOINE.
Demain , guerrier , nous combattrons sur mer et
sur terre. Ou je survivrai... Ou si je meurs, je la-
verai mon affront dans tant de sang , que je ferai
revivre ma gloire. Es-tu disposé à bien te battre ?
ENOBARBUS.
Je frapperai en criant : Tout ou rien.
ANTOINE ET CLÉOPATRE, 142
ANTOINE.
Bien dit. — Allons , appelez mes vieux serviteurs,
et n'e'pargnons rien pour nous bien réjouir ce soir.
( Ses serviteurs entrent. ) Donne-moi ta main , tu
m'as toujours fidèlement servi ; et toi aussi... et toi.,
et toi ; vous m'avez tous bien servi , et vous avez
eu des rois pour compagnons.
CLÉOPATRE.
Que veut dire cela ?
ÉNOBARBUS, à part.
C'est une de ces bizarreries qui e'chappent à une
âme dans le chagrin.
ANTOINE.
Et toi aussi tu es un honnête serviteur. — Je
voudrais être multiplié en autant d'hommes que
vous êtes, et que vous formassiez à vous tous un An-
toine pour vous pouvoir servir comme vous m'avez
servi.
TOUS.
Aux dieux ne plaise !
ANTOINE,
Allons , mes bons amis , suivez-moi encore ce soir.
Ne ménagez pas le vin dans ma coupe , et traitez-
moi comme auparavant , lorsque l'empire du
monde , encore à moi , obéissait comme vous à
mes lois.
CLÉOPATRE.
Que prétend-il ?
ÉNOBARBUS.
Faire pleurer ses amis.
ACrE IV, SCÈNE II. 143
ANTOINE.
Obe'issez-moi encore ce soir. Peut-être est-ce le
dernier jour que vous servez Antoine. Peut-être ne
me reverrez-vous plus , ou ne reverrez-vous de moi
qu'une ombre défigurée. Peut-être demain vous ser-
virez un autre maître. — Mes regards s'attachent
sur vous , comme ceux d'un homme qui vous fait
ses adieux. — Mes fidèles amis, je ne vous congédie
pas ; non, inséparablement attache' à vous, votre maî-
tre ne vous quittera qu'à la mort. Soyez encore à moi
l'espace de deux heures ; je ne vous en demande pas
davantage , et que les dieux vous en récompensent.
énobarbus.
Seigneur , quelle est donc votre idée ? Pourquoi
les affliger ainsi ? Voyez , ils pleurent , et moi , im-
bécile , mes yeux se remplissent aussi de larmes ,
comme s'ils étaient frottes avec un ognon. Au nom
de l'honneur, ne nous transformez pas en femmes.
ANTOINE.
Ah ! arrêtez , arrêtez , que la sorcière m'enlève
si c'était mon intention. Que le bonheur croisse sur
le sol qu'arrosent ces larmes ! Mes dignes amis, vous
prêtez à mes paroles un sens trop sinistre; je ne
vous parlais ainsi que pour ranimer votre courage,
etje vouspriaisde brûler cette nuit avec des torches.
Sachez, mes amis, que j'ai bon espoir de lajournée de
demain, et je veux vous conduire oii je crois trouver
la victoire et la vie , plutôt que l'honneur et la
mort. Allons nous mettre à table ; venez, et noyons
dans le vin toutes les réflexions.
(Ils sortent.)
i44 ANTOINE ET GLÉOPATRE,
SCÈNE III.
Alexandrie. Devant le palais.
Entrent DEUX SOLDATS qui se rendent à leur
poste.
PREMIER SOLDAT,
Bonsoir , camarade; c'est demain le grand jour.
SECOND SOLDAT.
Il décidera tout. Comment va la joie ? N'as-tu
rien entendu d'étrange dans les rues ?
PREMIER SOLDAT.
Rien... Quelles nouvelles ?
SECOND SOLDAT.
Il y a apparence que ce n'est qu'un bruit ; bonne
nuit.
PREMIER SOLDAT.
Camarade, bonne nuit.
( Entrent deux autres soldats. )
SECOND SOLDAT.
Soldats , faites bonne garde.
TROISIÈME SOLDAT.
Et vous aussi ; bonsoir , bonsoir.
(Les deux premiers soldats se placent à leur poste. )
QUATRIÈME SOLDAT.
Ici , notre poste. ( Ils prennent leur poste. ) Et si
demain notre flotte a l'avantage, je suis bien certain
que nos troupes de terre ne lâcheront pas pied.
ACTE IV, SCÈNE III. 145
TROISIÈME SOLDAT.
C'est une brave armée et pleine de re'solution.
( On entend une musique de hautbois sous le théâtre. )
QUATRIÈME SOLDAT.
Silence ! Quel est ce bruit ?
PREMIER SOLDAT.
Ecoutez , écoutez.
SECOND SOLDAT.
Écoutez.
PREMIER SOLDAT.
Une musique aérienne.
TROISIÈME SOLDAT.
Elle vient de dessous la terre.
QUATRIÈME SOLDAT,
C'est bon signe , n'est-ce pas ?
TROISIÈME SOLDAT.
Non.
PREMIER SOLDAT.
Paix , VOUS dis-je. Que signifie cette musique?
SECOND SOLDAT.
C'est le dieu Hercule , qui jadis aimait Antoine ,
et qui l'abandonne aujourd'hui.
PREMIER SOLDAT.
Avançons ; voyons si les autres sentinelles en-
tendent la même chose que nous.
( Ils s'avancent à l'autre poste. )
SECOND SOLDAT.
Eh bien , camarades ! .
ToM. III. 10
i46 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
PLUSIEURS, PARLANT A LA FOIS.
Eh bien ! eh bien ! entendez-vous ?
PREMIER SOLDAT.
Oui. N'est-ce pas e'trange ?
TROISIÈME SOLDAT.
Entendez-vous , camarades? entendez-vous ?
PREMIER SOLDAT.
Suivons ce bruit jusqu'aux limites de notre poste.
PLUSIEURS A LA FOIS.
Volontiers. C'est une chose étrange.
SCÈNE lY.
Alexandrie. Appartement du palais.
ANTOINE, CLÉOPATRE, CHARMIANE , Suite.
ANTOINE.
Éros ! Éros ! mon armure.
CLÉOPATRE.
Reposez-vous encore un moment.
ANTOINE.
Non, ma poule... Allons, Éros , apporte-moi mes
armes. ( Eros paraît avec V armure. ) Viens , mon
brave serviteur , ajuste-moi mon armure. — Si la
fortune ne nous favorise pas aujourd'hui , c'est qu'elle
voit que je la brave. Allons, sois prompt.
CLÉOPATRE.
Attends , Eros , je veux t'aider. Oii placer ceci ?
ACTE IV, SCÈNE IV. i47
ANTOINE.
Allons, soit , soit, j'y consens. C'est toi qui ar-
mes mon cœur... A faux, à faux ; — bon, l'y voilà,
l'y voilà.
CLÉOPATRE.
Doucement , je veux vous aider ; voilà comme
cela doit être.
ANTOINE.
Fort bien. Oh ! nous ne pouvons manquer de
prospérer, vois-tu, mon brave camarade. Allons,
va t'armer aussi.
* * ÉROS.
A l'instant , seigneur.
CLÉOPATRE.
Ces boucles ne sont-elles pas bien attache'es ?
ANTOINE.
A merveille , à merveille. Celui qui voudra de'-
ranger cette armure avant qu'il nous plaise de nous
en dépouiller nous-mêmes pour goûter le repos ,
essuiera une terrible tempête. — Tu es un mala-
droit , Eros ; et ma reine est un e'cuyer plus habile
que toi. Hâte-toi. — 0 ma bien-aimée , que ne peux-
tu me voir combattre aujourd'hui , être témoin de
la manière dont cette tâche de roi sera remplie ! tu
verrais quel ouvrier est Antoine. (Entre un officier
tout armé.) Bonjour, soldat, sois le bienvenu; tu te
présentes en homme qui sait ce que c'est que la
journée d'un guerrier. Nous nous levons avant l'au-
rore pour commencer la tâche que notre coeur
aime, et nous allons à l'ouvrage avec joie.
i48 ANTOINE ETCiLÉOPATIIE,
L'OFFICIER.
Mille guerriers, seigneur, ont devance' le jour, et
vous attendent au port, tout armés et tout prêts.
( Cri de guerre, et le son des trompettes. Entrent plusieurs capitaines suivis de leurs
soldats. )
UN CAPITAINE.
Le matin est beau^ salut , géne'ral.
.TOUS.
Salut, ge'néral.
ANTOINE.
Voilà une belle musique , mes enfans ! Le matin
de cette journée, comme le génie d'un jeune homme
qui promet un avenir brillant, commence de boiine
heure; oui, oui. — Allons, donne-moi cela ; — par
ici; fort bien. — Adieu, reine, et soyez heu-
reuse , quel que soit le sort qui m'attend. (// ï em-
brasse. ) Voilà le baiser d'un guerrier : je mérite-
rais vos mépris et vos reproches si je perdais le
temps à vous faire des adieux plus étudiés ; je vous
quitte brusquement comme un homme couvert
d'acier. ( Antoine , Éros , officiers et soldats sortent. )
Vous, qui voulez combattre, suivez-moi de près;
je vais vous conduire aux dangers. Adieu.
CHARMIANE.
Voulez - vous venir vous renfermer dans votre
appartement ?
CLÉOPATRE.
Oui , conduis-moi. — Il me quitte en brave. Plût
aux dieux que César et lui pussent dans un combat
singulier décider cette guerre fameuse! alors An-
toine Mais, hélas! — Allons, sortons.
( Elles sortent. )
ACTE IV, SCÈNE V. i49
SCÈNE V.
Le camp d'Antoine , près d'Alexandrie.
Les trompettes sonnent ; entrent ANTOINE et ÉROS;
un soldat vient à eux.
LE SOLDAT.
Plaise aux dieux que cette journée soit heureuse
pour Antoine !
ANTOINE.
Je voudrais à pre'sent en avoir cru tes conseils et
tes blessures , et n'avoir combattu que sur terre.
LE SOLDAT.
Si vous l'aviez fait, les, rois qui se sont re'voltés,
et ce guerrier qui vous a quitté ce matin , sui-
vraient encore aujourd'hui vos pas.
ANTOINE.
Que dis-tu ? Qui m'a quitté ce matin ?
ÉROS,
Qui? quelqu'un qui fut votre compagnon insé-
parable. Appelez maintenant Énorbabus, il ne vous
entendra pas ; ou du camp de César il vous criera :
Je ne suis plus des tiens.
ANTOINE.
Que me dis-tu?
LE SOLDAT.
Seigneur, il est avec César.
ÉROS.
Ses coffres , son argent , il a tout laissé , seigneur.
i5o ANTOINE ET CLÉOPATRE.
ANTOINE.
Est-il bien sûr qu'il soit parti ?
LE SOLDAT.
Rien n'est plus certain.
ANTOINE.
Eres , va ; envoie-lui son trésor : n'en retiens pas
une obole, je te le recommande. Écris-lui, je si-
gnerai la lettre ; et fais-lui mes adieux dans les
termes les plus honnêtes et les plus gracieux : dis-lui
cjxie je souhaite qu'il n'ait jamais de plus fortes rai-
sons pour changer de maître. — Oh ! ma fortune a
corrompu même les cœurs honnêtes. — Éros, hâte-toi.
SCÈNE VI.
Le camp de César devant Alexandrie.
Fanfares. CÉSAR entre avec AGRIPPA , ÉNOBAR-
BUS , et autres.
CÉSAR.
Agrippa, marche en avant, et engage le combat.
Notre intention est qu'Antoine soit pris vivant; in-
struis-en nos soldats.
AGRIPPA.
Seigneur, je vais obéir à vos ordres.
CÉSAR.
Enfin le jour de la paix universelle est proche. Si
cette journée est heureuse , l'olive va croître d'elle-
même dans les trois parties du globe.
(Entre un messager. )
ACTE IV, SCÈNE VI. i5f
LE MESSAGER.
Marc Antoine est arrivé au champ de bataille.
CÉSAR.
Vole ; recommande à Agrippa de placer au front
de notre armée ceux qui ont déserté du parti d'An-
toine, afin qu'il fasse tomber en quelque sorte sa
fureur sur lui-même.
( César et sa suite sortent. )
ÉNOBARBUS.
Alexas s'est révolté : il est allé instruire la Judée
de la détresse d'Antoine, et persuader au puissant
Hérode d'abandonner son maître et de pencher du
côté de César -y et pour salaire. . . César l'a fait pendre.
— Canidius et les autres officiers qui ont déserté ,
ont bien obtenu de l'emploi, mais non une con-
fiance honorable. — J'ai commis une lâcheté, et je
me la reproche moi-même, avec un remords si
douloureux, qu'il n'est plus désormais de joie pour
moi.
( Entre un soldat d'Antoine, )
LE SOLDAT.
Énobarbus, Antoine vient d'envoyer sur tes pa.s
tous tes trésors, et de plus des marques de sa géné-
rosité. Son messager a marché sous mon escorte, et
il est maintenant dans ta tente , où il décharge ses
mulets.
ÉNOBARBUS.
Je t'en fais don.
LE SOLDAT.
Ne plaisante pas, Énobarbus , je te dis la vérité.
Il serait à propos que tu vinsses escorter le messager
i52 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
jusqu'à la sortie du camp : moi , je suis obligé de
retourner à mon poste, sans quoi je l'aurais escorté
moi-même... Votre général est toujours un autre
Jupiter.
( Le soldat sort. )
ÉNOBARBUS.
Je suis le seul lâche de l'univers ; et je sens toute
mon ignominie. 0 Antoine! mine de générosité,
comment aurais-tu donc payé mes services et ma
fidélité , toi qui couronnes d'or mon infamie ! A ce
trait mon cœur se gonfle; et si le remords ne le brise
pas bientôt, un moyen plus prompt préviendra mon
remords... Mais le remords me tuera, je le sens. —
Moi, combattre contre toi ! Non : je veux aller cher-
cher quelque fossé pour y mourir; le plus sale est
celui qui convient le mieux à la dernière heure de
ma vie.
( Il sort dans le désespoir. )
SCÈNE VIL
Champ de bataille entre les deux camps.
(Bruit d'alarme. Bruits de tambours et de trompettes.)
Entrent AGRIPPA et autres.
AGRIPPA.
Battons en retraite : nous nous sommes engagés
trop avant. César , lui-même, a payé de sa personne,
et nous avons trouvé plus de résistance que nous n'en
attendions.
( Agrippa , et les sieas sortent. )
ACTE IV, SCÈNE VIL i53
{ Bruit d'alarme. Entrent Antoine , et Scarus Liesse. )
SCARUS.
0 mon brave général! voilà ce qui s'appelle
combattre. Si nous nous étions montrés ainsi à
Actium , nous les aurions repoussés avec des plaies
par-dessus la tête.
ANTOINE.
Ton sang coule à grands flots.
SCARUS.
J'avais ici une blessure comme un T, maintenant
c'est une H.
ANTOINE.
Ils battent en retraite.
SCARUS.
Nous les repousserons jusques dans des trous.
— J'ai encore de la place pour six blessures.
( Eros entre. )-
ÉROS-
Ils sont battus, seigneur; et notre avantage peut
passer pour une victoire complète.
SCARUS.
Tirons-leur des lignes sur le dos , prenons-les par
derrière comme des lièvres j c'est une chasse d'assom-
mer un fuyard.
ANTOINE.
Je veux te donner une récompense pour cette
saillie, et dix pour ta bravoure... suis-moi.
SCARUS.
Je vais suivre vos pas.
(Es sortent.)
i54 ANTOINE ET CLÉOPÂTIIE,
SCÈNEVIII.
Sous les murs d'Alexandrie.
Bruit de guerre : ANTOINE revient au son d'une
marche guerrière , accompagne' de Scarus et
l'armée.
A?^TOINE.
Nous l'avons chassé jusqu'à son camp. — Volez,
quelqu'un à la ville , et annoncez à la reine les hôtes
qu'il lui faut fêter ce soir. Demain, avant que le
soleil nous revoie, nous achèverons de verser le
sang qui nous échappe aujourd'hui. — Je vous rends
grâces à tous; vous avez des bras de héros. Vous
avez combattu , non pas en hommes qui servent les
intérêts d'un tiers , mais comme si chacun de vous
eût défendu sa propre cause. Vous vous êtes tous
montrés des Hectors. Rentrez dans la ville; allez
serrer dans vos bras vos femmes, vos amis; racon-
tez-leur vos exploits, tandis que versant des larmes
de joie , ils essuieront le sang figé dans vos plaies , et
baiseront avec respect vos honorables blessures. {A
Scarus.) Donne-moi ta main. (Cléopâtre arrive avec
sa suite.) C'est à cette puissante fée que je veux
vanter tes exploits ; je veux te faire goûter la douceur
de ses louanges. 0 toi, astre de l'univers, enchaîne
dans tes bras ce cou vêtu de fer : franchis toute
entière l'acier de cette armure à l'épreuve; viens
sur mon sein pour y être soulevée par les élans de
mon cœur triomphant.
ACTE IV, SCÈNE Vlli. i55
CLÉOPATRE.
Seigneur des seigneurs, courage sans bornes,
reviens-tu en souriant après avoir échappe' au grand
piëge où le monde va se précipiter '^^^^ ?
ANTOINE.
Mon rossignol, nous les avons repousse's jusque
dans leurs lits. Eh bien , ma fille , maigre' ces che-
veux gris, qui déjà viennent se mêler à ma brune
chevelure , nous avons un cerveau qui nourrit nos
nerfs , et peut rivaliser avec l'activité de la jeunesse.
— Regarde ce soldat , présente à ses lèvres ta gra-
cieuse main ; baise-la , mon guerrier. — Il a com-
battu aujourd'hui , comme si un dieu , ennemi de
l'espèce humaine , avait emprunté sa forme pour la
détruire.
CLÉOPATRE.
Ami, je veux te faire présent d'une armure d'or;
c'était l'armure d'un roi.
ANTOINE.
Il l'a méritée , fut-elle toute étincelante de rubis
comme le char sacré d'Apollon. — Donne-moi ta
main ; traversons Alexandrie dans une marche triom-
phante ; portons devant nous nos boucliers , hachés
comme leurs maîtres. Si notre palais était assez vaste
pour contenir toute cette armée, nous souperions tous
ensemble , et nous boirions à la ronde au succès de
demain , qui nous promet encore des dangers dignes
des rois. Soldats, assourdissez la ville avec le bruit
de vos trompettes mêlé aux roulement de nos tam-
bourins ; que le ciel et la terre confondent leurs sons
pour applaudir à notre retour.
i56 ANTOINE ET CLÉOPArRE,
SCÈNE IX.
Le camp de César.
Sentinelles à leur poste; entre ENOBARBUS.
PREMIER SOLDAT.
Si dans une heure nous ne sommes pas relevés ,
il nous faut retourner au corps-de-garde. La nuit est
étoilëe , et Ton dit qu'elle nous verra ranges en ba-
taille vers la seconde heure du matin.
SECOND SOLDAT.
Cette dernière journée a été cruelle pour nous.
ÉNOBARBUS.
0 nuit, sois-moi témoin —
SECOND SOLDAT.
Quel est cet homme ?
PREMIER SOLDAT.
Ne bougeons pas , et prêtons l'oreille.
ÉNOBARBUS.
0 lune paisible , lorsque l'histoire dénoncera à la
haine de la postérité les noms des traîtres , sois-moi
témoin que le malheureux Énobarbus s'est repenti
à ta face.
PREMIER SOLDAT.
Énobarbus !
TROISIÈME SOLDAT.
Silence j écoutons encore.
ACTE IV, SCÈNE IX. iSy
ÉNOBARBUS,
0 reine de la ve'ritable mélancolie, verse sur moi
les humides poisons de la nuit ; et que cette vie re-
belle, qui résiste à mes voeux, ne pèse plus sur moi;
brise mon cœur contre le dur rocher de mon crime :
dessèche' par le chagrin , qu'il soit réduit en pou-
dre , et termine toutes mes sombres pensées ! 0 An-
toine, mille fois plus généreux que ma trahison
n'est infâme ! ô toi , du moins , pardonne-moi , et
qu'alors le monde m'inscrive dans le livre de mé-
moire, sous le nom d'un fugitif, déserteur de son
maître ! ô Antoine ! Antoine !
(Il meurt!)
SECOND SOLDAT.
Parlons lui.
PREMIER SOLDAT.
Ecoutons-le; ce qu'il dit pourrait intéresser César.
TROISIÈME SOLDAT.
Oui, écoutons; mais il dort.
PREMIER SOLDAT.
Je crois plutôt qu'il se meurt , car jamais on n'a
fait une pareille prière pour dormir.
SECOND SOLDAT.
Allons à lui.
TROISIÈME SOLDAT.
Éveillez-vous, éveillez-vous, seigneur; parlez-nous.
SECOND SOLDAT.
Entendez-vous , seigneur ?
PREMIER SOLDAT.
Le bras de la mort l'a atteint. (^Roulement de tam-
,58 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
bours dans Véloignement.) Écoutez, les tambours
réveillent l'armëe par leurs roulemens solennels.
Portons -le au corps-de-garde; c'est un guerrier
de marque. Notre heure de faction est plus que J
passée . "
SECOND SOLDAT.
Allons , portons-le : peut-être reviendra-t-il de
son évanouissement.
SCÈNE X.
La scène se passe entre les deux camps.
ANTOINE, SCARUS et son armée.
ANTOINE.
Leurs dispositions annoncent un combat sur mer ;
nous ne leur plaisons guère par terre.
SCARUS.
On combattra sur mer et sur terre, seigneur.
ANTOINE.
Je voudrais qu'ils pussent nous attaquer aussi dans
l'air, dans le feu , nous les y combattrions aussi. Mais,
écoute , voici ce qu'il faut faire. Notre infanterie res-
tera avec nous sur cette chaîne de collines qui tient
à la ville. Les ordres sont donnés sur mer. La flotte
est sortie du port; gagnons une hauteur, d'où nous
pourrons aisément reconnaître leur ordre de ba-
taille et observer leurs mouvemens.
(Ils sortent. )
CESAR entre avec son arme'e.
A moins que nous ne soyons attaqués , nous ne
ferons aucun mouvement sur terre : et suivant ma
ACTE IV, SCÈNE X. i5g
conjecture, il n'en sera rien; car ses meilleures
troupes sont employées sur ses galères. Gagnons les
vallées, et prenons tous nos avantages.
( Ils sortent. )
(Eentient Antoine et Scarus.)
ANTOINE.
Ils ne se sont pas joints encore. Je vais gagner la
hauteur où ces pins s'élèvent. De là je pourrai tout
voir , et dans un moment je reviens t'apprendre
quelle pourra être l'issue du combat.
(Il sort. )
SCARUS.
Les hirondelles ont bâti leurs nids dans les voiles
de Clëopâtre. • — Les augures disent qu'ils ne savent
pas, qu'ils ne peuvent pas dire... Ils ont un air
consterné, et ils n'osent révéler ce qu'ils pensent.
Antoine est vaillant et découragé ; par accès sa for-
tune inquiète lui donne l'espérance et la crainte de
ce qu'il a et de ce qu'il n'a pas.
(Bruit dans réloignement, comme celui d'un conxBat naval. )
ANTOINE rentre.
Tout est perdu! l'infâme Égyptienne m'a trahi!
ma flotte s'est rendue à l'ennemi; j'ai vu mes soldats
jeter leurs casques en l'air, et boire avec ceux de
César , comme des amis qui se retrouvent après une
longue absence ; ô femme trois fois prostituée '^^^^j
c'est toi qui m'as vendu à ce jeune apprenti... Ce
n'est plus qu'avec toi seule que mon cœur est en
guerre. Hé bien , dis-leur à tous de fuir. Car dès
qu'une fois je me serai vengé de mon enchanteresse,
tout sera fini pour moi. Va-t'en. Oui, dis-leur à
\eo ANTOINE ET CLÉOPATRE,
tous de fuir. (Scarus sort.) — 0 soleil, je ne verrai plus
ton lever. C'est ici que nous nous disons nos adieux.
Antoine et la fortune se se'parent ici. — C'est donc à
cette issue que tout est venu aboutir. Ces cœurs qui
baisaient les traces de mes pieds, dont je comblais
tous les désirs, ils sont comme dissous, et prodiguent
leurs parfums aux fleurs qui couronnent Cësar,
tandis qu'ils dépouillent de son écorce, le pin qui les
couvrait de son ombre. Cette sublime beauté dont le
regard m'envoyait au combat, ou me rappelait
auprès d'elle, dont le sein était mon diadème et le
but de mes travaux; telle qu'une véritable Égyp-
tienne ^^^^\ elle m'a entraîné dans le fond de l'abime
par un tour de gibecière ^^^\ Eros, Éros !
( Entre Ciéopâtre. )
ANTOINE.
Ah! loin de moi, magicienne !
CLÉOPATRE.
Hé quoi? D'où vient ce courroux de mon seigneur
contre son amante ?
ANTOINE.
Disparais, ou je vais te donner la récompense que
tu mérites , et te soustraire au triomphe de César.
Souffre qu'il s'empare de toi et te montre en spec-
tacle à la populace de Rome ; va suivre son char au
milieu des huées et sois le plus grand opprobre de
ton sexe. Tu seras exposée aux regards des rustres,
comme un monstre étrange pour quelque vile obole.
Et puisse la patiente Octavie défigurer ton visage de
ses ongles, qu'elle laisse croître pour sa vengeance!
( Ciéopâtre sort. ) Tu as bien fait de fuir, si vivre est
ACTE IV, SCÈNE XI. i6i
un bien pour toi. Mais tu aurais gagne à expirer
sous ma rage; une mort t'eût sauve' mille morts...
— Éros , Éros ! holà ! — Jja chemise de Nessus m'en-^
veloppe. Alcide, ô toi, mon illustre ancêtre, en-
seigne-moi tes fureurs, que je lance comme toi
Lychas sur les cornes de la lune ^^^^ , et prête-moi
tes mains robustes qui soulevaient ton énorme mas-
sue, que je m'anéantisse moi-même. La magicienne
mourra. Elle m'a vendu à ce jeune e'colier, et je
péris victime de ses complots. Elle mourra. — Éros,
ou es-tu ?
(Esort. )
SCÈNE XL
Alexandrie. — Appartement du palais.
CLÉOPATRE, CHARMIANE, IRAS, MARDIAN.
CLÉOPATRE.
Secourez-moi, mes femmes ; oh ! il est plus furieux
que ne le fut Têlamon, frustre du bouclier d'Achille;
et le sanglier de Thessalie ne se montra jamais plus
menaçant.
CHARMIANE.
Venez au tombeau de Ptolëmëe. Enfermez-vous-
y, et envoyez-lui annoncer que vous êtes morte.
L'âme ne se sépare pas du corps avec plus de dou-*
leur, que Thomme de sa grandeur.
CLÉOPATRE.
Oui, allons au tombeau ^'^'K.. Mardian, va lui
annoncer que je me suis donné la mort. Dis-lui que
ToM. IIL 11
i62 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
le dernier mot que j'ai prononcé , c'est le nom d'An-
toine, et fais-lui, je t'en conjure, un récit capable
de l'attendrir. Pars, Mardian, et reviens m'appren-
dre comment il aura reçu ma mort... Allons au
monument.
SCÈNE XII.
Alexandrie. — Un autre appartement du palais,
ANTOINE, ÉROS.
ANTOINE.
Éros , tu me vois encore !
ÉROS.
Oui, mon noble maître.
ANTOINE.
Tu as vu quelquefois une vapeur qui nous repré-
sente un ours, ou un lion, une citadelle avec des
tours, un rocher suspendu, un mont à double cime,
ou un promontoire bleuâtre couronné de forets qui
se balancent sur nos têtes j tu as vu de ces images
aériennes qui abusent nos yeux et qui sont les spec-
tacles que nous offre le crépuscule.
ÉROS.
Oui, seieneur.
ANTOINE.
Ce qui nous paraît un coursier est effacé en moins
d'une pensée par la séparation des nuages , et se
confond avec eux comme feau dans l'eau.
ÉROS.
Oui, seigneur.
ACTE IV^ SCÈNE XIL i63
ANTOINE.
Hé bien , bon serviteur , cher Éros , ton gëne'ral
n'est plus qu'une de ces formes imaginaires. Tu
crois voir encore Antoine, mais je ne puis garder
plus long-temps ce corps visible , mon serviteur. —
C'est pour l'Egypte que j'ai entrepris cette guerre,
et la reine, dont je croyais posséder le coeur, car elle
possédait le mien, mon coeur qui, tout le temps
que je l'ai conservé libre, avait attaché à lui un mil-
lion de cœurs, perdus maintenant; Eh bien! c'est
elle, Éros, qui a arrangé les cartes avec César, et
qui, par un jeu perfide, a livré ma gloire au triom-
phe de mon ennemi. — Allons , cher Éros, re-
tiens tes larmes ; pour finir mes destins , je me
reste à moi même. ( Entre Mardian. ) Oh ! ta vile
maîtresse ! elle m'a volé mon épée !
MARDIAN.
Non, Antoine, ma maîtresse vous aimait, et elle a
associé , sans réserve , sa fortune à la vôtre.
ANTOINE.
Loin de moi, eunuque insolent; tais-toi. Elle m'a
trahi , il faut qu'elle meure.
MARDIAN.
La mort est une dette que chaque être vivant ne
paie qu'une fois, et elle l'a déjà acquittée. Ce que
vous vouliez faire, est fait; elle a prévenu votre
bras ; et le dernier mot qu elle a prononcé , c'est :
Antoine , généreux Antoine ! Elle a voulu encore
prononcer votre nom, mais un dernier gémissement
i64 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
l'a laissé à moitié énoncé entre ses lèvres et son
cœur; elle a expiré avec votre nom enseveli dans
son sein.
ANTOINE.
Elle est morte ?
MARDIAN.
Elle est morte.
ANTOINE.
Éros, ôte-moi mon armure : la tâche de la longue
journée est finie , et il est temps de dormir. Toi ,
estime-toi bien heureux et bien payé de ton mes-
sage , puisque tu sors vivant de ces lieux. Va-t'en.
( Mardian sort. ) Ote-moi cette armure , les sept
peaux du bouclier d'Ajax ne peuvent comprimer les
battemens de mon cœur. 0 mes flancs, brisez-vous,
toi, mon cœur , sois une fois plus fort que la chair
qui t'emprisonne. — Dépêche, Éros, dépêche. Je ne
suis plus un guerrier. — Débris de mon armure ,
allez loin de moi, vous fûtes du moins portés avec
honneur. — Eloigne-toi, laisse-moi seul un moment.
— (Eros sort. ) 0 Cléopâtre, je vais te rejoindre , et
implorer ton pardon par mes larmes. Allons, il faut
finir , tout délai est un nouveau supplice. Puisque
le flambeau est usé , il est temps de reposer. Ne
différons plus. Maintenant toute résistance serait
inutile , et nuirait au lieu de servir. La force s'em-
barrasse de ses propres efforts ; apposons notre
sceau , et tout est fini. — Éros ! - — Je te suis! ô ma
reine! — Éros ! — Attends-moi dans ces lieux, où les
ombres reposent sur les fleurs. Là, nos mains en-
semble enlacées , nous fixerons sur nous les re-
gards des ombres attirées par l'héroïque majesté de
ACTE IV, SCÈNE XIT. i65
nos mânes. Didon et son Énëe verront leur cour
déserte, et tous les habitans de l'Élyse'e s'attacher en
foule sur nos pas. — Éros .'* Viens donc?
( Eros paraît. )
ÉROS.
Que veut mon maître?
ANTO^INE.
Depuis que Cle'opâtre n'est plus , j'ai vécu avec
tant de déshonneur, que les dieux abhorrent ma
bassesse. Moi, qui avec mon ëpëe partageais l'uni-
vers, moi qui construisis sur le dos verdàtre de
Neptune des cites avec mes vaisseaux, je m'accuse
de manquer du courage d'une femme. Mon âme est
moins noble que la sienne , elle qui par la mort dit
à notre Cësar : je n'ai d'autre vainqueur que moi-
même. — Eros , tu m'as jure que, si jamais les cir-
constances l'exigeaient, c[uand je me verrais pour-
suivi par une foule de malheurs et d'horreurs inévi-
tables , alors , à mon premier commandement , tu
me donnerais la mort. Accomplis ta promesse, car ce
temps est arrive. Ce n'est pas moi que tu frapperas,
c'est Cësar que tu vas priver du fruit de la victoire.
Rappelle la couleur sur tes joues ?
ÉROS.
Que les dieux arrêtent mon bras ! Qui , moi ,
j'exécuterais ce que n'ont pu faire tous les traits des
Parthes ennemis , lances vainement contre vous !
ANTOINE.
Cher Eros , voudrais-tu donc des fenêtres de la
vaste Rome, voir ton maître les bras lies ainsi,
i66 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
courbant son front humilie et son visage dompté
par la honte , tandis que l'heureux César , marchant
devant lui , raillerait la honte de son captif?
ÉROS.
Non, je ne voudrais pas le voir.
AKTOINE.
Approche donc : car il n'y a qu'une blessure qui
puisse me guérir de mes maux. Allons, tire ton épée
fidèle , qui dans tes mains fut tant de fois utile à ta
patrie.
ÉROS.
Ah , seigneur , pardonnez,
ANTOINE.
Le jour que je te donnai la liberté, ne juras-tu
pas de faire ce que je te demande ici , dès que je te
l'ordonnerais? Obéis, ou je regarderai tous tes ser-
vices passés comme des accidens involontaires; tire
ton épée et approche.
ÉROS.
Détournez donc de mes yeux ce visage si noble ,
fait pour être adoré de l'univers.
ANTOINE, détournant son visage.
Allons.
ÉROS.
Voilà mon épée dans ma main.
ANTOINE.
Accomplis d'un seul coup l'acte pour lequel tu
l'as tirée.
ÉROS.
Mon cher maître , mon général , mon souverain ,
ACTE IV, SCÈNE XII. 167
permettez, qu'avant de frapper ce coup sanglant, je
vous dise adieu.
ANTOINE.
Tu l'as dit, ami. Adieu.
ÉROS.
Adieu, illustre he'ros. Frapperai-je?
ANTOINE. '•
A l'instant, Éros.
ÉROS.
Eh bien, c'est ici — (Il se jette sur son épée.)
C'est ainsi que j'échappe à la douleur d'immoler
Antoine.
(Il expire. )
ANTOINE.
0 toi, qui es trois fois plus noble que moi ! brave
Éros , tu m'enseignes à accomplir moi-même ce que
je dois, et ce que tu n'as pu faire. Ma reine, et le
fidèle Éros ont , par ce courageux exemple , gagné
sur moi de la gloire chez les générations futures.
Mais je serai comme un nouvel époux pour la mort,
et je vole dans ses bras comme au lit de mon
amante. Allons, c'en est fait, Éros, c'est de toi que
ton maître a reçu l'exemple de mourir. Voilà ce que
tu m'as enseigné. ( // se précipite sur son épée. )
Comment, pas mort encore? pas encore? Holà, gar-
des, accourez! oh! achevez-moi.
( Entrent Derce'tas et la garde. )
PREMIER GARDE.
D'où viennent ces cris ? .
ANTOINE.
Amis, j'ai mal fait mon ouvrage.... Oh ! achevez
ce que j'ai commencé.
i68 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
SECOND GARDE.
L'astre est tombé.
PREMIER GARDE.
Le cercle de ses destins est rempli.
TOUS.
Hélas ! ô malheur !
- * ANTOINE.
Que celui de yous qui m'aime achève ma mort.
PREMIER GARDE.
Non pas moi.
SECOND GARDE.
*Ni moi.
TROISIÈME GARDE.
Ni aucun de nous.
( Ils sortent. )
DERCÉTAS.
Ta fortune et ta mort font déserter tes amis. Que
je montre seulement cette épée à César, et avec cette
nouvelle je suis sûr d'être bien accueilli.
( Diomède entre.)
DIOMÈDE.
Où est Antoine?
DERCÉTAS.
Là , Diomède, là.
DIOMÈDE.
Est-il en vie? — Veux-tu répondre?
( Derce'tas sort. )
ANTOINE.
Est-ce toi, Diomède? Tire ton épée, et frappe;
que j'achève de mourir.
DIOMÈDE.
Illustre souverain , ma maîtresse Cléopâtre m'en-
voie vers toi.
ACTE IV, SCÈNE XII. ^ 169
ANTOINE.
Quand t'a-t-elle envoyé?
DERCÉTAS.
Dans le moment, seigneur.
ANTOINE.
Oii est-elle ?
DIOMÈDE.
Elle est enfermée dans son monument : elle avait
un pressentiment du malheur que je vois arrivé.
Lorsqu'elle a vu que vous la soupçonniez, soupçon
dont on ne trouvera jamais la preuve, de s'être ar-
rangée avec César, et que rien ne pouvait apaiser
vos fureurs , elle vous a fait annoncer qu'elle était
morte ; mais ensuite craignant l'effet de cette nou-
velle , elle m'envoie vous déclarer la vérité ; et je
viens , mais, je le crains bien , trop tard.
ANTOINE.
Oui, trop tard, bon Diomède. Appelle mes gar-
des, je te prie.
DIOMÈDE.
Holà, les gardes da l'empereur! Gardes, avan-
cez, votre général vous appelle.
( Les gardes entrent. )
ANTOINE.
Portez-moi, mes amis, aux lieux où est Cléo-
pâtre ; c'est le dernier service que je vous com-
manderai.
UN GARDE.
0 malheur ! nos cœurs sont désolés que vous ne
puissiez pas survivre au dernier de tous vos fidèles
serviteurs.
i^o ANTOINE ET CLÉOPATRE,
TOUS.
0 jour de calamité !
ANTOINE.
Allons, mes chers camarades, que le sort barbare
ne jouisse pas de vos larmes; acceptez d'un front
serein les coups dont il nous opprime. C'est se ven-
ger de lui, que de les recevoir avec insouciance.
Emportez-moi; je vous ai conduits souvent : portez-
moi à votre tour, mes bons amis, et recevez tous
mes remercîmens.
( Ils sortent, emportant Antoine. )
SCÈNE XIII.
Alexandrie. — Un mausolée.
On voit sur une galerie CLÉOPATRE, CHARMIANE
et IRAS.
CLÉOPATRE.
0 Charmiane, c'en est fait, je ne sors plus d'ici !
CHARMIANE.
Consolez-vous, madame.
CLÉOPATRE.
Non , je ne veux point me consoler — Je suis pré-
parée à tous les ëvënemens les plus étranges et les
plus terribles , mais je dédaigne les consolations. Ma
douleur doit croître sans cesse pour égaler la gran-
deur de sa cause. ( A Diomède , qui revient.) Com-
ment! serait-il mort ?
ACTE IV, SCÈNE XIII. 171
DIOMÈDE.
Pas encore, madame, mais la mort est sur lui.
Jetez les yeux là-bas, de l'autre côté du monu-
ment, et voyez; il est porte' par ses gardes.
( Antoine paraît, porté par ses gardes. )
CLÉOPATRE.
0 soleil , de'vore la sphère oii tu te meus , et
qu'une nuit éternelle couvre ce globe plein de vicis-
situdes! — 0 Antoine! Antoine! Antoine! — Aide-
moi, Charmiane; viens Iras. Mes amis, secondez-
nous; ëlevons-le jusqu'à moi.
ANTOINE,
Calmez-vous ; ce n'est pas sous la valeur de César
qu'Antoine succombe , Antoine seul a triomphé de
lui-même.
CLÉOPATRE.
Sans doute nul autre qu'Antoine ne devait triom-
pher d'Antoine; mais , hélas! c'est là mon désespoir.
ANTOINE.
Je meurs, reine d'Egypte, je meurs: cependant
j'implore ici de la mort quelques instans encore;
que je puisse du moins déposer sur tes lèvres encore
un baiser, de tant de baisers le dernier.
CLÉOPATRE.
Je n'ose, cher amant; cher Antoine, pardonne;
mais je n'ose descendre, je crains d'être surprise
Jamais ce César, que la fortune accable de ses dons ,
ne verra son orgueilleux triomphe décoré de ma
personne.... Si les poignards ont une pointe, les
poisons de la force , les serpens un dard , je suis en
172 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
sûreté. Jamais ta prude Octavie, avec son regard
modeste et son âme froide , ne jouira du triomphe
de me contempler; mais viens, viens, cher An-
toine. Aidez-moi, mes femmes ; il faut que nous le
montions ici : bons amis, secondez-moi ^^^\
ANTOINE.
0 hâtez-vous, ou je ne serai plus en vie!
CLÉOPATRE.
Ceci est un jeu, en ve'rite' ^^^\ Combien pèse mon
seigneur , la douleur a épuisé nos forces , et ajoute
un nouveau poids à son corps. Ah ! si j'avais la puis-
sance de l'immortelle Junon, Mercure l'enlèverait
sur ses robustes ailes, et irait le placer à côté de Ju-
piter— Mais, viens, viens. Les vœux des amans
furent toujours insensés; ohl viens, viens, viens.
(Ils enlèvent et montent Jntoine.) Et sois, sois le
bienvenu auprès de moi Meurs sur le sein oii tu
as vécu; que mes baisers te raniment. Ah ! si mes
lèvres avaient ce pouvoir , je les userais à force de
baisers.
TOUS.
0 douloureux spectacle !
ANTOINE.
Je meurs , chère reine, je meurs... Donnez-moi
quelques gouttes de vin qui me rendent la force
de prononcer encore quelques paroles.
CLÉOPATRE.
Non , laisse-moi parler plutôt , laisse-moi accu-
ser si hautement la fortune; que la perfide ouvrière,
ACTE IV, SCÈNE XIII. 173
brise son rouet ^^°'^ dans le dëpit que lui causeront
mes outrages.
ANTOINE.
Un mot , chère reine ; assurez auprès de César
votre honneur et votre vie... Ah !
CLÉOPATRE.
Ces deux choses ne vont plus ensemble.
ANTOINE.
Chère Clëopâtre , daignez m'écouter : de tous ceux
qui entourent Cësar , ne vous fiez qu'à Proculëius.
CLÉOPATRE.
Je me fierai à ma résolution et à mes mains , et
non à aucun des amis de Cësar.
ANTOINE.
N'allez point gëmir , ni vous lamenter sur le dé-
plorable changement qui m'arrive au terme de ma
carrière ; charmez plutôt vos pensées par le souve-
nir de ma fortune passée , de ces temps de splendeur
où j'ai vëcu le plus noble , le plus grand prince de
l'univers ; ma mort n'est pas honteuse, je ne cède
pas lâchement mon casque à mon compatriote ; je
suis un Romain vaincu avec honneur par un Ro-
main. Ah ! mon âme s'envole. Je ne puis plus
( Antoine expire. )
CLÉOPATRE.
0 le plus gënëreux des mortels , veux-tu donc
mourir ? Tu n'as donc plus de tendresse pour moi...
Resterai-je , moi, dans ce monde insipide, qui,
sans toi , n'est plus qu'un bourbier fangeux. — 0
mes femmes , voyez î Le roi de la terre s'anéantit...
1^4 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
0 mon héros... Oui, le laurier de la guerre est
flétri pour jamais ; la colonne des guerriers est
renversée. Désormais les enfans et les filles timides
marcheront de pair avec les hommes. Les prodiges
sont finis , et après Antoine j il ne reste plus rien
de mémorable sous la clarté de la lune.
( Elle s'évanouit. )
CHARMIANE.
Ah ! calmez-vous , madame.
IRAS.
Hélas ! elle est morte aussi , notre maîtresse.
CHARMIANE.
Madame.
IRAS.
Madame.
CHARMIANE.
Madame, chère maîtresse
IRAS.
Reine d'Egypte ! belle souveraine...
CHARMIANE.
Cesse , cesse , Iras. . .
CLÉOPATRE.
Non , je ne suis plus qu'une femme assujettie
aux mêmes passions que la laitière et la fille qui
exécute les plus obscurs travaux. Il m'appartiendrait
en ce moment de jeter mon sceptre aux dieux bar-
bares , et de leur dire que cet univers fut égal ù
leur Olympe, jusqu'au jour où ils m'ont enlevé mon
précieux trésor. — Tout n'est plus que néant. La
patience est une sotte et l'impatience est devenue
ACTE ÎV, SCÈNE XIII. 175
un chien enragé... Est-ce donc un crime de se
précipiter soi-même dans la secrète demeure de la
mort , avant que la mort ose venir à nous ? He'bien,
mes femmes , que dites-vous ? Chères compagnes ,
parlez-moi , répondez ; et toi, Charmiane? Allons,
mes filles... Ah ! mes amies , voyez, notre flambeau
est éteint. ( Aux soldats d Antoine. } — Bons amis ,
prenez courage , nous l'ensevelirons; ensuite , l'acte
du courage et des grandes âmes , accomplissons-le
en digne Romaine, et que la mort soit fière de nous.
Sortons : l'enveloppe qui renfermait cette âme su-
blime est glacée. 0 mes femmes, mes femmes, sui-
vez-moi , nous n'avons plus d'amis, cjue notre cou-
rage et lia mort la plus courte.
( Elles emportent le corps d'Antoine. )
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
176 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
i»'V^'VV%'%*'»'*%*"*'**^*****'*'***'**'**^'*'*^*'**'* '**^'*'**^'*^'^'*'**'*^'*^'* '* **'^
ACTE CINQUIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Le théâtre représente le camp de César.
CÉSAR, AGRIPPA, DOLABELLA, MÉCÈNES,
GALLUS, Suite.
CÉSAR.
Pars, Dolabella; va trouver Antoine : dis-lui de
se rendre, dis-lui, que, dépouille' de tout comme
il est , c'est se jouer de nous que de tant différer.
DOLABELLA.
J'y vais , Cësar.
(Il sort,)
(Dercétas entre, tenant lépée d'Antoine.)
CÉSAR.
Pourquoi cette e'pée , et qui es-tu pour oser pa-
raître ainsi devant nous ?
DERCÉTAS.
Derce'tas est mon nom. Je servais Marc Antoine ,
le meilleur des maîtres et qui méritait les meilleurs
serviteurs. Je ne l'ai point quitte , tant qu'il a pu
respirer et parler; et je ne supportais la vie que pour
la perdre pour lui contre ses ennemis. S'il te plait
ACTE Y, SCÈNE I. 177
de me prendre à ton service ; ce que je fus pour An-
toine , je le serai pour César. Si tu rejettes mon offre,
je t'abandonne ma \ie.
CÉSAR.
Que m'apprends-tu !
DERCÉTAS,
Oui , Ce'sar , Antoine est mort.
CÉSAR.
Le bruit de la chute d'un si grand homme aurait
dû retentir davantage dans l'univers. La terre aurait
dû lancer les lions dans les rues des cités, et les ha-
bitans des cités dans les antres des lions. — La mort
d'Antoine n'est pas le trépas d'un seul. Il y avait
dans son nom la moitié de l'univers.
DERCÉTAS.
Il est mort, César, mais ce n'est point par la
main d'un ministre public de la justice, ni par un
fer emprunté. Ce même bras qui imprimait l'hon-
neur à toutes ses actions, a déchiré le cœur qui
lui prêtait ce courage invincible. Voilà son épée, je
l'ai dérobée à sa blessure; tu la vois teinte encore de
son noble sang.
CÉSAR.
Pleurez , mes amis. — Que les dieux me retirent
leur faveur, s'il n'est pas vrai que cette mort doit
être pleurée des rois.
AGRIPPA.
Il est étrange que la nature nous force à gémir
sur nos exploits les plus volontaires !
ToM. III, 12
i;;8 ANTOINE ET CLÉOPATRE, .
MÉCÈNES.
Ses vertus balançaient ses vices.
AGRICOLA.
Jamais âme plus rare n'a revêtu la forme hu-
maine. Mais vous, dieux, vous voulez nous laisser
toujours quelques faiblesses qui nous décèlent pour
des hommes. Cësar s'attendrit
MÉCÈNES.
Quand un si grand miroir est offert à ses yeux, il
faut bien qu'il se voie.
CÉSAR.
0 Antoine , je t'ai poursuivi jusqu'à ce terme ! —
Mais nous sommes nous-mêmes les auteurs de nos
maux. Il fallait ou que je fusse offert moi-même à
tes regards dans cet état d'abaissement , ou que je
fusse spectateur du tien. Nous ne pouvions habiter
ensemble dans l'univers. Mais laisse-moi verser
des larmes de sang sur la fatalité de nos destins ;
laisse-moi gémir sur ce que toi, mon frère, mon col-
lègue dans toutes mes entreprises, mon associé à l'em-
pire, mon ami et mon compagnon au premier rang
des batailles j toi, le bras droit de César, le coeur oii
le mien allumait son courage Que nos inconcilia-
bles étoiles aient ainsi divisé nos égales fortunes ,
pour nous conduire à ce triste dénoûment ! Ecou-
tez-moi, mes dignes amis — Mais non, je vous
dirai mes pensées dans un moment plus convenable.
( Entre un messager. )
CESAR.
Le message de cet homme se devine dans son air;
nous entendrons ce qu'il dira. — D'où viens-tu?
ACTE V, SCÈNE I. 179
LE MESSAGER.
Je ne suis encore qu'un pauvre Égyptien : la
reine, ma maîtresse, confinée dans le seul asile qui
lui reste, dans son tombeau, désire être instruite de
vos intentions pour fixer sa résolution , et se déter-
miner au parti que la nécessité la forcera d'em-
brasser.
CÉSAR.
Dis-lui de ne point s'alarmer. Elle apprendra bien-
tôt, par un de nos envoyés, quel traitement hono-
rable lui réserve ma clémence. César ne peut vivre
que pour être généreux.
LE MESSAGER.
Puissent donc les dieux prendre soin de vos jours!
(Le messager sort. )
CÉSAR.
Approche, Proculéius; pars, et dis à la reine
qu'elle ne craigne de nous aucune humiliation ;
donne-lui les consolations qu'exigera la nature de
ses chagrins: veillons sur elle. — Le sentiment de
sa grandeur pourrait l'armer contre ses jours, et
frustrer nos espérances. Cléopâtre, conduite vivante
à Rome, éterniserait notre triomphe. — Va, et re-
viens en diligence m'apprendre ce qu'elle t'aura dit,
et ce que tu auras pénétré de ses sentimens.
PROCULÉIUS.
J'obéis, César.
CÉSAR.
Gallus, accompagne-le. — Où estDolabella pour
seconder Proculéius?
(Gallus sort.)
i8o ANTOINE ET CLÉOPATRE,
AGRIPPA et MÉCÈNES.
Dolabella !
CESAR.
Laissez-le; je me rappelle maintenant de quel
emploi je l'ai chargé.... Il se trouvera au moment
marque'. — Suivez-moi dans ma tente; vous allez
voir avec quelle répugnance j'ai été engagé dans
cette guerre , quelle douceur et quelle modération
j'ai toujours mise dans mes lettres. Venez vous en
convaincre par toutes les preuves que je suis en état
de vous montrer.
SCÈNE II.
Alexandrie. — Intérieur du mausolée.
Entrent CLÉOPATRE, CHARMIANE et IRAS.
CLEO PAT RE.
Mon désespoir commence à se calmer. C'est une
pauvre chose, que d'être César; il n'est pas la for-
tune, mais seulement son esclave et un agent de
son caprice. C'est un acte magnanime, que celui
qui met un terme à tous les autres ; enchaîne les ac-
cidens , emprisonne toutes les vicissitudes , et pro-
duit un sommeil dans lequel on ne goûte plus cette
boue qui nourrit le mendiant et César.
( Proculéius, Gallus et des soldats, viennent à la porte du mausolée. )
PEOCULÉIUS.
César m'envoie saluer la reine d'Egypte , et vous
demander de sa part quelles faveurs vous désirez
de lui.
ACTE V, SCÈNE IL i8jt
CLÉOPATRE.
Quel est ton nom?
PROCULÉIUS.
Mon nom est Proculéius.
CLEOPATRE , de l'intérieur du mausole'e,
Antoine m'a parlé de toi , il m'a recommandé de
te donner ma confiance; mais à présent je ne m'em-
barrasse guère qu'on me trompe, moi qui ne veux
plus faire aucun emploi de la confiance. Si ton maître
est jaloux de voir une reine suppliante à ses pieds ,
tu lui déclareras qu'une reine ne peut , sans avilir
sa majesté, demander moins qu'un royaume. S'il lui
plaît de me remettre , pour mon fils , l'Egypte con-
quise, il me rendra ce qui m'appartient, et je flé-
chirai le genou devant lui avec reconnaissance.
PROCULÉIUS.
Madame , ouvrez votre âme à l'espérance : vous
êtes tombée dans les mains d'un prince magnanime ;
ne craignez rien. Livrez votre sort à mon maître
avec une pleine confiance, son cœur est une source
si abondante de bienfaits, qu'elle se répand sur
tous ceux qui en réclament. Laissez-moi lui an-
noncer votre soumission, et vous trouverez un con-'
quérant dont la générosité plaidera pour vous quand
il se verra implorer à genoux.
CLÉOPATRE.
Je te prie, dis-lui que je suis la vassale de sa for-
tune , et que je lui envoie le diadème qu'il a con-
quis. Je prends toutes les heures une leçon d'obéis-
sance, et j^àurai du plaisir à voir son visage.
j82 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
PROCULÉIUS.
Belle reine, je vais lui rendre compte de ces sen-
timens. Prenez courage, car je sais que votre sort a
touché celui qui l'a causé. — Vous voyez, Gallus,
combien il est aisé de la surprendre. (Ici Proculéius et
deux gardes escaladent le monument par une échelley
entrent par une fenêtre ^ et surprennent Cle'opâtre; quel-
ques-uns des gardes forcent les portes.) Gardez-la jus-
qu'à l'arrivée de César.
IRAS.
0 grande reine I
CHARMIANE.
0 Cléopâtre ! vous êtes captive.
CLÉOPATRE.
Vite , vite , ô ma main !
( Elle ti^e un poignard. )
PROCULÉIUS.
Arrêtez, grande reine, arrêtez, n'exercez pas sur
vous cette fureur; je ne veux que vous secourir
contre vous-même , et non pas vous trahir.
CLÉOPATRE.
Quoi ! on veut me priver de la mort même qui
empêche les chiens de languir !
PROCULÉIUS.
Ne trompez pas la générosité de mon maître , en
vous détruisant vous-même ; laissez l'univers être
témoin de sa grandeur d'âme : votre mort lui en-
lèverait cette gloire.
CLEOPATRE.
0 mort, où es-tu? Viens à moi, viens; oh! viens.
ACTE V, SCÈNE II. ï83
et frappe une reine. Cette victime vaut bien tous les
enfans et les malheureux que tu immoles tous les
jours.
PROCULÉIUS.
Calmez-vous, madame.
GLÉOPATRE.
Seigneur, je ne prendrai aucune nourriture, au-
cune boisson ; et s'il faut perdre ici le temps à dé-
clarer mes résolutions, je proteste que je ne goûterai
plus de sommeil. Cësar a beau faire, je saurai de'-
truire cette prison mortelle. Apprenez qu'on ne me
verra jamais traînant des fers à la cour de votre
maître, ni insultée par les regards sévères de la
fade Octavie Qui ! moi être donnée en spectacle
à la valetaille de Rome , et essuyer ses sarcasmes et
ses anathèmes ! Plutôt chercher un paisible tom-*-
beau dans quelque fossé de l'Egypte! plutôt être
gisante et nue sur la fange du Nil ! plutôt de-
venir la proie des insectes et un objet d'horreur !
plutôt me voir enchaînée et pendue au sommet de
nos pyramides !
PROCULÉIUS.
La générosité de César vous prouvera que vous
portez trop loin ces pensées d'horreur.
( Entre Dolabella. )
DOLABELLA.
Proculéius, César est instruit de ce que tu as
fait , et il demande ton retour. Je prends la reine
sous ma garde.
PROCULÉIUS,
Volontiers, Dolabella, j'en suis satisfait; trai-
i84 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
tez-la avec douceur. — Madame, si vous daignez
vous servir de moi , je dirai à César tout ce dont
vous me chargerez.
CLÉOPATRE.
Dis-lui que je veux mourir.
( Proculéius et les soldats sortent. )
DOLABELLA.
Illustre reine, vous avez entendu parler de moi,
CLÉOPATRE.
Je ne puis vous dire —
DOLABELLA.
Sûrement, vous me connaissez.
CLÉOPATRE.
Peu importe que j'aie ouï parler de vous ou non.
— Vous souriez avec me'pris quand un enfant ou
une femme vous racontent leurs songes , n'est-il
pas vrai ?
DOLABELLA.
Je ne vous entends pas , madame.
CLÉOPATRE.
J'ai rêve' qu'il était un empereur nommé Antoine :
ô que le ciel m'accorde encore un pareil sommeil ,
où je puisse revoir encore , du moins en songe , un
pareil mortel !
DOLABELLA.
S'il vous plaisait....
CLÉOPATRE.
Son visage était comme les cieux; il y avait un
soleil et une lune , qui , dans leur cours , éclairaient
le petit 0 qu'on appelle la terre.
ACTE V, SCENE II. i85
DOLABELLA.
Parfaite créature —
CLÉOPATRE.
Ses jambes , d'un seul pas , franchissaient l'Océan ;
son bras e'tendu ombrageait l'univers. Sa voix, quand
il parlait à ses amis , avait la sublime harmonie des
sphères ; mais quand il voulait menacer et ébranler
le globe , elle avait la force d'un tonnerre éclatant.
Sa générosité ne connaissait point d'hiver ; c'était
un automne qui devenait plus riche par les fruits
qu'il laissait cueillir. Ses plaisirs étaient comme
le dauphin , dont le dos se montre toujours au-
dessus de l'élément dans lequel il vit. Sur sa livrée
se promenaient des couronnes et des diadèmes , des
royaumes et des lies tombaient de sa poche comme
des pièces d'argent.
DOLABELLA.
Cléopâtre. —
CLÉOPATRE.
Croyez-vous qu'il ait existé, ou qu'il puisse exister
jamais un mortel semblable à l'homme que je vous
peins ici, tel que je l'ai vu dans un songe?
DOLABELLA.
Non , aimable reine.
CLÉOPATRE.
Vous mentez , et les dieux vous entendent. Mais
s'il y en a jamais eu , ou s'il peut en reparaître un
semblable , c'est un prodige qui passe la puissance
des songes. La nature manque ordinairement de
pouvoir pour égaler les étranges créations de l'ima-
,86 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
gination ; et cependant , lorsqu'elle forma un An-
toine , la nature remporta le prix , et effaça par ce
chef-d'oeuvre tous les fantômes que l'imagination
peut tracer.
DOLABELLA.
Daignez m'e'couter , madame , votre perte est ,
comme vous , inestimable , et vos regrets en éga-
lent la grandeur. Puissë-je ne jamais arriver au
succès où j'aspire, si le contre-coup de votre douleur
ne me fait pas e'prouver un chagrin qui pénètre jus-
qu'au fond de mon coeur !
CLÉOPATRE.
Je vous rends grâce , seigneur — Savez-vous ce
que César prétend faire de moi ?
DOLABELLA.
Je vous dis à regret ce que je désire pourtant que
vous sachiez.
CLÉOPATRE.
Parlez, seigneur, je vous prie.
DOLABELLA.
Quoique César soit généreux —
CLÉOPATRE.
Il veut me traîner en triomphe?
DOLABELLA.
C'est son dessein, madame; je le sais.
( On entend crier dans Tiatérieur du the'âtre. )
Faites place. — César !
(Entrent Ce'sar, Gallus , Me'cènes , Procule'ius, Seleucus et suite. )
CESAR.
Oii est la reine d'Egypte?
ACTE V, SCÈNE II. 187
DOLABELLA.
Voilà l'empereur, madame.
( Clëopâtre se prosterne à genoux.)
CÉSAR.
Levez-vous , vous ne devez point fléchir les ge-
noux; levez-vous, belle reine.
CLËOPATRE.
Seigneur, les dieux le veulent ainsi ; il faut que
j'obéisse à mon maître, à mon souverain.
CÉSAR.
Ne vous remplissez point de ces fâcheuses idées :
le souvenir de tous les outrages que nous avons
reçus de vous , quoique marqués de notre sang , est
effacé , ou nous n'y voyons que des événemens dont
le hasard seul est coupable.
CLÉOPATRE.
Seul arbitre du monde, je ne puis jamais dé-
fendre assez bien ma cause pour la justifier; j'aime
mieux faire l'aveu des faiblesses qui ont souvent
avant moi déshonoré mon sexe.
CÉSAR.
Sachez, Cléopâtre, que nous sommes plus dis-
posés à les excuser qu'à les aggraver. Si vous répon-
dez à nos vues, qui sont pour vous pleines de bonté,
vous trouverez de l'avantage dans ce changement ;
mais si vous cherchez à imprimer sur mon nom le
reproche de cruauté en suivant les traces d'Antoine,
vous vous priverez de mes bienfaits , vous précipi-
terez vous-même vos enfans dans une ruine dont je
ï88 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
suis prêt à les sauver, si vous voulez vous reposer
sur moi. Je vais prendre congé de vous.
CLÉOPATRE.
L'univers est ouvert devant vos pas : il est à vous ;
et nous qui sommes vos écussons et vos trophées,
nous serons attachées au lieu oîi il vous plaira... Sei-
gneur, voici —
CÉSAR.
C'est de Cléopâtre même que je veux prendre con-
seil sur tout ce qui l'intéresse.
CLÉOPATRE,
Seigneur , voilà l'état '^'*^^ de mes richesses, de l'ar-
genterie et des bij/)ux que je possède. Il est exact ;
et jusqu'aux moindres effets, rien n'y est omis. Où
est Séleucus?
SÉLEUCUS.
Me voici, madame.
CLÉOPATRE.
Voilà mon trésorier, seigneur; sommez-le, au
péril de sa tête , de déclarer si j'ai rien détourné ;
dis la vérité, Séleucus.
SÉLEUCUS.
Madame, j'aimerais mieux perdre l'usage de la
parole , que d'affirmer, au péril de ma tête , ce qui
n'est pas.
CLÉOPATRE.
Qu'ai-je donc caché?
SÉLEUCUS.
Assez pour racheter tous les trésors que vous dé-
clarez.
ACTE V , SCÈNE IL 189
CÉSAR.
Ne rougissez pas , Cléopâtre , j'approuve votre
prudence.
CLÉOPÂTRE.
0 vois , César , considère comme la fortune est
suivie ! Tous mes serviteurs m'abandonnent pour se
donner à toi ; et si nous changions de sort , tous les
tiens te quitteraient pour se donner à moi. — L'in-
gratitude de ce Sëleucus met le comble à ma fu-
reur. — 0 lâche esclave, plus perfide que n'est l'a-
mour mercenaire ! — Quoi ! tu t'en vas ?. . . Oh ! tu t'en
iras, je te le garantis! mais avant, eusses-tu des
ailes pour fuir ma vengeance, elle saura t'atteindre,
vil esclave , scélérat sans âme , chien ingrat , ô le
plus lâche des hommes !
CÉSAR.
Aimable reine, souffrez que je vous prie —
CLÉOPATRE.
0 Cësar, quel sanglant affront pour moi ! . . . Lors-
que vous , dans l'éclat de votre grandeur, vous dai-
gnez honorer de votre visite une infortunée, mon
propre serviteur viendra augmenter le poids de mes
disgrâces par sa lâche trahison ! Eh quoi , généreux
César, quand je me serais réserve quelques frivoles
parures de femme , quelques bagatelles sans valeur,
de ces riens, de ces légers cadeaux dont on salue
ses amis ; et encore quand j'aurais mis à part quel-
que bijou de prix pour Livie , pour Octavie , afin
d'obtenir leur intercession , devrais-je être fouillée
par un homme que j'ai nourri? 0 dieux, cette noir-
igo ANTOINE ET CLÉOPATRE,
ceur me précipite encore plus bas que l'abîme où
j'e'tais tombée. De grâce, fuis de ma présence
Ç à Séleucus ) f ou je ferai voir que ma grandeur
passée vit encore sous les cendres de mon infor-
tune. Si tu étais un homme tu aurais pitié de moi !
CÉSAR.
Ne réplique pas, Séleucus.
CLÉOPATRE.
Que l'on sache que les grands de la terre sont ac-
cusés des fautes des autres; et que, si nous venons
à tomber, nous répondons des crimes dont nous ne
sommes pas capables. Que les rois sont à plaindre !
CÉSAR.
Cléopâtre , rien de ce que vous avez mis en ré-
serve, ni de ce que vous avez déclaré, n'entrera
dans le registre de mes conquêtes. Il est toujours à
vous , disposez-en à votre gré , et croyez que César
ne s'abaisse point à marchander avec vous les vils
effets que vendent les artisans. Ainsi rassurez-vous;
cessez de vous voir captive dans vos pensées. Non,
chère reine, notre intention est de régler votre sort
sur les avis que vous nous donnerez vous-même.
Vivez , dormez en paix ; l'intérêt et la pitié que vous
m'inspirez vous donnent un ami dans César, et
c'est dans ces sentimens que je vous quitte.
CLÉOPATRE.
0 mon maître et mon souverain !
CÉSAR.
Je n'accepte point ce titre, madame. — Adieu.
' Cf'sar sort avec sa suite. )
ACTE V, SCÈNE IL igi
CLÉOPATRE.
Il me flatte , mes amis , il me flatte de belles pa-
roles pour me faire oublier ce que je dois à ma
gloire. Mais, e'coute, Charmiane —
( Elle parle bas à Charmiane. )
IRAS.
Terminez, terminez, madame: les jours brillans
sont passes, et nous entrons dans les ténèbres.
CLÉOPATRE.
Va au plus vite. — Je te l'ai déjà dit, tout est
arrange'. Va, et dëpêche-toi.
CHARMIANE.
J'y vais, madame.
DOLABELLA.
Où est la reine ?
CHARMIANE.
\ Delabella revient. )
Voyez, c'est elle.
( Charmiane sort. )
CLEOPATRE.
C'est vous, Dolabella !
DOLABELLA.
Madame , j'accomplis mon serment et vos ordres ;
mon attachement me fait un devoir religieux de
les remplir, et je viens vous annoncer que Ce'sar a
re'solu de partir, de prendre sa route par la Syrie ,
et que dans trois jours il vous envoie devant lui ,
vous et vos enfans. Profitez, selon votre prudence,
de cet avis. J'ai rempli vos de'sirs et ma promesse.
ijp ANTOINE ET CLÉOPATRE,
CLÉOPATRE.
Dolabella, je ne pourrai jamais m'acquitter avec
vous.
DOLABELLA.
Je vous suis de'voué. Adieu, grande reine; il faut
que je me rende auprès de César.
CLÉOPATRE.
Adieu , mille actions de grâces. [Dolabella sort. )
■ — Eh bien , Iras , quels sont tes sentimens? Tu seras
donc promenée dans les rues de Rome comme une
marionnette d'Egypte, ainsi que moi? Les artisans,
avec leurs tabliers crasseux , leurs équerres et leurs
marteaux , nous soulèveront dans leurs bras pour
nous montrer au-dessus de la foule : nous serons au
milieu du nuage de cent haleines épaisses, et for-
cées d'en respirer la vapeur fétide.
IRAS.
Que les dieux nous en préservent !
CLÉOPATRE.
Oui, voilà le sort qui nous attend, Iras. D'inso-
lens licteurs nous montreront au doigt comme des
courtisanes publiques ; de misérables rimeurs nous
chansonneront dans leurs airs discordans ; les his-
trions , en improvisant , nous traduiront sur le
théâtre , et étaleront aux yeux du peuple nos fêtes
nocturnes d'Alexandrie : Antoine sera produit sur la
scène ivrQ et chancelant , et moi je verrai quelque
écolier à la voix glapissante , et travesti en Cléopâtre,
avilir ma grandeur sous le rôle d'une prostituée.
IRAS.
0 grands dieux î . . . ■
ACTE V, SCÈNE IL ig-?
CLÉOPATRE,
Oui, voilà notre destinée.
IRAS.
Jamais je ne verrai ces horreurs , car je suis bien
sûre que mes ongles sont plus forts que mes yeux.
CLÉOPATRE.
C'est là, c'est là le moyen de changer en folie tous
les apprêts de notre ennemi , et de triompher
de ses absurdes projets. ( Charmiane revient. ) C'est
toi , Charmiane ! — Allons , mes femmes , parez-
moi en reine : allez , rapportez mes plus brillans
atours ; je vais encore sur les bords du Cydnus ,
au-devant d'Antoine. Allons, Iras, obéis. — Oui,
courageuse Charmiane , nous en finirons ; et quand
tu auras rempli cette dernière tâche, je te donnerai
la liberté de te reposer jusqu'au dernier jour de
l'univers. Apporte ma couronne ; n'oublie rien.
Mais, pourquoi ce bruit?
( Iras sort. •— On entend un bruit dans lintérieur. )
UN GARDE.
Il y a là un villageois qui veut absolument être
introduit devant votre majesté; il porte des figues.
CLÉOPATRE.
Qu'on le fasse entrer. (Ze garde sort.) Quel faible
instrument suffit pour exécuter une grande action !
Il m'apporte la liberté. Ma résolution est prise, et je
ne sens plus rien en moi de la faiblesse de mon
sexe : Cléopâtre toute entière est changée en mar-
bre inflexible; maintenant la lune inconstante n'est
plus ma planète.
ToM. TH. i3
194 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
( Le garde revient avec un paysan portant une corbeille- )
LE GARDE.
Voilà l'homme que j'ai amené'.
CLÉOPATRE.
Éloigne-toi, et laisse-nous seuls. {Le garde sort.)
{Au pajsan.) Hé bien, as-tu là ce joli reptile du Nil
qui tue sans douleur?
LE PAYSAN.
Oui, vraiment, je l'ai : mais je ne voudrais pas
être la cause que vous eussiez envie de le toucher;
car sa morsure est immortelle : ceux qui en meurent
n'en reviennent jamais , ou bien rarement.
CLÉOPATRE.
Te rappelles-tu quelques personnes qui en soient
mortes ?
LE PAYSAN.
Plusieurs; des hommes, et des femmes aussi; pas
plus vieux qu'hier, j'ouïs parler d'une femme, une
fort honnête femme , mais un peu sujette à mentir ;
^^^^ ce qui ne convient pas à une femme, à moins que
ce ne soit en tout honneur. Comme elle est morte de
sa morsure ! quelle douleur elle a ressentie ! D'hon-
neur , elle rend un fort bon te'moignage du ver :
mais qui croira la moitié de ce qu'elles disent ne
sera pas sauvé par la moitié de tout ce qu'elles peu-
vent faire. Voici ce qui est le plus dangereux ,
c'est que ce reptile est un étrange reptile.
CLÉOPATRE.
Va-t'en , adieu.
ACTE V, SCÈNE II. 195
LE PAYSAN.
Je vous souhaite beaucoup de plaisir avec ce ver.
CLÉOPATRE.
Adieu.
LE PAYSAN.
N'oubliez pas , voyez-vous , que le ver fera son
devoir de ver.
CLÉOPATRE.
Oui, oui, adieu.
LE PAYSAN.
Songez bien, madame, qu'il ne faut donner le ver
à garder qu'à personne prudente; car il n'y a ma foi
rien de bon à attendre du ver.
CLÉOPATRE.
Ne t'inquiète pas; on y prendra garde.
LE PAYSAN.
Ne lui donnez rien , je vous en prie ; car il ne vaut
pas la nourriture.
CLÉOPATRE.
Et moi, me mangerait-il?
LE PAYSAN.
Vous ne devez pas croire que je sois assez simple
pour ne pas savoir que le diable lui-même ne vou-
drait pas manger une femme : je sais bien aussi que
la femme est un mets digne des dieux , quand le
diable ne l'assaisonne pas. Mais, en vérité, ces
paillards de diables font grand tort aux dieux dans
les femmes; car sur dix femmes que font les dieux ,
les diables en corrompent cinq.
196 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
CLÉOPATRE.
Allons, laisse-moi; adieu.
LE PAYSAN.
En vérité, je vous souhaite beaucoup de plaisir
avec l'aspic.
( Le paysan sort. )
( Iras rentre avec une robe, une couronne, etc. , etc.)
CLÉOPATRE.
Donne-moi ma robe royale , et pose ma couronne
sur mon front. Je sens en moi des désirs impatiens
d'immortalité : c'en est fait; le jus de la grappe
d'Egypte n'humectera plus ces lèvres. Vite, vite,
bonne Iras, vite; il me semble que j'entends Antoine
qui m'appelle : je le vois se lever pour louer mon
acte de courage, je l'entends se moquer de la for-
tune de César. Les dieux commencent par donner
le bonheur aux hommes , pour excuser leur cour-
roux à venir. — Mon époux, je te suis! — Que
mon courage prouve mes droits à ce titre chéri. Je
suis d'air et de feu, et je rends à la terre grossière
mes autres élémens. — Bon, avez-vous fini? —
Venez donc, et recueillez la dernière chaleur de
mes lèvres. Adieu, tendre Chariuiane. Iras, adieu
pour jamais. (Elle les embrasse j Iras tombe et meurt.)
Mes lèvres ont-elles donc le venin de l'aspic ? Quoi,
tu tombes? Ah! si notre séparation de la vie est
aussi douce qu'elle le paraît en toi, le trait de la
mort n'est donc pas plus redoutable que la pinçure
d'un amant, qui blesse et qu'on désire encore.
Chère Iras, te voilà donc gisante et paisible! En
disparaissant aussi rapidement du monde, tu sem-
ACTE V, SCÈNE II. 197
blés lui dire qu'il ne vaut pas le temps de lui faire
nos adieux.
GHARMIANE,
Dissous-toi, épais nuage, et change-toi en pluie;
que je puisse dire que les dieux eux-mêmes pleurent.
CLÉOPATRE.
Cet exemple m'accuse de lâcheté. — Si elle rencon-
tre avant moi mon Antoine à la belle chevelure , il
l'interrogera sur mon sort, et lui donnera le premier
baiser, baiser que je ne céderais pas pour la félicité
des cieux. Viens (^f V aspic quelle applique sur son
sein;) toi qui donnes la mort, que ta dent aiguë
tranche d'un seul coup le noeud de ma vie. Allons,
pauvre animal venimeux, courrouce-toi et achève.
0 que ne peux-tu parler pour que je puisse t'enten-
dre appeler le grand César un âne impolitique!
CHARMIANE.
0 astre de l'Orient !
CLÉOPATRE.
Cesse, cesse tes plaintes. Ne vois-tu pas mon pou-
pon sur mon sein? Vois, comme il s'endort en suçant
sa nourrice.
CHARMIANE.
Oh ! brise-toi , brise-toi , mon coeur.
CLÉOPATRE.
0 toi, suave comme un baume, doux comme
l'air, tendre... 0 Antoine! — {Elle applique un
autre aspic sur son bras. ) Allons, viens toi aussi. —
Pourquoi rester plus long-temps?..
( Elle meurt.)
iy8 ANTOINE ET CLÉOPATKE,
CHARMIANE.
Dans ce monde odieux? — Ainsi, — adieu
donc. — O mort ! tu peux te vanter maintenant
d'avoir en ta possession une beauté' qui n'a point eu
son égale. Beaux yeux, astres de lumière {en lui
fermant les jeux ) , fermez-vous , et que jamais deux
yeux si pleins de grâce et de majesté n'envisagent
le char d'or du soleil ! . . . — Votre couronne est
dérangée ; je veux la redresser, et après jouer aussi
mon rôle.
( Surviennent des gardes qui entrent brusquement. )
PREMIER GARDE.
Oii est la reine ?
CHARMIANE.
Parlez bas , ne l'éveillez point.
PREMIER GARDE,
César a envoyé
CHARMIANE.
Un messager trop lent (Elle s'applique un
aspic.) Oh ! viens, allons vite, hâte-toi j je com-
mence à te sentir.
PREMIER GARDE.
Approchons. Oh î tout ne va pas au gré de nos
désirs ; César est trompé.
SECOND GARDE.
J'aperçois Dolabella que César avait envoyé : ap-
pelez-le.
PREMIER GARDE.
Qu'est-ce que tout ceci , Charmiane ? Cela est- il
une belle oeuvre, Charmiane?
ACTE V, SCÈNE II. 199
CHARMIANE.
Oui, oui, très-belle, et cligne d'une princesse
issue de tant de rois illustres.... Ah î soldats !...
( Elle expire. )
DOLABELLA entre.
En quel e'tat sont les choses ici ?
SECOND GARDE.
Tout est mort.
DOLABELLA.
César , tes conjectures ont rencontré juste : tu
viens voir de tes yeux l'acte funeste que tu as tant
cherché à prévenir.
( On entend crier derrière le tUéâtre. )
Place ; faites place à César.
( Entre César et sa suite. )
DOLABELLA.
Ah ! seigneur , vos pressentimens n'étaient que
trop vrais ; ce que vous craigniez est arrivé.
CÉSAR.
C'est finir avec courage : elle a pénétré notre des-
sein , et en souveraine elle a suivi sa volonté. — Le
genre de leur mort? Je ne vois sur elles aucune
trace de sang.
DOLABELLA.
Qui les a quittées le dernier ?
PREMIER GARDE.
Un pauvre villageois , qui leur a apporté des
figues. Voilà encore sa corbeille.
CÉSAR.
C'étaient donc des figues empoisonnées ?
200 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
PREMIER GARDE.
Ah ! Cësar , Charmiane, que vous voyez là , vivait
encore il n'y a qu'un moment. Elle était debout et
parlait. Je l'ai trouvée arrangeant le diadème sur le
front de sa maîtresse morte, et aussitôt je l'ai vue
chanceler et tomber.
CÉSAR.
0 noble faiblesse ! Si elles avaient avalé du
poison , on le reconnaîtrait à quelque enflure exté-
rieure . Mais Cléopâtre semble s'être endormie comme
si elle voulait attirer encore un autre Antoine dans
les filets de ses grâces. '
DOLABELLA.
Là , sur son sein , paraît une piqûre que le sang
a rougie , et un peu d'enflure à la peau ; la même
marque paraît sur son bras.
PREMIER GARDE.
C'est la trace d'un aspic ; et ces feuilles de figuier
ont sur elles une viscosité toute semblable à celle
que les aspics laissent après eux dans les cavernes
du Nil.
CÉSAR.
Il y a apparence que c'est ainsi qu'elle est morte ,
car son médecin m'a dit qu'elle l'a questionné long-
temps sur les genres de mort les plus faciles et les
moins douloureux. {^Aux gardes. ) Enlevez-la dans
son lit, et retirez ses femmes de ce tombeau. Elle
sera ensevelie auprès de son cher Antoine , et nulle
tombe sur la terre n'aura enfermé un couple aussi
fameux. D'aussi grandes catastrophes frappent ceux
qui en sont les auteurs ; et la pitié qu'inspire leur
ACTE V, SCÈNE IL 201
histoire , rendra leurs noms aussi célèbres que celui
du vainqueur qui les a réduits à cette de'plorable
extrémité'. — Je veux que notre armée , dans une
pompe solennelle , suive leur convoi funèbre , et
après nous marcherons vers Rome. Dolabella, ayez
soin que le plus grand ordre préside à cette solen-
nité ('^^).
riNDU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
NOTES
SUR ANTOINE ET CLÉOPATRE.
<^'^ Gi'psj- est ici employé, dans ses deux sens à' Égyptienne et
de Bohémienne.
(^5 Allusion au triumvirat.
C^) Etre un cocu triomphant qui se fait honneur de l'être ,
charge his horns ivith garlands y il y a des commentateurs qui
lisent change au lieu de charge.
C4) Hérode rendit hommage aux Romains pour conserver le
royaume de Judée. Steevens pense qu'il y a ici une allusion au
personnage de ce monarque dans les Mjrstères de l'origine du
théâtre. Hérode y était toujours représenté comme un tyran
sombre et cruel , et son nom devint une expression proverbiale
pour peindre la fureur dans ses excès.
C'est ainsi qu'Hamlet dit d'un comédien qu'il outre le carac-
tère d'Hérode , out-Herods Herod.
Dans cette tragédie (d'Antoine et Cléopâtre) , Alexas dit à
la reine qu'Hérode de Judée lui-même n'ose pas la regarder
quand elle est de mauvaise hvimeur. Charmiane désire donc un
fils qui soit respecté d'Hérode, c'est-à-dire, des monarques les
plus fiers et les plus cruels.
^^5 Expression proverbiale. Warburton croit qu'il y a ici un
rapport mystérieux entre ce mot dejigues prononcé sans inten-
tion , et la corbeille de figues , qui , au cinquième acte , ren'-
ferme l'aspic dont la morsure abrège les jours de Cléopâtre.
t^) C'est-à-dire , je n'aurai point d'enfans.
2o4 NOTES
C7) Les Égyptiens adoraient la lune sous le nom d'Isis, qu'ils
représentaient tenant dans sa main une sphère et une amphore
pleine de blé.
W Une vieille superstition populaire disait que la crinière
d'un cheval tombant dans de l'eau corrompue se changeait en
animaux vivans.
(^9) Allusion aux phioles de larmes que les Romains déposaient
dans les mausolées.
t'") Suivant une antique tradition , les Antonius descendaient
d'Hercule par son fils Antéon. Plutarque observe qu'il y avait
dans le maintien d'Antoine une certaine grandeur qui lui don-
nait quelque ressemblance avec les statues et les médailles d'Her-
cule , dont Antoine affectait de contrefaire de son mieux le port
et la contenance.
f"5 Le mot light est un des mots sur lesquels Shakspeare joue
le plus volontiers. Léger est ici ^our frwole.
C12) Plante narcotique.
^'■^^ JEn vérité. Indeed et in deed , en effet , dans le fait, en
réalité! Le jeu de iBOt est plus complet en anglais.
("^^ Je paraîtrais en négligé devant lui sans aucune marque
de respect.
(*^) On peut voir dans Plutarque quel était le luxe des repas
d'Antoine.
t'^) A fearl La Peur était un personnage de théâtre dans les
anciens spectacles anglais , appelés moralities y quelques com-
mentateurs ont voulu lii-e afeard , effrayé. Le sens est le même,
mais l'allusion n'existe plus.
C'7) La fameuse Nelly-Gwin amusa Charles II par une espiè-
glerie semblable.
^'*^ Shakspeare donne ce nom à l'épée d'Antoine en mémoire
SUR ANTOINE ET CLÉOPATRE. iô5
de la bataille de Philippes , de même que nos anciens chevaliers
donnaient quelquefois à la leur le nom de quelqu'un de leurs
exploits.
C'9) Some of iheir plants are ill rooted already.
^^°) Coup de charité., alms-drink. La boisson d'aumône,
terme usité parmi les buveurs , pour signifier la portion du
verre que boit un convive , pour soulager son compagnon. C'est
ainsi que Lépide se charge volontiers de ce qui réjDugne à ses
collègues.
C=^0 Le phénix.
C'"') On dit qu'un cheval a un nuage sur sa tête , lorsqu'il a
une tache noire entre les deux yeux. Cet accident de couleur
lui donne un air soucieux , et indique un mauvais caractère.
C^^) Cette scène est une allusion évidente aux questions adres-
sées par Elizabeth à sir James Melvil , sur la malheureuse Marie
Stuart. En consultant les mémoires de Melvil , on s'aperçoit ai-
sément qtie ce rapprochement n'est pas imaginaire.
CH) « La galère capitainesse de Cléopâtre s'appelait Antoniade,
en laquelle il advint une chose de sinistre présage; des aron-
delles avaient fait leurs nids dessoubs la pouppe : il y en vint
d'autres puis après qui chassèrent ces premières , et démolirent
leurs nids. » Plutarque.
^^^5 Taon , mouche qui fait affoler les bœufs en été par la
violence de sa piqûre.
^^^^ Benighted surpris par la nuit; nous avons conservé le
mot atardé, qui rend assez bien le mot anglais. On trouve
si rarement de ces mots hardis dans les phrases de Letourneur,
que celui-ci nous a semblé mériter grâce plutôt que tant
d'expressions emphatiques bien éloignées de celles qu'emploie
Shakspeare.
C27) C'est ainsi que le débauché Antoine traitait le sublime
patriotisme de Brutus. IVarhurlon.
2o6 NOTES
(28) ]Sious ignorons pourquoi Letourneur n'a daigné nommer
qu'en note, ce pauvre maître d'école devenu un personnage
par cette ambassade. Euphronius est un nom historique.
C'^g) Think and die. Les uns veulent qu'il y ait drink and die,
boire et mourir, parce qu'Enobarbus est ami des festins. La
plus ancienne version porte think and die. Mais ici Enobarbus
est indigné , et il cherche à justifier la trahison qu'il médite.
Naturellement généreux , ce n'est pas avec une gaieté hypocrite
qu'il se prépare à déserter son général.
C3°) Nous renvoyons au dictionnaire des jeux pour les détails
qu'on souhaiterait sur la Gribouillette ; Rabelais la met au
nombre des exercices de Gargantua.
(3 0 II n'est guère de métajohores orientales qu'on puisse com-
parer à ces expressions de Cléopâtre. Il y a ici une recherche
qu'on retrouve plusieurs fois dans les discours de cette reine
courtisane. Shakspeare aurait-il voulu créer un style égyp-
tien ? Ce style-là mériterait souvent l'épithëque de pyramidal
que madame de Staël donnait aux vers de l'un de nos poètes les
plus distingués (M. Chénedollé).
(^^) TheworldUs great snare, le gi-and piège du monde. C'est
la guerre.
(33) "Priple iurnd whore. Elle s'était d'abord donnée à Jules
César dont elle avait eu Césarion ; puis à Antoine , et celui-ci
suppose qu'elle le triche déjà avec Octave.
(^4) Gipsy est encore ici employé pour Egyptienne d'Egypte
et Egyptienne moderne , cette caste vagabonde si bien peinte par
l'auteur de Tom-Jones , et de nos jours, par sir Walter-Scott
dans Gujr Mannering.
(35) Past and loose :
On plie une bourse de cuir ou une ceinture en plusieurs plis,
et on la pose sur une table : un des plis semble présenter le
milieu de la ceinture, celui qui y enfonce un poinçon croit le
SUR ANTOINE ET CLÉOPATRE. 207
tenir bien ferme au milieu de la ceinture, tandis que celui avec
lequel il joue , le prend par les deux bouts et l'eiilève.
En Angleterre on connaît encore ce jeu parmi le peuple
sous le nom de Piicking at the bell (Hawkens).
t^^) Let me lodge Ljchas on the horns of the inoon , ce que
Letourneur traduit par Lancer Ljchas dans le sein des nuages
ensanglantés y pour se rapprocher de l'expression de Sénëque,
qui dans son Hercule , peint Lychas lancé dans l'air , teignant
les nuages de son sang et écrasé contre un rocher.
C'est ce Lychas qui avait apporté à Hercule la chemise de
Déjanire qui l'avait reçue du centaure Nessus.
(^^^) Mausolée, près du temple d'Isis, que Cl éopâtre avait fait
bâtir pour sa sépulture , selon la coutume des rois d'Egypte.
(■^^5 « Toutefois Cléopâtre ne voulut pas ouvrir les portes;
mais elle se vint mettre à des fenêtres hautes , et dévala en
bas quelques chaînes et coi"des , dedans lesquelles on emjja-
queta Antoine, et elle, avec deux de ses femmes , le tira amont.
Ceux qui furent présens à ce spectacle, disent qu'il ne fut oncques
chose si piteuse à voir. »
(39) Par cette affectation de légèreté , CléojDatre voudrait-elle
inspirer de la gaieté à Antoine, et encourager ceux qui l'aident
à le tirer amont?
^*^°) False Iiouse wife fortune break her wheel.
TVheel veut dire rouet aussi-bien que roue , et le rapport qui
existe entre house wife et wheel (rouet ), nous a décidé à adop-
ter ce sens, quoi qu'en disent les mythologues. Peut-être Shaks-
peare a-t-il confondu la Fortune avec la Destinée , qui file la
vie des hommes , quoique ce ne soit pas non plus avec un rouet
qu'on représente les Parques.
«( C40 Elle lui tailla un bordereau des bagues et finances qu'elle
» pouvait avoir. Mais il se trouva là d'adventure l'un de ses
» trésoriers nommé Séleucus , qui la vint , devant César , con-
» vaincre , pour faire un bon valet , qu'elle n'y avait pas tout
2o8 NOTES
)) mis et qu'elle en recelait sciemment et retenait quelque chose;
» dont elle fut si fort pressée d'impatience etcholère,qu'elleralla
« prendre aux cheveux et luy donna plusieurs coups de poing sur
» le visage. César s'en prit à rire , et la fist cesser : Hélas ! dit-
» elle, adonc , César, n'est-ce pas une grande indignité, que tu
1) ayes bien daigné prendre la peine de venir vers moi , et m'ayes
» fait l'honneur de parler avec moi cheftive, réduite en si pi—
» teux et si misérable estât , et puis que mes serviteurs me
» viennent accuser, si j'ai peut-être mis à part et réservé quelques
» bagues et joyaux propres auxfemines, non point, hélas! pour
» moy malheureuse en parer, mais en intention d'en faire quel-
» ques petits présens à Octavia et à Livia, à cette fin , que par
» leur intercession et moyen, tu me fusses plus doux et plus
» gracieux. »
W=^) Le paysan joue ici sur le verbe fo /z'e, mentir et se coucher.
To lie in the -way ofhonestj-.
C'est se coucher en tout honneur ( avec son mari ) , car
mentir en tout honneur serait plus difficile à expliquer.
(43) Plusieurs poètes ont travaillé le sujet d'Antoine et Cléopâtre
pour le théâtre. Parmi les pièces anglaises, après celle deShaks-
peare, la plus remarquable est la tragédie de Dryden : AU for
Love^ or the Ti^orldwelllost. Elle a plus de régularité, plus d'é-
galitédansla diction On y trouve d'excellentes scènes détachées, et
des morceaux de la plus belle poésie : mais il s'en faut bien qu'on y
rencontre le feu de l'action, le caractère distinctif des personnages
et de leur expression , ou ces sublimes beautés qui caractérisent
le vrai génie dramatique. Dryden avoue lui-même qu'il a imité
le divin Shakspeare dans son style ; en conséquence il s'est écarté
comme lui de sa méthode ordinaire d'écrire en vers rimes. On
rencontre aussi dans plus d'un endroit ces imitations , et le lec-
teur qui connaît un peu Shakspeare aperçoit tout de suite les
passages imités de plusieurs de ses tragédies. Dryden se flatte , par
cette imitation , de s'être surpassé dans cette pièce , que les cri-
tiques anglais reconnaissent pour être , en général , la meilleure
qu'il ait faite.
L'action commence après la bataille d'Actium, qui fut si fn-
SUR ANTOINE ET CLÉOPATRE. 209
neste à Antoine. Cléopâtre cherche à le distraire par les ressour-
ces du luxe, et par les divertissemens qu'elle a ordonnés pour
célébrer le jour de sa naissance. Une des plus belles scènes du
premier acte, à laquelle Dryden lui-même donne la préférence
sur toutes celles qu'il ait jamais faites, c'est la scène entre An-
toine découragé et presque désespéré , et son ami , le vertueux et
brave Ventidius , qui lui reproche ses débauches et sa passion
pour le plaisir. D'abord il s'attire l'indignation d'Antoine , qui
cependant revient insensiblement au sentiment de reconnais-
sance qu'il doit aux vertueuses intentions de son ami , et qui
prend la résolution de redevenir un homme et un héx'os , en ha-
sardant une nouvelle tentative contre Octave.
Cléopâtre, au commencement du second acte, est extrême-
ment inquiète et mécontente de ce qu'Antoine veut l'aban-
donner. Elle ménage encore un rendez-vous avec lui, pour le
faire chanceler dans son projet. En vain Ventidius cherche-t-il
à empêcher cette dangereuse entrevue. Antoine se fait d'abord
violence, et lui reproche tout ce qu'elle lui a fait négliger et
perdre. Elle se justifie , et lui montre les offres séduisantes que
César lui a fait proposer, et qu'elle a rejetées pour lui. Ce fai-
ble Romain se laisse enfin tellement séduire , qu'il renonce à tous
ses projets héroïques, et reste auprès d'elle.
Antoine se livre de nouveau à la débauche et aux plaisirs que
Cléopâtre lui prépare. Ventidius fait de nouveaux efForls pour
l'en arracher; et son ami Dolabella, qui revient de Rome, lui
apprend les conditions avantageuses d'un accommodement avec
César. Ventidius croit les devoir à sa médiation et â son amitié;
mais Dolabella lui apprend qu'il n'y a pas contribué , et dit qu'il
veut lui amener ses avocats : c'est Octavie son épouse , avec ses
deux enfans. Antoine leur montre d'abord beaucoup de froideur
et d'indifférence : mais leur générosité le subjugue, et réveille
en lui sa première tendresse. Cléopâtre , inquiète de l'arrivée
d'Octavie, lui témoigne , dans une scène très-courte qui finit le
troisième acte, son dépit avec beaucoup de hauteur.
Antoine se sent trop faible pour faire ses adieux à sa maî-
tresse; il en charge son ami Dolabella. Celui-ci est lui-même
épris des charmes de Cléopâtre, Sa commission lui fournit l'oc-
ToM. III. 14
2IO NOTES
casion de lui déclarer son amour. Cléopâtre , d'après le conseil
d'Alexas , profite de cet aveu pour exciter la jalousie d'An-
toine et ranimer sa passion. Ventidius et Octavie ont épié la
conversation de Cléopâtre avec Dolabella ; ils la racontent à An-
toine, qui, indigné contre eux, leur eu fait les plus amers re-
proches. Ils se justifient tous deux , et Cléopâtre en rejette toute
la faute sur Alexas, qui lui avait conseillé de piquer sa jalousie
pour le retenir. Ils se séparent.
Dans l'intervalle du quatrième au cinquième acte se donne la
bataille navale qui achève la perte d'Antoine , et pendant la-
quelle toute la fl.otte d'Egypte eut la perfidie de se jeter du côté
de César. Cette perte confond Antoine , excite sa rage , et le
plonge dans le découragement. Cléopâtre , pour se soustraire à
sa colère , se retire dans son tombeau , et lui fait jjarvenir , par
Alexas , la nouvelle de sa feinte mort. Cette perte met le com-
ble au désespoir d'Antoine ; il prie Ventidius de lui ôter la vie ;
mais celui-ci s'étant poignardé lui-même , Antoine se précipite
sur son épée. Cléopâtre accourt , le trouve mourant , et elle se
donne aussi la m.ort , comme dans Shakspeare.
Il ne faut que comparer ce plan abrégé de la tragédie de
Dryden avec celui de Shakspeare, pour voir que le premier a
beaucoup plus de situations, et que l'enchaînement en est mieux
combiné. Quiconque lira cette pièce de Dryden , y verra partout
les soins et le travail du poëte , qui , avant de commencer son
ouvrage, s'est bien pénétré de son sujet et des plus petites cir-
constances qui y avoient trait, par la lecture de Plutarque ,
d'Appien et de Dion-Cassius , sources où il a puisé. Il est vrai
qu'on ne trouvera pas tous ces traits dans Shakspeare , quoiqu'on
y en rencontre plusieurs : miais Shakspeare s'emparera telle-
ment du lecteur , il entraînera et occupera si fort son cœur ,
qu'il lui fera oublier ou négliger toutes les froides réflexions de
la critique.
U Antoine et Cléopâtre de Sir Cari Sedley est bien au-
dessous de la tragédie de Dryden : elle ne fut imprimée
qu'en i6'77 ; je n'en connais que l'historique : mais j'ai lu une
autre tragédie du même auteur, intitulée : Beautjy the Conque-
ror, or the death of Marc-Anthonj , a iragedjr in imitation of
SUR ANTOINE ET CLÉOPATRE. an
the roman 'ivaj- ofwriting : elle est imprimée avec une collec-
tion in-4°. de quelques œuvres de Sedley , mise au jour par le
capitaine Ayloffe, à Londres, i'jo2. Elle est en vers rimes, et
dans un style très-inégal, souvent très-enflé, quelquefois noble,
et très-souvent faible. Les efforts de César pour engager Cléo-
pâtre à quitter Antoine en font le principal sujet : cette prin-
cesse va même jvisqu'à le trahir. En général le poëte s'est écarté
en différentes occasions de la vérité de l'histoire; mais ses pro-
pres épisodes n'ont pas une grande valeur. Il amène, par exem-
ple , sur la scène un grand scélérat , Achillas , à qui il fait our-
dir des trames secrètes pour s'emparer du trône d'Egypte , qu'il
espère partager avec sa maîtresse Iras. L'imitation du style ro-
main , qu'annonce le titre de la pièce , ne se trouve que dans les
chœurs des quatre premiers actes j encore manquent-ils du vrai
stj-le lyrique.
LES MEPRISES,
COMÉDIE.
NOTICE
SUR LES MÉPRISES.
Il est peu de comédies qui aient été aussi
souvent et aussi diversement reproduites sur la
scène que les Méneclimes de Plaute ; c'est la
seule dette que Shakspeare ait contractée envers
les auteurs dramatiques de Tantiquité. Mais il
a su enrichir Tidëe du poète latin par l'appa-
rence nouvelle qu'il lui donne et les incidens
qu'il a multipliés. Les Méprises sont un vrai
modèle d'intrigue. Tout le comique des situa-
tions résulte, il est vrai, d'une invraisemblance
exagérée encore par Shakspeare \ car les deux
frères jumeaux ont deux esclaves jumeaux
comme eux, et qui portent le même nom. Mais,
ainsi que l'observe très-bien M. Schlegel, il n'y
a pas de degrés dans l'incroyable ; si l'on ac-
corde une des ressemblances , on aura tort de
faire des difficultés pour l'autre ; et si les spec-
tateurs s'amusent des méprises , elles ne pour-
ront jamais se croiser et se combiner trop di-
^
2,6 NOTICE
versement. La variété des événeniens et des
rencontres imprévues des quatre frères \ le
danger que court celui qui se voit arrêté pour
dettes , et qui est ensuite enfermé comme fou ,
tandis que l'autre , voyant sa vie attaquée , est
obligé de se réfugier dans une abbaye 5 deux
scènes d'amour et de jalousie , sauvent la pièce
de l'ennui que pourrait amener l'éclaircisse-
ment trop long-temps différé. Malgré toutes les
intrigues qui s'entre-croisent , tout est lié dans
la fiction , tout s'y développe de la manière la
plus heureuse , et le dénoûment a quelque
chose de solennel par la reconnaissance qui a
lieu devant un tribunal auquel préside le prince.
Shakspeare a eu l'art de motiver son exposi-
tion ^ dans les Ménechmes de Plante , elle est
faite au moyen d'un prologue; mais ici elle
consiste dans le grave récit des douleurs d'un
père à qui la constance de ses regrets va coû-
ter la vie.
Peut-être devons-nous être fâchés que Shaks-
peare n'ait pas conservé le personnage du Pa-
rasite de Plante ; mais Shakspeare ne connais-
sait tout au plus Plante que par une traduction
anglaise, et son génie indépendant et capricieux
SUR LES MÉPRISES. 217
pouvait-il s'astreindre à imiter servilement un
modèle? Comme Regnard de nos jours, il a su
introduire dans le cadre de l'auteur latin la
peinture de son siècle , en conservant des noms
classiques à ses personnages. Il serait plutôt à
regretter que , moins entraîne par le vice de son
sujet , il eût évité l'écueil des trivialités et quel-
ques plaisanteries grossières, qui cependant sont
toujours empreintes de ce cachet d'originalité
dont Shakspeare marque ses défauts comme ses
beautés.
I/aventure de Dromio avec la Maritorne
d'Antipholus de Syracuse rappelle naturelle-
ment les scènes si comiques de Cléanthis et de
Sosie dans Amphitryon.
Le reproche de liberté adressé par quelques
critiques à Molière , qui cependant écrivait pour
une cour jalouse des convenances jusqu'à la
pruderie, prouve combien il était difficile de
conserver le décorum dans un sujet aussi épi-
neux^ et Shakspeare, favori de la cour, était
encore plus le poète du peuple.
Si cette comédie , moins intéressante par la
peinture des caractères que par la variété des
surprises oii conduit la ressemblance des ju-
2i8 NOTICE
meaux , est inférieure aux autres comédies de
Shakspeare, il faut autant l'attribuer au vice
du sujet qu'à la jeunesse de l'auteur ; car ce fut
une de ses premières pièces. Plusieurs critiques
ont même prétendu qu elle n'avait étéque retou-
chée par lui. Mais il suffirait, pour y reconnaî-
tre Shakspeare, de quelques traits de morale qui
attestent sa profonde connaissance du cœur hu-
main. Avec quelle adresse l'ahbesse qu'Adriana
va consulter arrache à sa jalousie l'aveu de ses
torts ! quels sages avis pour toutes les femmes !
Selon Malone, cette comédie aurait été écrite
en iSgS*, et selon Chalmers, en iSgi. — La
traduction anglaise des Ménechmes de Plante,
par W. Warner, ne fut imprimée qu'en iSgS^
mais dans Hall et Hollingshed il est fait men-
tion d'une jolie comédie de Plante qu'on dit
avoir été jouée dès l'an i520, et quelques-uns
prétendent que c'étaient les Ménechmes.
En Allemagne , ce sujet a été traité aussi dès
l'origine du théâtre ; mais c'est surtout en Italie
que ce canevas a été souvent employé.
Nous citerons parmi les imitations françaises
celles de Rotrou et de Regnard.
Donner l'analyse de la pièce de Rotrou, c'est
SUR LES MÉPRISES. 219
donner en même temps l'extrait de celle de
Plaute 5 sa comédie est plutôt une traduction
quune imitation.
Ménechme Sosicle arrive à Epidamne ,
lieu de la résidence de son frère , sans savoir
qu il y est établi. Il est émerveillé de s'y voir
connu et nommé par tout le monde , accablé
des reproches d'une femme qui veut être la
sienne , et des caresses d'une autre qui se con-
tente d'un titre plus doux.
Rotrou a un peu adouci le personnage de la
courtisane Erotie , dont il fait une jeune veuve
qui met de la pruderie dans ses épanchemens ,
et qui permet que Ménechme lui fasse la cour ,
pourvu , lui dit-elle,
Qu'elle demeure aux termes de l'honneur;
Que mon honnêteté ne soit point offensée ,
Et qu'un but vertueux borne votre pensée.
Elle n'ignore pas cependant que Ménechme est
marié. Shakspeare a été plus fidèle aux vraisem-
blances en conservant à ce personnage le carac-
tère de courtisane que lui donne le poète latin.
Regnard a imaginé une autre fable. Ses Mé-
nechmes ne sont point mariés ; tous deux veu-
lent l'être , et sont rivaux. L'un est un provin-
220 NOTICE
cial grossier et brutal, qui vient à Paris
recueillir la succession d'un oncle. 11 a été insti-
tué légataire universel , parce que le défunt igno-
rait la destinée du second de ses neveux , qui
avait quitté dès l'enfance la maison paternelle.
Cependant le chevalier Ménechme est à Pa-
ris , aux prises avec la mauvaise fortune ; une
vieille douairière se sent toute portée à changer
son sort en Tépousant, et le chevalier ne fait
pas le difficile, lorsque son amour pour Isabelle,
la propre nièce d'Araminte , lui ouvre les
yeux sur l'âge de sa tante. C'est cette même
Isabelle que son frère doit épouser , et que Dé-
mophon son père a promise à Ménechme en con-
sidération de la succession qu'il vient recueillir.
Le hasard instruit le chevalier de cette aventure,
et il ne songe plus qu'à souffler à son frère sa maî-
tresse et son héritage. Peut-être n'est-ce pas là
une intention très-morale , et le chevalier nous
semble friser un peu les chevaliers des Brelans,
quoiqu'il se donne, lors de la reconnaissance, un
air de générosité en partageant la fortune de
l'oncle avec Ménechme , et en lui cédant une de
ses deux maîtresses.
On a aussi reproché à Regnard d'être trivial
SUR LES MÉPRISES. 221
et bas ; reproche peu fondé. Son comique nous
semble au niveau de son sujet ; en voulant
s'élever, il risquait , comme ses devanciers , de
devenir froid et de cesser d'être plaisant. La
comédie des Ménechmes est une de celles qui
servent de fondement à sa réputation.
Nous ne citerons pas la comédie des Deux Ar-
lequins de Le Noble , ni les Deux Jumeaux de
Bergame. Les personnages de nos Arlequins
nous semblent fort heureusement choisis pour
donner un air de vérité à ces sortes de pièces , à
cause du masque qui fait indispensablement
partie de leur costume , et de ce costume lui-
même, qui prête à Tillusion plus que tout autre.
A. P.
LES MÉPRISES.
PERSONNAGES.
SOLTNUS , duc d'Éphèse.
JEGÏ'ON , marchand de Syracuse.
AINTIPHOLUS d'Éphèse , ) deux frères jumeaux, fils d'jEgéon et
ANTîPHOLUS de Syracuse , J d'Emilie , mais inconnus l'un à l'autre.
DROMIO d'Ephèse, 1 deux frères jumeaux, et esclaves des
EROMIO de Syracuse,/ deux Antipholus.
BALTASAR , marchand.
AÎ^GELO, orfèvre.
UN AUTRE COMMERÇANT , ami d'Antipholus de Syracuse.
PINCH , maître d'école et magicien.
EMILIE , femme d'jEgéou , abbesse d'une communauté d'E-
phèse.
ADRIANA, femme d'Antipholus d'Ephèse.
LUCIANA , sœur d'Adriana.
UNE COURTISANE.
UN GEOLIER.
Officiers de justice et autres.
La scène est à Èphese.
LES MEPRISES.
W\%%%\WW\«'%^%'%««/\%%%%fc%%%%«%'%%%fV%)l/%<\i«/\^«\%%%\'VVt>%/%'\/%%%«%%;V%%%%\»%l^
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
Appartement dans le palais du duc.
Le due d'ÉPHÈSE, iEGÉON, un GEOLIER; des
officiers et autres gens de la suite du duc.
jEGÉON.
Poursuivez, Solinus; accomplissez ma perte , et
par votre arrêt de mort terminez mes maux , termi-
nez tout pour moi.
LE DUC.
Marchand de Syracuse , cesse de plaider ta cause ;
je ne suis pas assez partial pour enfreindre nos lois.
La haine et la discorde , récemment excitées par
l'outrage harbare que votre duc a fait à ces mar-
chands, nos honnêtes compatriotes, qui, faute
d'or pour racheter leurs vies, ont scellé de leur
sang ses décrets rigoureux , défendent toute pitié à
nos regards menaçans; car depuis les querelles in-
testines et mortelles élevées entre tes séditieux com-
patriotes et nouS; il a été arrêté dans des conseils
ToM. III. i5
35.6 LES MÉPRISES,
solennels , par nous et le peuple de Syracuse , de ne
permettre aucune espèce de ne'goce. Bien plus en-
core; si un homme, ne' dans Ephèse, est rencontre'
dans les marches et les foires de Syracuse ; et si un
homme , né dans Syracuse , aborde à la baie d'É-
phèse , il meurt , et ses marchandises sont confis-
quées à la disposition du duc, à moins qu'il ne trouve
une somme de mille marcs pour acquitter la peine
et lui servir d^e rançon. Tes denrées, estimées au
plus haut prix , ne montent pas à cent marcs ; ainsi
la loi te condamne à mourir.
jEGÉON.
Eh bien , ce qui me console , c'est que , par l'exé-
cution de votre sentence, mes maux finiront avec le
soleil couchant.
LE DUC,
Allons, Syracusain, parle; déclare-nous en peu
de mots la cause qui t'a fait quitter ta ville natale ,
et quel sujet t'a amené dans Éphèse.
iEGÉON.
On ne pouvait m'imposer une tâche plus cruelle
que de m'enj oindre de raconter des maux indici-
bles. Cependant, afin que le monde sache que ma
mort doit être attribuée à la nature et non à un
crime honteux ^'^ , je dirai tout ce que la douleur me
permettra de dire. — Je suis né dans Syracuse, et
j'épousai une femme qui n'était heureuse que pour
moi , et que j'aurais rendue toujours heureuse aussi
sans les destins ennemis. Je vivais content avec elle;
notre fortune s'augmentait tous les jours par les
voyages que je faisais souvent à Epidamnum, jus-
ACTE I, SCÈNE I. 227
tju'à la mort de mon facteur. Sa perte, ayant laisse' le
soin de mes biens à l'abandon , me força de m'ar-
racher aux tendres embrassemens de mon e'pouse.
A peine six mois d'absence s'étaient écoules, que
cette épouse chérie, prête à succomber sous le doux
fardeau que la nature condamne les femmes à por-
ter, fit ses préparatifs pour me suivre , et arriva en
sûreté aux lieux où j'étais. Bientôt après son arrivée
elle devint l'heureuse mère de deux beaux enfans ;
et , ce qu'il y a d'étrange , tous deux si ressemblans
l'un à l'autre, qu'on ne pouvait les distinguer que par
leurs noms. A la même heure et dans la même hô-
tellerie, une pauvre femme fut délivrée d'un sem-
blable fardeau, et mit au monde deux jumeaux
mâles qui se ressemblaient parfaitement. J'achetai
ces deux enfans de leurs parens, qui étaient dans
l'extrême indigence, et je les élevai pour servir mes
deux fils. Ma femme, c|ui n'était pas peu fière de
m'avoir donné ces deux fils , me pressait chaque
jour de retourner dans notre patrie : à la fin je me
rendis à ses instances, mais à regret, et, hélas!
trop tôt. Nous nous embarquâmes. — ^^Nous étions
déjà éloignés d'une lieue d'Épidamnum avant que
la mer, esclave soumise aux vents, nous eût me-
nacés d'aucun accident tragique ; mais l'espérance
nous quitta bientôt. Le peu de clarté que nous prê-
tait le ciel obscurci , ne servit cju'à montrer à nos
âmes effrayées le gage douteux d'une mort immé-
diate : pour moi je l'aurais embrassée sur-le-champ
avec joie, si les continuelles lamentations de mon
épouse, qui pleurait d'avance le malheur inévitable
qu'elle voyait s'approcher, et les plaintes touchantes
228 LES MÉPRISES,
des deux petits enfaiis qui pleuraient par imita-
tion, dans l'ignorance de ce qu'il fallait craindre,
ne m'eussent force de chercher à reculer l'instant
fatal pour eux et pour moi : et voici quelle était
notre ressource. — Il n'en restait point d'autre. —
Les matelots cherchèrent leur salut dans notre cha-
loupe , et nous abandonnèrent , à nous , le vaisseau
qui allait s'abimer. Ma femme, plus attentive à
veiller sur son dernier ne, l'avait attaché au petit mât
de réserve dont se munissent les mariniers pour les
tempêtes; avec lui était lié un des jumeaux esclaves;
et moi j'avais eu le même soin des deux autres en-
fans. Cela fait, ma femme et moi, les yeux inces-
samment fixés sur les objets chers à nos cœurs, nous
nous tenions à chacune des extrémités du mât; et
flottant aussitôt au gré des vagues , nous fûmes
portés par elles vers Corinthe, à ce que nous ju-
geâmes. A la fin, le soleil, se remontrant à la terre,
dissipa les funestes vapeurs qui avaient causé nos
maux ; sous l'intkience bienfaisante de sa lumière
désirée , les mers se calmèrent par degrés , et nous
découvrîmes au loin deux vaisseaux qui cinglaient
sur nous, l'un de Corinthe, l'autre d'Épidaure.
Mais avant qu'ils nous eussent atteints Oh ! ne
me forcez pas de vous dire le reste ; devinez ce qui
suivit par ce que vous venez d'entendre.
LE DUC.
Poursuis, vieillard : n'interromps point ton récit :
nous pouvons du moins te plaindre si nous ne pou-
vons te pardonner.
iEGEON.
Oh ! si les dieux nous avaient témoigné cette pitié
ACTE I, SCÈNE I. act)
je ne les aurais pas appelés à si juste titre des dieux
sans pitië pour nous ! Avant que les deux vaisseaux
se fussent avancés à dix lieues de nous, nous don-
nâmes sur un vaste rocher; pousse' avec violence
sur cet écueil, notre navire secourable fut ouvert
et partagé par le milieu; de sorte que, dans cet
injuste divorce, la fortune nous laissa, à ma femme
et à moi, un objet de consolation et un de douleur.
La moitié qui la portait, la pauvre infortunée, et
qui paraissait chargée du poids le plus léger., mais
non pas de la plus légère douleur , fut poussée avec
plus de vitesse devant les vents : et ils furent pris
tous trois à notre vue par des pécheurs de Corinthe ,
autant que nous en pûmes juger : à la fin, un autre
navire s'était emparé de nous ; les gens de l'équipage,
venant à connaître ceux que le sort les destinait à
sauver, accueillirent avec bienveillance leurs hôtes
naufragés : et ils seraient parvenus à enlever aux
pêcheurs leur proie, si leur vaisseau n'avait pas été
mauvais voilier; ils furent donc obligés de diriger
leur route vers leur patrie. — Vous avez entendu
quelle aventure m'a séparé de mon bonheur; et
toutes mes infortunes n'ont prolongé ma vie que
pour me faire répéter les tristes récits de mes dou-
leurs.
LE DUC.
Au nom des infortunés sur lesquels tu t'affliges ,
accorde-moi la faveur de me dire en détail ce qui
vous est arrivé à eux et à toi, jusqu'à ce jour.
^GÉON.
Mon plus jeune fds , et l'aîné dans ma tendresse,
parvenu à l'âge de dix-huit ans , s'est montré em-
23o LES MÉPRISES,
pressé de faire la recherche de son frère : et il m'a
prié , avec importunité , de permettre que son
jeune esclave (car les deux enfans avaient partagé le
même sort : et celui-ci, séparé de son frère, en avait
conservé le nom) pût l'accompagner dans cette
recherche. Pour tenter de retrouver un des objets
de ma tendresse, je hasardai de perdre l'autre. J'ai
parcouru pendant cinq étés les extrémités les plus
reculées de la Grèce , errant jusque près des côtes
de l'Asie; et revenant vers ma patrie , je suis abordé
à Éphèse , sans espoir de les trouver , mais ne pou-^
vaut laisser sans la parcourir ni cette ville , ni toute
autre, oii habitent des hommes. C'est ici enfin que
doit se terminer l'histoire de ma vie : et je m'esti-
merais heureux de ma mort, si toutes mes fatigues
avaient pu m'apprendre du moins que mes enfans
vivent.
LE DUC.
Infortuné jEa^éon , que les destins ont marqué
pour éprouver le comble du malheur, crois-moi,
si je le pouvais sans violer nos lois , sans offenser ma
couronne, mon serment et ma dignité, que les
princes ne peuvent, quand ils le voudraient, com-
promettre ni annuler, mon âme attendrie plaide-
rait ta cause. Mais , quoique tu sois dévoué à la
mort, et que ta sentence prononcée ne puisse se
révoquer qu'à la honte de notre honneur, cependant
je te favoriserai de toute l'étendue de mon pouvoir.
Ainsi, marchand , je t'accorderai ce jour pour
chercher ton salut dans un secours bienfaisant :
emploie tous les amis que tu peux avoir dans
Éphèse ; implore , prie , emprunte , pour former la
ACTE I, SCÈNE II. 23i
somme, et vis; sinon ta mort est inévitable.- —
Geôlier , prends-le sous ta garde.
( Le duc sort avec sa suite. )
LE GEOLIER.
Oui , seigneur.
jEGÉON.
iEgëon se retire sans espoir et sans secours ; et sa
mort ne sera différée que jusqu'au lendemain.
( Ils sortent. )
SCÈNE IL
Place publique.
ANTIPHOLUS et DROMIO de Syracuse, un MAPii-
CHAND.
LE MARCHAND.
Ayez donc soin de répandre que vous êtes d'Épi-
daure , si vous ne voulez pas voir tous vos biens
confisqués. Ce jour même, un marchand de Syracuse
vient d'être arrêté , pour avoir abordé en ces lieux ,
et, n'étant pas en état de racheter sa vie, il doit
périr, d'après les statuts de la ville, avant que le
soleil fatigué de sa course se couche à l'occident.
— Voilà votre argent , que j'avais en dépôt.
ANTIPHOLUS, àDromio.
Va le porter au Centaure , oii nous sommes logés ,
Dromio, et tu attendras là que j'aille t'y rejoindre.
Dans une heure il sera temps de diner : je vais dans
cet intervalle jeter un coup d'oeil sur les coutumes
232 LES MÉPRISES,
de cette ville, parcourir les marchands, conside'rer
les édifices : après quoi je retournerai prendre
quelque repos dans mon hôtellerie : car je suis las
et excédé de ce long voyage. Va-t'en.
DROMIO,
Plus d'un homme vous prendrait volontiers au
mot, et s'en irait en effet, en ayant un si' bon moyen
de partir.
( Dromio sort. )
ANTIPHOLUS, au marchand.
C'est un valet de confiance , monsieur , qui sou-
vent, lorsque je suis accablé par l'inquiétude et la
mélancolie, égaie mon humeur par ses propos plai-
sans. — Allons, voulez-vous que nous nous prome-
nions ensemble dans la ville, et venir ensuite à mon
auberge dîner avec moi?
LE MARCHAND.
Je suis invité, monsieur, chez certains négocians ,
dont j'espère d'assez grands bénéfices. Je vous prie
de m'excuser. — Mais bientôt, si vous voulez, sur
les cinq heures, je vous rejoindrai à la place du
marché , et de ce moment je vous tiendrai fidèle
compagnie jusqu'à l'heure du coucher : mes affaires
pour cet instant me forcent de me séparer de vous.
ANTIPHOLUS.
Adieu donc , jusqu'à tantôt. — Moi , je vais aller
me perdre, et errer çà et là dans tous les quartiers ,
pour voir la ville.
LE MARCHAND.
Monsieur, je vous souhaite beaucoup de satis-
faction.
( Le marchand sort. )
ACTE I, SCÈNE ÏI. 233
ANTIPHOLUS seul.
En me souhaitant la satisfaction , il me souhaite
ce que je ne puis obtenir. Je suis dans le monde
comme une goutte d'eau qui cherche dans l'Océan
une autre goutte ; et qui venant à tomber dans le
vaste abîme pour y rejoindre sa compagne, se perd
elle-même errante et inaperçue. C'est ainsi que
moi, infortuné , pour trouver une mère et un frère,
je me perds moi-même en les cherchant.
( Entre Dromio d'Ephèse . )
ANTIPHOLUS, apercevant Dromio.
Voici l'almanach de mes dates. — Comment?
par quel hasard es-tu de retour si tôt?
DROMIO d'Éphèse.
De retour si tôt , dites-vous? au contraire, je ne
viens que trop tard. Le chapon brûle, le cochon de
lait tombe de la broche : l'horloge a déjà sonné douze
heures : et ma maîtresse m'en a fait sonner une sur
la joue, tant elle est enflammée de colère, parce que
le dîner refroidit. Le dîner refroidit parce que vous
n'arrivez point au logis ; vous n'arrivez point au
logis , parce que vous n'avez point d'appétit ; vous
n'avez point d'appétit, parce que vous avez bien
déjeuné : mais nous autres, qui savons jeûner et
prier, nous faisons pénitence aujourd'hui de \otre
faute.
ANTIPHOLUS.
Contenez vos poumons , monsieur , et répondez
à ceci : oii avez-vous laissé l'argent que je vous ai
remis ?
234 LES MÉPRISES,
DROMIO.
Oh! — Quoi? les six sous que j'ai eus mercredi
dernier , pour payer au sellier la croupière de ma
maîtresse? — Eh! monsieur, c'est le sellier qui l'a
eu cet argent ; je ne l'ai pas gardé.
ANTIPHOLUS.
Je ne suis pas en ce moment d'humeur de plai-
santer : dis-moi, et sans tergiverser, où est l'argent?
Nous sommes e'trangers ici ; comment oses-tu te
fier à d'autres qu'à toi , pour garder une si grosse
somme ?
DROMIO.
Je vous en prie, monsieur , remettez votre plaisan-
terie au temps où vous serez assis à table pour
dîner : j'accours en poste vous chercher de la part
de ma maîtresse : si je retourne sans vous, je serai
un vrai poteau de boutique ^'^ : car elle m'écrira
votre faute sur le visage. — Il me semble que votre
estomac devrait, comme le mien, vous tenir lieu
d'horloge, et vous rappeler au logis, sans autre
messager.
ANTIPHOLUS.
Allons, allons, Dromio, tes plaisanteries sont
hors de raison. Garde-les pour une heure plus gaie
que celle-ci : encore une fois, où est l'or que j'ai
confié à ta garde ?
DROMIO.
A moi, monsieur? hé mais ! vous ne m'avez point
donné d'or.
ANTIPHOLUS.
Mais, monsieur le coquin, aurez-vous bientôt
ACTE I, SCÈNE II. 235
cessé vos folies , et me direz-vous ce que vous avez
fait de ce dont je vous ai chargé?
DROMIO.
Tout ce dont je suis chargé, monsieur, se borne
à vous ramener du marché chez vous, au Phénix,
pour dîner : ma maîtresse et sa sœur vous attendent.
ANTIPHOLUS.
Par mou baptême, veux-tu me répondre et me
dire en quel lieu de sûreté tu as déposé mon argent,
ou je vais briser ta tête folle, qui s'obstine au
badinage , tandis que je ne suis pas d'humeur de
l'entendre,* où as-tu mis les mille marcs y que tu as
reçus de moi ?
DROMIO.
J'ai reçu de vous quelques marques ^^^ sur ma
tête , quelques autres de ma maîtresse sur mes
épaules; mais jamais mille marcs de vous deux. —
Et si je les rendais en ce moment à votre seigneurie,
peut-être que vous ne les porteriez pas patiemment.
ANTIPHOLUS.
Les marcs de ta maîtresse! et quelle maîtresse
as-tu , esclave?
DROMIO.
La femme de votre seigneurie , ma maîtresse , qui
est au Phénix; celle qui jeûne jusqu'à ce que vous
veniez dîner; celle qui vous prie de partir sur-le-
champ pour venir dîner.
ANTIPHOLUS.
Comment ! tu veux ainsi me railler en face, après
236 LES MÉPRISES,
c[ue je te l'ai expresse'ment défendu ?. . . Tiens , reçois
ceci, monsieur le coquin.
DRÔMIO.
Hé ! que prétendez-vous donc, monsieur? Au nom
de Dieu, contenez vos mains ; ou, si vous ne le vou-
lez pas, moi; je vais avoir recours à mes jambes.
( Dromio s'enfuit. )
ANTIPHOLUS.
Sur ma vie, par quelque tour, quelque fourbe-
rie, ce coquin se sera laissé escamoter tout mon
argent. On dit que cette ville est remplie '^^^ de fri-
pons , d'escamoteurs déliés , qui abusent les yeux ;
de sorciers travaillant dans l'ombre, qui changent
l'esprit ; de sorcières assassines de l'âme , qui déna-
turent le corps ; de trompeurs déguisés , de char-
latans babillards , et de mille autres crimes auto-
risés. Si cela est ainsi , je n'en partirai que plus tôt.
Je vais aller à mon auberge du Centaure , pour
chercher cet esclave : je crains bien que mon argent
ne soit pas en sûreté.
( Il sort. )
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE II, SCÈNE I. 287
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ACTE DEUXIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Place publique.
ADRIANA et LUCIANA entrent.
ADRIANA.
Ni mon mari, ni l'esclave que j'avais chargé de
ramener promptement son maître , ne reviennent.
Sûrement, Luciana , il est deux heures.
LUCIANA.
Peut-être que quelque commerçant l'aura invité ,
et il sera allé du marché diner quelque part ailleurs.
Chère soeur, dînons, et ne vous mettez jamais dans
ces impatiences. Les hommes sont maîtres de leur
liberté. Il n'y a que le temps qui soit leur maître;
et, quand ils voient le temps, ils s'en vont ou ils
viennent. Ainsi, prenez patience, ma chère soeur.
ADRIANA.
Hé ! pourquoi leur liberté serait-elle plus étendue
que la nôtre?
LUCIANA.
Parce que leurs affaires sont toujours hors du
logis.
238 LES MÉPRISES,
ADRIANA.
Et voyez , lorsque je veux en faire autant que lui ,
il le prend mal.
LUCIANA.
Oh ! sachez qu'il est la bride de votre volonté'.
ADRIANA.
Il n'y a que des ânes qui se laissent brider ainsi.
LUCIANA.
Une liberté re'calcitrante est fouettée par le mal-
heur. — Il n'est rien sous l'oeil des cieux, sur la
terre, dans la mer et dans le firmament, qui n'ait
ses bornes et son frein. — Les animaux, les pois-
sons, et les oiseaux ailés sont soumis à leurs mâles
et sujets à leur autorité ; les hommes , plus près de
la divinité , et rois de tout ce qui respire , souve-
rains du vaste monde et de l'humide empire des
mers, doués d'intelligence et d'une âme immortelle,
d'un rang bien au-dessus des poissons et des oiseaux,
sont les maîtres de leurs femmes et leurs seigneurs :
ainsi , soumettez donc votre volonté à leur conve-
nance.
ADRIANA.
C'est cette servitude qui vous empêche de vous
marier ?
LUCIANA.
Non pas cela, mais les embarras du lit conjugal.
ADRIANA.
Mais, si vous étiez mariée, il vous faudrait sup-
porter la dépendance.
ACTE II, SCÈNE I. 289
LUCIANA.
Avant que j'apprenne à aimer je veux m'exercer
à oLëir.
ADRIANA.
Et si votre mari allait faire quelque incartade
ailleurs?
LUCIANA.
Jusqu'à ce qu'il fût revenu à moi je prendrais
patience.
ADRIANA.
Tant que la patience n'est pas émue, ce n'est pas
merveille si elle reste calme. Il est aisé d'être doux
quand rien ne contrarie. Une âme est-elle malheu-
reuse , écrasée sous l'adversité , nous lui conseillons
d'être tranquille, quand nous l'entendons gémir.
Mais si nous étions chargés du même fardeau de
douleur, nous nous plaindrions nous-mêmes tout
autant, ou plus encore. Vous, qui n'avez point de
mari qui vous chagrine, vous prétendez me con-
soler en me recommandant une patience qui ne
donne aucun secours ; mais si vous vivez assez pour
subir ma destinée , cette idiote patience sera bientôt
abandonnée par vous.
LUCIANA.
Allons , je veux me marier un jour, ne fût-ce que
pour en essayer. — Mais voilà votre esclave qui re-
vient; votre mari n'est pas loin.
( Entre Dromio d'Ephèse. ) ' .
ADRIANA.
Eh bien! ton maître tardif est-il à la main ^^)?
24o LES MÉPRISES,
DROMIO.
Non, il est à deux mains avec moi. C'est ce que
peuvent attester mes deux oreilles.
ADRIâNA.
Dis-nous, lui as-tu parlé; sais-tu son intention?
DROMIO.
Oui, oui; il a explique' son intention sur mon
oreille. Maudite soit la main; j'ai eu peine à la com-
prendre !
ADRIANA.
A-t-il donc parlé d'une manière si équivoque,
que tu n'aies pu sentir sa pensée ?
DROMIO.
Oh ! il a parlé si clair, que je n'ai senti que trop
bien ses coups; et malgré cela si confusément, que
je les ai à peine compris ^^K
ADRIANA.
Mais, dis-moi, je te prie, est-il en chemin pour
revenir au logis? Il parait vraiment qu'il est fort
soigneux de plaire à sa femme !
DROMIO.
Tenez, ma maîtresse, mon maître est sûrement
de l'ordre du croissant.
ADRIANA.
Coquin! de l'ordre du. croissant!
DROMIO.
Je ne veux pas dire qu'il est cocu; mais, certes, il
est tout-à-fait lunatique ^"'^ . — Quand je l'ai pressé
de venir dîner, il rn'a redemandé mille marcs d'or.
ACTE II, SCÈNE ï. 241
il est temps de dîner, lui ai-je dit: Mon or! a-t-il
repondu. —Vos viandes brûlent. — Mon or! a-t-il
dit. — Allez-vous venir? — Mon or! ou sont les mille
marcs que je t'ai donnés , scélérat ? — Le cochon de
lait, lui dis-je, est tout brûlé Mon or! dit-il. —
Ma maîtresse, monsieur... — Quelle aille se pendre^
ta maîtresse! je ne connais point ta maîtresse! au
diable ta maîtresse !
LUCIANA.
Qui a dit cela ?
DROMIO.
C'est mon maître qui l'a dit. Je ne connais, dit-il ,
ni maison, ni femme, ni maîtresse. — En sorte que,
grâces à lui , je vous rapporte sur mes épaules le
message dont ma langue devait naturellement être
chargée; car, pour conclure, il m'a battu sur la place.
ADRIANA.
Allons, retourne sur-le-champ vers lui, misé-
rable , et ramène-le au logis.
DROMIO.
Oui, retourne vers lui, pour te faire renvoyer
encore au logis avec des coups ! Au nom de Dieu
envoyez-y quelqu'autre messager.
ADRIANA.
Veux-tu retourner, coquin? ou je vais te fendre
la tête en quatre.
DROMIO,
Et lui bénira cette croix ^^^ avec d'autres coups ;
entre vous deux j'aurai une tête bien sainte.
ADRIANA.
Pars , dis-je , esclave babillard j ramène ton maî-
tre à la maison.
ToM. IIL i6
242 LES MÉPRISES,
DROMIO.
Suis-je aussi rond avec vous que vous l'êtes avec
raoi^ pour que vous me repoussiez comme une balle de
paume? Vous me repoussez vers lui et lui me re-
poussera de nouveau vers vous. Si je continue long-
temps ce service, vous ferez bien de me couvrir en
cuir (9).
( Il sort. )
LUCIANA.
Fi ! comme la colère altère vos traits !
ADRIA.NA.
Il faut donc qu'il gratifie de sa compagnie ses fa-
vorites, tandis que moi je languis au logis après un
sourire. Le temps importun a-t-il flétri la beauté
séduisante de mon pauvre visage ? C'est lui qui a
causé ce ravage. Ma conversation est-elle ennuyeuse ,
mon esprit est-il devenu aride? Si je n'ai plus une
conversation vive et piquante , c'est sa dureté qui
l'a émoussée , sa dureté qui est pire que celle du
marbre. Est-ce la brillante parure de mes rivales
qui attire ses affections ? Ce n'est pas pia faute : il est
le maître qui dispose de ma dot. Quels ravages ai-je
soufferts dans ma personne dont il ne soit pas l'au-
teur et la cause? Oui , c'est lui seul qui a changé et
altéré mes traits. — Un seul rayon de ses yeux rians
ranimerait bientôt ma beauté et en réparerait les
ruines. Mais, cerf indomptable , il franchit les pa-
lissades et va chercher pâture loin de ses foyers.
Pauvre infortunée , je ne suis plus pour lui qu'une
vieille surannée.
ACTE II, SCÈNE II. 243
LUCIANA,
Jalousie qui se de'cliire elle-même ! Fi donC;, chas-
sez-la de votre cœur.
ADRIAWA.
Des folles insensibles peuvent seules souffrir en
silence de pareils torts. Je sais que ses yeux portent
ailleurs leur hommage; autrement, quelle cause
l'empêcherait d'être ici ? Ma soeur , il m'a promis
une chaine. — Plût à Dieu que ce fût la seule chose
qu'il me refusât ! il ne déserterait pas alors sa cou-
che légitime. Je vois que le bijou le mieux émaillé
perd à la fin son lustre ; que si l'or re'siste long-
temps au frottement , à la fin il s'use sous le tou-
cher ; . de même , il n'est point d'homme , ayant
un nom , que la fausseté' et la corruption ne désho-
norent à la longue. Ma beauté n'a plus de charme à
ses yeux, j'userai dans les larmes ce qui m'en reste,
et je mourrai dans les pleurs.
LUCIANA.
Dieux ! que d'amantes insensées se dévouent à la
jalousie furieuse !
SCÈNE IL
Place publique.
Entre ANTIPHOLUS de Syracuse.
ANTIPHOLUS.
L'or que j'ai remis à Dromio, est déposé en sûreté
dans l'hôtellerie du Centaure, et mon esclave soi-
gneux est allé errer dans la ville à la quête de son
244 ^^^ MÉPRISES,
maître... D'après mon calcul, et le rapport de l'hôtej,
je n'ai pu parler à Dromio depuis que je l'ai envoyé
du marché... Mais, le voilà c^mYient. (Entre Dromio
de Syracuse. ) Hé bien , monsieur , qu'en dites-vous
maintenant? Avez-vous perdu votre belle humeur?
Si vous aimez les coups, vous n'avez qu'à recommen-
cer votre badinage avec moi. Vous ne connaissiez pas
le Centaure? vous n'aviez pas reçu d'argent? votre
maîtresse vous avait envoyé me chercher pour
dîner? mon logement était au Phénix? — Aviez-
vous donc perdu la raison pour me faire des ré-
ponses si extravagantes ?
DROMIO.
Quelles réponses, monsieur, s'il vous plaît? Quand
est-ce que je vous ai parlé sur ce ton ?
ANTIPHOLUS.
Eh ! il n'y a qu'un moment , à cette place même j
il n'y a pas une demi-heure.
DROMIO.
Je ne vous ai pas revu depuis que vous m'avez
envoyé de cette place au Centaure, avec la somme
que vous m'aviez confiée.
ANTIPHOLUS.
Comment, coquin, tu m'as nié avoir reçu ce
dépôt, et tu m'as parlé de je ne sais quelle maî-
tresse , de je ne sais quel dîner, et autres propos ex-
travagans qui me déplaisaient fort , comme tu l'as
senti, j'espère.
DROMIO.
Je suis fort aise de vous voir dans cette veine de
ACTE II, SCÈNE II. 245
bonne humeur : mais où tend cette plaisanterie ? Je
vous en prie, mon maître, expliquez-vous.
ANTIPHOLUS.
Quoi! veux-tu me railler encore, et me braver
en face? penses-tu que je plaisante ? Tiens, reçois
ce coup , et cet autre encore !
( Il le frappe. )
DROMIO.
Arrêtez , monsieur, au nom de Dieu ! votre badi-
nage devient un jeu se'rieux. Quelle est votre rai-
son pour me frapper ainsi ?
ANTIPHOLUS.
Parce que je te prends quelquefois pour mon bouf-
fon , et que je cause familièrement avec toi, ton in-
solence se moquera de mon affection , et interrom-
pra sans façon mes heures sérieuses ! Quand le soleil
brille , que les moucherons folâtrent; mais dès qu'il
cache ses rayons, qu'ils se glissent dans les cre-
vasses des murs. Quand tu voudras plaisanter avec
moi , étudie mon visage , et conforme ta conduite à
ma physionomie, ou bien je te ferai entrer à force
de coups cette méthode dans la tête.
DROMIO.
Dans mon fort ^^°^ , dites-vous ? Si vous cessez
votre batterie , je préfère que ce soit une tête; mais
si vous faites durer long-temps ces coups , il faudra
me procurer un fort pour ma tête , et la mettre à
l'abri , sans quoi il me faudra chercher mon esprit
dans mes épaules. — Mais , de grâce , monsieur,
pourquoi me battez-vous ?
246 LES MÉPRISES,
ANTIPHOLUS.
Ne le sais-tu pas ?
DROMIO.
Je ne sais rien , monsieur, si ce n'est que je suis
battu .
ANTIPHOLUS.
Te dirai-je pour quelle raison ?
DROMIO.
Oui y monsieur, et pourquoi? Car on dit que toute
chose a son pourquoi.
ANTIPHOLUS.
D'abord , pour avoir osé me railler ; et pourquoi
encore? — Pour venir me railler une seconde fois.
DROMIO.
A-t-on jamais battu un homme si mal à propos ,
quand dans le pourquoi il n'y a ni rime ni raison?
— Allons, monsieur, je vous rends grâces.
ANTIPHOLUS.
Tu me remercies, mon ami; et pourquoi?
DROMIO.
Eh mais , monsieur, pour quelque chose que vous
m'avez donné pour rien.
ANTIPHOLUS.
Je t'en ferai bientôt ma réparation , en te donnant
rien pour quelque chose. — Mais, dis-moi, est-ce
l'heure de dîner ?
DROMIO.
Non, monsieur; je crois que le diner manque de
ce que j'ai —
ACTE II, SCÈNE II. 247
ANTIPHOLUS.
Voyons , qu'est-ce ?. . .
DROMIO.
D'être arrosé (").
ANTIPHOLUS.
Eh bien, il sera sec.
DROMIO.
Si cela est, je vous prie de n'y pas goûter.
ANTIPHOLUS.
Et la raison ?
DROMIO.
De peur qu'il ne vous mette en colère, et ne me
vaille une autre volée toute sèche *^''^.
ANTIPHOLUS.
Allons , apprends à plaisanter à propos ; il est un
temps pour toute chose.
DROMIO.
J'aurais nié cela, avant que vous fussiez devenu si
colère.
ANTIPHOLUS,
D'après quelle règle ?
DROMIO.
Diable , monsieur î d'après une règle aussi claire
que la tête du vieux père le Temps chauve lui-même.
ANTIPHOLUS.
Voyons-la.
DROMIO.
Il n'y a point de temps pour recouvrer ses che-
veux, quand l'homme devient naturellement chauve.
248 LES MÉPRISES,
ANTIPH017US.
Ne peut-il pas les recouvrer par amende et recou-
vrement ?
DROMIO.
Oui, en payant une amende pour porter perruque,
et en recouvrant les cheveux qu'a perdus un autre
homme.
ANTIÏ>H0LUS.
Pourquoi le temps est-il si pauvre en cheveux,
lui qui est si riche en matières excrëmentitielles ?
DROMIO.
Parce que c'est un don qu'il prodigue aux ani-
maux ; et ce qu'il ôte aux hommes en cheveux il le
leur rend en esprit.
ANTIPHOLUS.
Comm ent ! mais il y a plus d'un homme qui a plus
de cheveux que d'esprit !
DROMIO.
Aucun de ces hommes-là qui n'ait l'esprit de
perdre les cheveux.
ANTIPHOLUS.
Quoi donc! tu as dit tout à l'heure que les hom-
mes dont les cheveux sont abondans sont de bonnes
gens sans esprit.
DROMIO.
Plus un homme est simple, plus tôt ses cheveux
sont tombes. Toutefois il les perd avec une sorte de
gaieté.
ANTIPHOLUS.
Pour quelle raison ?
ACTE II, SCÈNE II. 249
DROMIO.
Pour deux raisons , et deux bonnes.
ANTIPHOLUS,
Non , ne dis pas bonnes , je t'en prie.
DROMIO,
Alors , pour deux raisons sûres.
ANTIPHOLUS.
Non , ne te sers pas du mot sûres dans une chose
fausse.
DROMIO.
Allons, pour certaines raisons.
ANTIPHOLUS.
Nomme-les.
DROMIO.
L'une pour épargner l'argent que lui coûterait sa
frisure; l'autre, aj&n qu'à dîner ses cheveux ne
tombent pas dans sa soupe.
ANTIPHOLUS.
Tu cherches à prouver, n'est-ce pas, qu'il n'y a
de temps pour aucune chose ?
DROMIO.
Mal-peste! Et ne l'ai-je pas fait, monsieur? et
surtout n'ai-je pas prouve' qu'il n'y a pas de temps
pour recouvrer les cheveux qu'on a perdus par les
lois de la nature ?
ANTIPHOLUS.
Mais tu n'as pas donné une raison solide , pour
prouver qu'il n'y a aucun temps pour les recouvrer.
DROMIO.
Je vais y reme'dier . Le temps lui-même est chauve;
25o LES MÉPRISES,
ainsi donc, jusqu'à la fin du monde, il aura un
cortège d'hommes chauves.
ANTIPHOLUS.
Je savais que tu donnerais une conclusion chauve.
Mais , doucement , qui nous fait signe là-bas ?
( Entrent Adriana, Luciana. )
ADRIANA.
Oui , oui , Antipholus ; prends un air effaré et
mécontent : tu réserves tes doux regards pour quel-
qu'autre maîtresse : je ne suis plus ton Adriana,
ton épouse. Il fut un temps, oii de toi-même,
tu faisais serment qu'il n'était point de musique
agréable à ton oreille , que le son de ma voix ;
point d'objet charmant à tes yeux, que mes tendres
regards ; point de toucher flatteur pour ta main ,
que lorsqu'elle touchait la mienne; point de mets
délicieux qui te plût, que ceux que je te servais à
table. Comment arrive-t-il aujourd'hui , mon époux,
oh ! comment arrive-t-il que tu sois si étrange-
ment aliéné de toi-même ? Oui , je dis , aliéné de
toi-même, l'étant de moi; qui étant incorporée
avec toi , inséparable de toi , suis plus que toute
autre, portion de toi-même. Ah! ne te sépare pas
violemment de moi : car sois sûr, mon bien-aimé ,
qu'il te serait aussi aisé de laisser tomber une goutte
d'eau dans l'Océan , et de la repuiser pure et sans
mélange, sans addition ni diminution quelconque,
qu'il te l'est de te séparer de moi , sans ra'entraîner
aussi. Oh ! combien ton cœur serait blessé au vif, si
tu entendais seulement dire, que je suis infidèle,
et que ce corps, qui t'est consacré, est souillé par
ACTE II, SCÈNE II. aSi
une grossière volupté ! Ne me cracherais-tu pas au
visage, ne m'accablerais-tu pas de ton dédain, ne
jetterais-tu pas le nom de mari à ma face ; ne dé-
chirerais-tu pas mon front de courtisane; n'arra-
cherais-tu pas l'anneau nuptial à ma main perfide ,
et ne le. briserais-tu pas , avec le serment du di-
vorce? Je sais que tu le peux : hé bien, fais-le
donc dès ce moment — Je suis couverte d'une tache
adultère : mon sang est souillé du crime de l'im-
pudicité : car si nous ne formons qu'un seul et
même être, et que tu sois infidèle , je reçois le poi-
son mêlé dans tes veines , et je suis prostituée par ta
contagion. — Sois fidèle à ta couche légitime, alors
je vis lavée de ma souillure, et toi de ton déshon-
neur.
ANTIPHOLUS.
Est - ce à moi que ce discours s'adresse , belle
dame? Je ne vous connais pas. Il n'y a pas deux
heures que je suis dans Éphèse , aussi étranger
à votre ville qu'à vos réponses ; et j'ai beau em-
ployer tout mon esprit pour étudier chacune de vos
paroles, je ne puis comprendre un seul mot de ce
que vous me dites.
LUCIANA.
Fi , mon frère ; comme le monde est changé pour
vous ! Quand donc avez-vous jamais traité ainsi ma
sœur? Elle vous a envoyé chercher par Dromio
pour dîner.
ANTIPHOLUS.
Par Dromio ?
DROMIO.
Par moi?
252 LES MÉPRISES,
ADRIANA.
Par toi. Et voici la réponse que tu m'as rapportée ,
qu'il t'avait souffleté', et renie', ente battant, ma
maison pour la sienne, et moi pour sa femme.
ANTIPHOLUS, àDromio.
Avez-vous parle' à cette dame ? Quel est donc le
nœud et le but de cette intrigue ?
DROMIO.
Moi, monsieur! je ne l'ai jamais vue qu'en ce
moment.
ANTIPHOLUS.
Coquin, tu mens : car tu m'as rendu sur la place
les propres paroles qu'elle vient de répéter.
DROMIO.
Jamais je ne lui ai parlé de ma vie.
ANTIPHOLUS.
Comment se fait -il donc qu'elle nous appelle
ainsi par nos noms ; à moins que ce ne soit par
inspiration ?
ADRIANA.
Qu'il sied mal à votre gravité de feindre si
grossièrement , de concert avec votre esclave , et de
l'exciter à me contrarier dans mon chagrin ? Je
veux bien que vous ayez le droit de me négliger -,
mais n'aggravez pas cet outrage par le mépris. —
Allons , je vais m'attacher à ton bras : tu es l'or-
meau, mon cher époux, et moi je suis la vigne ^'^^ ,
dont la faiblesse mariée à ta force partage ta vi-
gueur : si quelque objet parvient à te détacher de
moi, ce ne peut être qu'une vile plante, un lierre
ACTE II, SCÈNE II. 253
qui usurpe ma place, ou une mousse inutile, qui,
faute d'être e'iaguëe, pe'nètre dans ta sève, l'infecte
et vit aux dépens de ton honneur.
ANTIPHOLUS.
C'est à moi qu'elle parle ! je suis ému de ses
plaintes ! Quoi ! aurais-je donc été marié en songe ?
ou suis-je endormi en ce moment, et m'imaginé-
je entendre tout ceci? Quelle erreur trompe nos
oreilles et nos yeux? — Jusqu'à ce que je sois
éclairci de cette incertitude, je veux entretenir
l'erreur qui m'est offerte.
LUGIANA.
Dromio, va dire aux domestiques de servir le
dîner.
DROMIO.
0 mon chapelet ! Je me signe comme un pécheur.
C'est ici le pays des fées. 0 malice des malices ! Nous
parlons à des fantômes, à des hiboux, à des esprits
fantasques. Si nous ne leur obéissons pas , voici ce
qui en arrivera : ils nous suceront l'haleine et
nous pinceront jusqu'à nous rendre bleus et noirs.
LUGIANA.
Que murmures-tu là avec toi-même, au lieu de
répondre , Dromio , frelon, limaçon, fainéant et sot
que tu es?
DROMIO.
Je suis métamorphosé , mon maître. Ne le suis-je
pas?
ANTIPHOLUS,
Je crois que tu l'es, dans ton âme, et je le suis
aussi.
a54 I^ES MÉPRISES,
DROMIO.
Ma foi , mon maître , âme et corps tout est trans-
formé.
ANTIPHOLUS.
Tu conserves ta forme première.
DROMIO.
Non ; je suis changé en singe.
LUCIANA.
Si tu es changé en quelque chose , c'est en âne.
DROMIO.
Cela est vrai : elle me mène par le licou, et j'as-
pire à paître le gazon. — Oui vraiment je suis un
âne ; autrement pourrait-il se faire que je ne la con-
nusse pas aussi bien qu'elle me connaît?
ADRIAKA.
Allons, allons , je ne veux plus être si folle que
de me mettre le doigt dans l'oeil et de pleurer , tan-
dis que le valet et le maître se moquent de mes
maux en riant. — Allons, monsieur, venez dîner :
Dromio, songe à garder la porte. — Mon mari, je
dînerai aujourd'hui tête à tète avec vous , et je vous
forcerai à faire la confession de tous vos tours. —
Toi , drôle , si quelqu'un vient demander ton maî-
tre , dis qu'il dîne dehors , et ne laisse entrer âme
qui vive. — Allons, venez, ma sœur. — Dromio,
fais ton devoir en bon portier.
ANTIPHOLUS,
Suis-je sur la terre, ou dans le ciel, ou dans l'en-
fer? Suis-je endormi ou éveillé ? Fou ou dans mon
ACTE II, SCÈNE II. 255
bon sens? Connu d'elles , et déguisé pour mol-même?
— Allons , je dirai comme elles , je le soutiendrai
avec persévérance , et me laisserai aller à l'aventure
dans ce brouillard.
DROMIO.
Mon maître, ferai-je le portier à la porte?
ANTIPHOLUS.
Oui , ne laisse entrer personne , si tu ne veux que
je te brise les os.
LUCIANA.
Allons, venez, Antipholus. Hâtons-nous : nous
dinons trop tard.
( Ils sortent. )
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
256 LES MÉPRISES
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ACTE TROISIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
On voit la rue qui passe devant la maison d'Antipholus d'Éphèse.
ANTIPHOLUS d'Éphèse , DROMIO d'Éphèse ,
ANGELO et BALTASAR.
ANTIPHOLUS d'Éplièse.
IloNNÊTE seigneur Angelo, il faut que vous nous
excusiez tous : ma femme est de mauvaise humeur,
quand je ne me rends pas aux heures. Dites que je
mie suis amusé dans votre boutique à voir travailler
sa chaîne , et que demain vous viendrez l'apporter
à la maison. — Mais voici un maraud qui a voulu
me soutenir en face qu'il m'a joint dans le marché,
et que je l'ai battu , et que je l'ai chargé de mille
marcs en or, et que j'ai renié ma maison et ma
femme. — Ivrogne que tu es, que voulais-tu dire
par-là ?
DROMIO d'Éphèse.
Vous direz ce que voudrez, monsieur; mais je
sais ce que je sais. Si ma peau était un parchemin
et vos coups de l'encre , votre propre écriture attes-
terait ce que je pense.
ACTE m, SCÈNE I. aSy
ANTIPHOLUS dÉptèse.
Moi , je pense que tu es un âne.
DROMIO.
Peste ! il y paraît aux mauvais traitemens que
j'essuie et aux coups que je porte. Si j'étais un âne,
à un coup de pied j'aurais répondu par une ruade,
et à ce compte vous vous tiendriez à l'abri de mes
talons, et vous prendriez garde à l'âne.
ANTIPHOLUS.
Vous êtes triste , seigneur Baltasar. Priez Dieu
que notre bonne chère réponde à ma bonne volonté
et au bon accueil que vous recevrez ici.
BALTASAR.
Je fais peu de cas de bonne chère, monsieur, et
beaucoup de votre gracieux accueil.
ANTIPHOLUS.
Oh ! seigneur Baltasar , viande ou poisson , une
table pleine de bon accueil vaut à peine un bon
plat.
BALTASAR.
La bonne chère est commune , monsieur ; on la
trouve chez tous les rustres.
ANTIPHOLUS.
Et un bon accueil l'est encore plus j car , enfin ,
ce ne sont là que des mots.
BALTASAR.
Petite chère et bon accueil font un joyeux festin.
ANTIPHOLUS.
Oui , pour un hôte avare et un convive encore
ToM. III, ï7
258 ' • LES MEPRISES,
plus ladre. Mais, quoique mes provisions soient
minces, daignez les accepter de bonne grâce : vous
pouvez trouver meilleure chère, mais non pas un
diner offert de meilleur coeur. — Mais , doucement;
ma porte est ferme'e. (^A Dromio.) Va dire qu'on
nous ouvre.
DROMIO appelant.
Holà , Madelaine , Brigite , Marianne , Cécile ,
Gillette, Jenny.
DR O M 10 de Syracuse, en dedans.
Momon'^''*^, cheval de moulin, chapon, faquin,
idiot, fou , ou sors de la porte, ou assieds-toi sur le
seuil. Veux-tu e'voquer des catins, que tu appelles
tant de fdles à la fois , quand une suliit et est encore
trop ? Allons, sors de la porte.
DROMIO d'Éphèse.
Quel bélitre a-t-on fait notre portier ? — Mon
maître attend dans la rue.
DROMIO de Syracuse.
Qu'il retourne là d'où il vient , de peur qu'il ne
se refroidisse les pieds.
ANTIPHOLUS dÉphèse.
Qui donc te parle en dedans de la maison? — Holà>
ouvrez la porte.
DROMIO de Syracuse.
Fort bien , monsieur ; je vous dirai quand je
pourrai vous ouvrir , et vous , vous me direz pour-
quoi je dois le faire.
ANTIPHOLUS dÉphèse.
Pourquoi ? pour me faire diner ; je n'ai pas dîné
aujourd'hui.
ACTE III, SCÈNE I. 259
D ROM 10 de Syracuse,
Et vous ne dînerez pas du tout ici aujourd'hui :
revenez quand vous pourrez.
ANTIPHOLUS.
Qui es-tu donc pour me fermer la porte de ma
maison ?
DROMIO de Syracuse.
Je suis portier pour le moment, monsieur, et mon
nom est Dromio.
DROMIO dÉphèse.
Ah ! fripon , tu m'as volé à la fois mon nom et
mon emploi. L'un ne m'a jamais procuré de crédit :
et l'autre m'a attiré beaucoup de reproches. Si tu
avais été Dromio aujourd'hui , et que tu eusses été à
ma place, tu aurais volontiers changé ta face pour
un nom, ou ton nom pour celui d'un âne.
LUGE, de l'inte'rieur de la maison.
Quel est donc ce vacarme que j'entends là ? Dro-
mio, qui sont ces gens qui sont à la porte ?
D ROM 10 d'Éphèse.
Fais donc entrer mon maître , Luce.
LUGE.
Non, certes : il vient trop tard ; tu peux le dire à
ton maitre.
DROMIO d'Éphèse.
0 seigneur! il faut que je rie. — A vous le pro-
verbe. — Dois-je placer mon bâton <^'^^?
LUGE.
En voici un autre ; c'est-à-dire , — quand ? pou-
vez-vous le dire ?
26o LES MÉPRISES,
DROMIO de Syracuse.
Si ton nom est Luce, Luce, tu lui as bien re'pondu.
ANTIPHOLUS d'Éphèse.
Entendez-vous, mignonne : vous nous laisserez
entrer , j'espère ?
LUCE.
Je croyais vous avoir demande...
DROMIO de Syracuse,
Et vous m'avez dit non.
DROMIO d'Éphèse.
Allons, c'est bien , bien frappe'; coup pour coup.
ANTIPHOLUS dÉphèse.
Allons , drôlesse , laisse-moi entrer.
LUCE.
Pourriez-vous dire au nom de qui ?
DROMIO d'Éphèse.
Mon maître , frappez, frappez fort.
LUCE.
Qu'il frappe, jusqu'à ce que sa main s'en sente.
ANTIPHOLUS d'Éphèse.
Vous pleurerez de ce tour, mignonne, si je jette
la porte à bas.
LUCE.
Où en veut-on venir avec tout ce bruit , lorsqu'il
y a des menotes dans la ville?
ADRIAN A, de FinteVieur de la maison.
Qui donc fait tout ce vacarme à la porte?
ACTE III, SCÈNE I. 261
D ROM 10 de Syracuse.
Sur ma parole, la tranquillité de votre ville est
trouble'e par quelques jeunes libertins.
ANTIPHOLUS d'ÉpUèse.
Etes-vous là , ma femme ? Vous auriez pu venir
un peu plutôt.
ADRIANA.
Votre femme, monsieur le coquin ? — Allons; par-
tez, sortez de la porte.
DROMIO d'Éphèse.
Si vous étiez venu malade , monsieur , ce coquin-
la. ne s'en irait pas bien portant.
AN GEL G , à Antipholus d'Ephèse.
Il n'y a ici ni bonne chère, monsieur, ni bon
accueil : nous souhaiterions volontiers l'un ou l'autre.
BALTASAR.
En voulant choisir entre les deux, nous n'aurons
ni l'un ni l'autre.
DROMIO d'Éphèse, à Antipholus.
Ces messieurs sont à la porte , mon maître ; dites-
leur donc d'entrer.
ANTIPHOLUS.
Il y a quelque chose dans le vent qui nous empê-
chera d'entrer.
DROMIO d'Éphèse.
C'est ce que vous diriez, monsieur , si vos habits
étaient légers. Votre cuisine est chaude là dedans;
et vous restez ici exposé au froid. Il y aurait de quoi
rendre un homme furieux comme un cerf en rut ,
d'être ainsi vendu et acheté.
202 LES MÉPRISES,
ANTIPHOLUS.
Va me chercher quelque chose pour briser la
port .
DROMIO de Syracuse.
Brisez quelque chose ici , et moi je vous briserai
votre tête de fripon.
D ROM 10 d'Éphèse,
Un homme peut briser une parole avec vous ,
monsieur, une parole n'est que du vent, et il peut
vous la briser en face ; ce n'est pas la briser par
derrière.
DROMIO de Syracuse.
Il paraît que tu as besoin de briser; allons, va-
t'en d'ici, rustre.
DROMIO d'Éphèse.
Va^t'en d'ici , encore ! c'est trop ! Je t'en prie ,
laissç-moi entrer...
DROMIO de Syracuse.
Oui, quand les oiseaux n'auront plus de plumes,
et les poissons plus de nageoires.
ANTIPHOLUS d'Éphèse.
Allons, je veux entrer de force : va m'emprunter
un levier.
DROMIO d'Éphèse.
Un levier sans plumes ^^^\ monsieur, est-ce là ce
que vous voulez dire; pour un poisson sans na-
geoires voilà un oiseau sans plumes; si un oiseau
peut nous faire entrer, maraud, nous plumerons un
corbeau ensemble.
ANTIPHOLUS.
Va vite me chercher un levier de fer.
ACTE III, SCENE 1. 263
BALTASâR.
Prenez patience , monsieur : oli! n'en venez pas à
cette extrémité. Vous faites ici la guerre à votre
réputation , et vous allez exposer à l'atteinte des
soupçons, l'honneur pur de votre épouse. Encore un
mot : — Votre longue expérience de sa sagesse , de
sa chaste vertu , de plusieurs années de modestie,
plaident en sa faveur, et vous commandent de sup-
poser plutôt ici quelque raison qui vous est incon-
nue ; n'en doutez pas , monsieur : si les portes se
trouvent aujourd'hui fermées pour vous, elle aura
quelque excuse légitime à vous donner : cédez à
mes conseils : quittez ce lieu avec patience , et allons
tous dîner ensemble à l'Hôtellerie du Tigre; sur
le soir , revenez seul savoir la raison de cette
conduite étrange. Si vous voulez entrer chez vous
de force au beau milieu du jour, le vulgaire n'épar-
gnera pas son commentaire là-dessus. Les supposi-
tions du public seront une tache pour votre réputa-
tion jusqu'ici sans atteinte, et survivront encore sur
votre tombeau cjuand vous ne serez plus. Car la
médisance vit héréditairement et s'établit pour
toujours dans le lieu dont elle a une fois pris pos-
session.
ANTIPHOLUS dÉpbèse.
Vous m'avez persuadé. Je vais me retirer tran-
quillement, et en dépit de la joie elle-même, je
prétends être gai. — Je connais une femme d'un
propos divertissant; jolie et spirituelle, un peu
sauvage, et cependant aimable et douce aussi. — •
Nous dînerons là : ma femme m'a souvent fait la
guerre, mais, je le proteste, sans sujet, pour cette
26,4 LES MÉPRISES,
créature; nous irons dîner chez elle. — Retournez
chez vous , et rapportez la chaîne. — Elle est finie
à pre'sent , j'en suis sûr. Apportez-la , je vous prie,
au Porc-Épic, car c'est là oii nous allons. Je veux
faire présent de cette chaîne à ma belle hôtesse,
uniquement pour piquer un peu ma femme : mon
cher ami, faites diligence : puisque ma porte me
refuse Tentrée et la liberté de m'égayer chez moi,
j'irai frapper ailleurs, et nous verrons si l'on me
rebutera de même.
ANGELO.
J'irai vous trouver à ce rendez-vous dans quel-
ques heures d'ici.
ANTIPHOLUS.
Faites-le : cette plaisanterie me coûtera quelques
frais.
(Ils sortent. )
SCÈNE IL
La maison d'Antipliolus d'Éplièse.
LUCIANA paraît avec ANTIPHOLUS de Syracuse.
LUCIANA.
Eh ! serait-il possible que vous eussiez tout-à-fait
mis en oubli les devoirs d'un mari? Quoi, Antipho-
lus, la haine viendra, dès le printemps de votre
amour , le détruire jusque dans la racine ? L'amour,
en commençant de bâtir, menacera déjà ruine? Si
vous avez épouse' ma soeur pour sa fortune, du
moins, en considération de sa fortune, traitez-la
avec plus d'égards et de douceur. Si vous aimez ail-
ACTE III, SCÈNE II. =65
leurs , aimez en secret ; masquez votre amour per-
fide de quelque aveugle bandeau , et que ma sœur
ne lise pas votre infidélité dans vos yeux. Que votre
langue ne soit pas elle-même le he'raut de votre
honte ; un tendre regard , de douces paroles , con-
viennent à la déloyauté ; parez le vice de la livrée
de la vertu; prenez le maintien de l'innocence , quoi-
que votre coeur soit coupable ; apprenez au crime à
conserver les apparences de la sainteté ; soyez per-
fide en silence : qu'avez-vous besoin de révéler votre
faute ? Quel voleur est assez insensé pour se vanter
de ses larcins ? C'est une double injure de négliger
votre lit et de vous trahir, comme l'écolier qui laisse
lire dans ses regards qu'il a fait l'école buissonnière.
Il est pour le vice une sorte de renommée bâtarde
qu'il peut se ménager. Une action criminelle est
aggravée par de mauvaises paroles. Hélas î pauvres
femmes ! Daignez au moins nous faire croire , à nous
qui ne sommes que crédulité , que vous nous aimez.
Si les autres ont le bras, montrez du moins la man-
che ^''), nous sommes asservies à tous vos mouve-
mens, et vous nous faites mouvoir comme vous
voulez. Allons, mon aimable frère , rentrez dans la
maison; consolez ma soeur, rendez la joie à son
cœur, appelez-la votre épouse. C'est un mensonge
vertueux, que de manquer un peu de sincérité,
quand la douce voix de la llatterie dompte la dis-
corde.
ANTIPHOLUS de Syracuse.
Ma chère dame ( car je ne sais pas de quel autre
nom vous appeler ; et j'ignore par quel prodige vous
avez pu deviner le mien), vos lumières et vos
266 LES MÉPRISES,
grâces n'offrent rien moins en yous , qu'une mer-
veille du monde j vous êtes une créature divine :
enseignez-moi, et ce que je dois penser, et ce que je
dois dire. Manifestez à mon intelligence grossière,
terrestre , étouffée sous les erreurs , faible , légère et
superficielle , le sens de l'énigme cachée dans vos
paroles obscures : pourquoi vous plaisez-vous à
tourmenter la simplicité pure de mon âme , et à la
voir errante dans des espaces inconnus? Etes-vous
un dieu? Voulez-vous me recréer de nouveau?
Transformez-moi donc , et je céderai à votre puis-
sance. Mais si je suis sûr de me connaître pour ce
que je suis en effet , alors il est certain que votre
sœur éplorée n'est point mon épouse, et je ne dois
aucun hommage à sa couche. Je me sens de plus en
plus entraîné invinciblement vers vous. Ah! ne
m'attirez pas , belle et douce syrène , par vos chants
séducteurs , pour me noyer dans le déluge de larmes
que répand votre sœur : parlez, enchanteresse,
parlez pour vous-même; et je vous adorerai avec
délire : déployez sur l'onde argentée l'or de votre
chevelure, et vous serez le lit où je me coucherai.
Dans cette supposition brillante , je croirai que la
mort est un bien pour celui qui a de tels moyens de
mourir , que l'amour , cet être léger , se noie et
s'enfonce sous l'eau.
LUCIANA.
Quoi , êtes-vous fou de me tenir ce discours ?
ATvTIPHOLUS.
Non, je ne suis point fou , mais je suis confondu ,
je ne sais comment.
ACTE III, SCÈNE IL 267
LUCIANA.
Cette illusion vient de vos yeux.
ANTIPHOLUS.
C'est pour regarder de trop près vos rayons, bril-
lant soleil.
LUCIANA.
Portez vos regards sur l'objet oii ils doivent être
fixés, et votre vue s'ëclaircira.
ANTIPHOLUS.
Autant fermer les yeux , ma bien-aimëe , que de
les tenir ouverts sur la nuit.
LUCIANA.
Quoi! vous m'appelez votre bien-aime'e? -Donnez
ce nom à ma sœur.
ANTIPHOLUS.
A la soeur de votre soeur.
LUCIANA.
Vous voulez dire ma soeur.
ANTIPHOLUS.
Non : c'est vous-même , vous la plus chère moitié
de moi-même : l'oeil pur de mon oeil , le cœur de
mon cœur; vous, mon aliment, ma fortune, et
l'objet unique de mon tendre espoir; vous, mon
ciel sur la terre, et tout le bien que j'implore du ciel.
LUCIANA.
Tout ce que vous dites là, ma sœur l'est pour
vous, ou du moins le devrait être.
ANTIPHOLUS.
Prenez vous-même le nom de sœur, ma bien-
268 LES MÉPRISES,
aimée, car c'est à vous que mes vœux s'adressent :
c'est vous que je veux aimer, c'est avec vous que
je veux passer ma vie. Vous n'avez point encore
d'ëpoux; et moi, je n'ai point encore d'épouse :
daignez m'accorder votre main.
LUCIANA.
Oh! doucement, monsieur : arrêtez, je vous
prie : je vais aller chercher ma sœur, pour lui de-
mander son agrément.
( Luciana sort. ) '
(Entre Dromio de Syracuse. )
ANTIPHOLUS de Syracuse.
Hé bien, Dromio? Où cours-tu si vite?
DROMIO.
Me connaissez-vous , monsieur? Suis-je en effet
Dromio? Suis-je votre valet, suis-je Lien moi?
ANTIPHOLUS.
Tu es Dromio, mon valet; c'est bien toi-même.
DROMIO.
Je suis un âne, je suis le valet d'une femme, et
avec tout cela, moi.
ANTIPHOLUS.
Comment, le valet d'une femme? Et comment,
toi ?
DROMIO.
Ma foi , monsieur, outre que je suis moi , j'appar-
tiens encore à une femme ; à une femme qui me
revendique, qui me pourchasse, et qui veut m'a-
voir.
ANTIPHOLUS.
Quels droits fait-elle valoir sur toi?
ACTE IIÏ, SCÈNE II. 269
DROMIO.
Eh! monsieur, le droit que vous réclameriez sur
votre cheval ; elle prétend me posséder comme
une bête de somme : non pas que , si j'étais une
bête , elle voulût m'avoir : mais c'est elle , qui étant
une créature fort bestiale , prétend avoir des droits
sur moi.
ANTIPHOLUS.
Quelle est cette femme?
DROMIO.
Un corps fort respectable : oui , une femme dont
un homme ne peut parler sans dire : sauf votre res-
pect. Je n'ai qu'un assez maigre bonheur, en fait de
compagne, et cependant c'est une pièce de mariage
merveilleusement grasse.
ANTIPHOLUS.
Que veux-tu dire, par une pièce de mariage
merveilleusement grasse?
DROMIO.
Héî oui, monsieur : c'est la fille de cuisine,
elle est toute grasse : et je ne sais trop à quelle sauce
la mettre, à moins que d'en faire une lampe, et
de me sauver d'elle à sa propre clarté. Je garantis
que ses habits , et le suif dont ils sont pleins chauf-
feraient un hiver de Pologne : si elle vit jusqu'au ju-
gement dernier, elle brûlera une semaine de plus
que le monde.
ANTIPHOLUS.
Quelle est la couleur de son teint?
2.0 LES MÉPRISES,
DROMIO.
Basanée comme le cuir de mon soulier : mais il
n'y a rien d'aussi lavé, d'aussi net que son visage.
Pourquoi cela? Parce qu'elle transpire tant de
sueur, qu'un homme en aurait par-dessus les sou-
liers.
ANTIPHOLUS.
C'est un défaut que l'eau peut corriger.
DROMIO.
Non, monsieur : cela est dans sa nature : le dé-
luge de Noé n'en viendrait pas à bout.
ANTIPHOLUS.
Quel est son nom?
DROMIO.
Nell , monsieur; mais son nom est trois quarts '^'^),
c'est-à-dire, une aune et trois quarts ne sufilraient
pas pour la mesurer d'une hanche à l'autre.
ANTIPHOLUS.
Elle porte donc quelque largeur ?
DROMIO.
Elle n'est pas plus longue de la tête aux pieds,
que d'u.ne hanche à l'autre. Elle est sphérique
comme un globe : je j)ourrais étudier la géographie
sur elle.
ANTIPHOLUS.
Dans quelle partie de son corps est située l'Ir-
lande ?
DROMIO.
Monsieur, elle est dans les fesses : je l'ai reconnue
à la puanteur.
ACTE III, SCÈNE IL 271
ANTIPHOLUS.
Où est l'Ecosse?
DROMIO.
Je l'ai reconnue à l'aridité : elle est dans la
paume de la main.
ANTIPHOLUS.
Et la France?
DROMIO.
Sur son front, armée et retournée, et faisant la
guerre à ses cheveux '^^^\
ANTIPHOLUS.
Et l'Angleterre ?
DROMIO.
J'ai cherché des monts de craie : mais je n'ai pu
y reconnaître aucune blancheur : je conjecture,
qu'elle pourrait être sur son menton, d'après le
llux salé qui coulait entre elle et la France.
ANTIPHOLUS.
Et l'Espagne ?
DROMIO.
Ma foi, je ne l'ai pas vue : mais je l'ai sentie, à
la chaleur de l'haleine.
ANTIPHOLUS.
Où sont l'Amérique, les Indes?
DROMIO.
Oh, monsieur, sur son nez; qui est tout enrichi
de rubis, d'escarboucles, de saphirs, tournant leur
riche aspect vers la chaude haleine de l'Espagne ,
qui envoyait des flottes entières pour se charger à
son nez.
ANTIPHOLUS.
Où étaient la Flandre, les Pays-Bas?
272 LES MÉPRISES,
DROMIO.
Oh, monsieur; je ir'ai pas été regarder si bas. —
Bref, pour conclusion , cette souillon ou sorcière a
réclamé ses droits sur moi , m'a appelé Dromio , a
juré que j'étais fiancé avec elle , m'a dit les signes
secrets que je porte sur mon corps, par exemple,
la marque que j'ai sur l'épaule, le seing que j'ai
au cou , le gros porreau que j'ai au bras gauche ;
enfin, tout, si bien que , confondu d'étonnement, je
me suis enfui d'elle comme d'une sorcière. Et je
crois que, si mon sein n'avait pas été rempli de
foi, et mon cœur d'acier, elle m'aurait métamor-
phosé en roquet , et m'aurait fait tourner le tour-
nebroche.
ANTIPHOLUS.
Va , pars sur-le-champ ; cours sur le grand che-
min : et si le vent soufile de quelque côté propre à
nous éloigner du rivage , je ne veux pas rester cette
nuit dans cette ville. Si tu trouves quelque barque
qui mette à la voile , reviens au marché , où je me
promènerai jusqu'à ce que tu m'y rejoignes. Si tout
le monde nous connaît , et que nous ne connaissions
personne , il est temps , à mon avis, de plier bagage
et de partir.
DROMIO.
Avec la même ardeu^r qu'un homme fuirait un
ours pour sauver sa vie , je fuis , moi , cette créa-
ture qui prétend devenir ma femme.
ANTIPHOLUS.
En vérité , il n'y a cjue des sorcières cjui habitent
ce pays, et en conséquence il est temps que je
ACTE III, SCÈNE IL 273
déloge d'ici. Celle qui m'appelle son mari , mon
cœur l'abhorre pour épouse ; mais , pour sa char-
mante sœur , les grâces ravissantes et souveraines
dont elle est embellie , ses propos enchanteurs , cet
air divin , m'ont' rendu prescjue parjure à moi-
même. Mais , pour ne pas me rendre coupable d'un
outrage contre moi-même, je boucherai mes oreilles
aux chants de la sirène.
( Entre Angelo. )
ANGELO.
Monsieur Antipholus ?
ANTIPHOLUS,
Oui, c'est là mon nom.
ANGELO.
Je le sais fort bien , monsieur. Tenez , voilà la
chaîne. Je croyais vous trouver rendu au Porc-Épic :
la chaîne n'était pas encore finie ; c'est ce qui m'a
retardé si long-temps.
ANTIPHOLUS.
Que voulez-vous que je fasse de cette chaîne ?
ANGELO.
Ce qu'il vous plaira , monsieur ; je l'ai faite pour
vous.
ANTIPHOLUS.
Faite pour moi , monsieur ! Je ne vous l'ai pas
commandée.
ANGELO.
Pas une fois , pas deux fois , mais vingt : allez ,
rentrez au logis, et faites la cour à votre femme
avec ce cadeau ; et bientôt , à l'heure du souper ,
j'irai vous revoir et recevoir l'argent de ma chaîne.
Toji. III. 18
274 LES MÉPRISES,
ANTIPHOLUS.
Je vous prie, monsieur, de recevoir l'argent à
l'instant , si vous ne voulez risquer de ne jamais
recevoir ni la chaîne ni l'argent.
ANGELO.
Vous êtes jovial, monsieur : adieu, à tantôt.
(Il sort.)
ANTIPHOLUS,
Il m'est impossible de dire ce que je dois penser
de tout ceci ; mais ce que je sais du moins fort bien ,
c'est qu'il n'est point d'homme assez sot ou assez
dédaigneux pour refuser une si belle chaîne qu'on
lui offre. Je vois qu'ici un homme n'a pas besoin
de se tourmenter pour vivre , puisqu'on vient dans
les rues vous faire de si riches prësens. Je vais
aller à la place du Marché , et attendre là Dromio ;
si quelque vaisseau met à la voile, je pars aussitôt.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE IV, SCÈNE 1. 275
«i^^i v\i\\^%'V«%%'%f%%«rv\'V%%%i%^/%'%\«%^'\i%'%/vi%vVv«f«'vtf%/%^'i%v%%^'%%«v\^^
ACTE QUATRIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
La scène se passe dans la rue.
UN MARCHAND, ANGELO, UN OFFICIER DE
JUSTICE.
LE MARCHAND, à Angelo.
V OU S savez que la somme est due depuis la Pente-
côte , et que depuis ce temps je ne vous ai pas impor-
tune; je ne le ferais pas même encore , si je n'allais
pas partir pour la Perse, et que je n'eusse pas besoin
de gilders ^""^ pour mon voyage : ainsi voyez à me
satisfaire sur-le-champ, ou je vous fais arrêter par
cet officier.
ANGELO.
Justement la même somme dont je vous suis re-
devable m'est due par Antipholus ; et dans l'instant
même où je vous ai rencontre , je lui ai livre' une
chaîne. A cinq heures , j'en recevrai le prix : faites-
moi le plaisir de venir avec moi , en vous promenant,
jusqu'à sa maison, j'acquitterai mon obligation, et
vous remercierai.
2^6 LES MÉPRISES,
(Entrent Antipholus d"Ephèse et Dromio d'Éplièse. )
L'OFFICIER les apercevant, à Angelo.
Vous pouvez vous en épargner la peine : voyez , le
voilà qui vient.
ANTIPHOLUS d'Éplièse.
Pendant que je vais chez l'orfèvre, va, toi, acheter
un bout fie corde ; je veux en faire présent à ma
femme et à ses confëdére's , pour m'avoir fermé la
porte aujourd'hui. — Mais quoi ! j'aperçois l'orfèvre.
— Va-t-en ; achète-moi une corde , et rapporte-la
moi à la maison.
DROMIO d'Éplièse.
Ah ! je vais acheter vingt mille livres de revenu
par an ! je vais acheter une corde !
( Il sort. )
ANTIPHOLUS d'Éplièse.
Un homme vraiment est bien assisté , qui compte
sur votre parole ! J'avais promis votre visite et la
chaîne, mais je n'ai vu ni chaîne ni orfèvre. Appa-
remment que vous avez craint que mon amour ne
durât trop long-temps, si vous l'enchaîniez de votre
chaîne j et voilà pourquoi vous n'êtes pas venu.
ANGELO.
Avec la permission de votre humeur joviale, voici
la note du poids de votre chaîne , exacte jusqu'au
dernier carat, le titre de l'or et le prix de la façon :
le tout monte à trois ducats de plus que je ne dois à
cet honnête homme. — Je vous prie, faites-moi le
plaisir de m'acquitter avec lui sur-le-champ ; car il
est prêt à s'embarquer, et n'attend que le paiement
de mon billet pour partir.
ACTE IV, SCÈNE I. 277
ANTIPHOLUS dÉplièse.
Je n'ai pas sur moi la somme nécessaire; cVailleurs
j'ai quelques affaires en ville. Monsieur, conduisez
et recevez, je vous prie, cet étranger dans ma mai-
son, prenez avec vous la chaîne, et dites à ma
femme de solder la somme en la recevant; peut-
être y serai-je aussitôt que vous.
ANGELO.
Ainsi vous lui porterez la chaîne vous-même?
AINTIPHOLUS d'Éphèse.
Non, prenez -la avec vous, de peur que je n'ar-
rive pas assez tôt.
ANGELO.
Allons, monsieur, je le veux bien; l'avez-vous sur
vous ?
ANTIPHOLUS d'Éplièse.
Si je ne l'ai pas, moi, monsieur, j'espère que
vous , vous l'avez ; sans cela vous pourriez vous en
retourner sans votre argent.
ANGELO.
Allons, monsieur, je vous prie, donnez- moi la
chaîne. Le vent et la marëe appellent cet honnête
homme, et j'ai à me reprocher de l'avoir déjà re-
tardé ici trop long-temps.
ANTIPHOLUS d'Épbèse.
Mon cher monsieur, vous usez de ce prétexte poui*
excuser votre manque de parole au Porc-Épic; ce
serait à moi à vous gronder de ne l'y avoir pas ap-
portée. Mais c'est vous qui , comme une femme,
acariâtre, commencez à quereller le premier.
2^8 LES MÉPRISES,
LE MARCHAND.
Le temps fuit. Allons, monsieur, je vous prie,
dépêchez.
ANGELO.
Vous voyez comme il me lutine — Vite , la
chaîne.
ANTIPHOLUS d'Éphèse.
Eh bien î portez-la à ma femme, et allez chercher
votre argent.
ANGELO.
Allons, allons; vous savez bien que je vous l'ai
donnée tout à l'heure : ou envoyez la chaîne, ou en-
voyez-moi quelque nantissement.
ANTIPHOLUS dÉphèse.
Allons , c'en est trop ; vous poussez le badinage
jusqu'à l'excès. Voyons, où est la chaîne? je vous
prie, que je la voie.
LE MARCHAND.
Mes affaires ne souffrent pas toutes ces longueurs :
mon cher monsieur, dites-moi si vous voulez me
satisfaire ou non ; si vous ne voulez pas , je vais
laisser monsieur entre les mains de l'officier.
ANTIPHOLUS dÉplièse.
Moi, vous satisfaire? Et en quoi vous satisfaire ?
ANGELO.
En donnant l'argent que vous me devez pour la
chaîne.
ANTIPHOLUS d'Éphese.
Je ne vous en dois point, jusqu'à ce que je l'aie
reçue.
ACTE lY, SCÈNE I. 279
ANGELO.
Eh ! vous savez que je vous l'ai remise il y a une
tlemi-heure.
ANTIPHOLUS d'Éphcse.
Vous ne m'avez point donné de chaîne : vous
m'offensez de me tenir pareil propos.
ANGELO.
Vous m'offensez bien davantage, monsieur, en le
niant. Considérez un peu , je vous prie , combien
cela intéresse mon crédit.
LE MARCHAND.
Allons, officier, arrêtez-le à ma requête.
L'OFFICIER, à Angelo.
Je vous arrête, et je vous somme, au nom du.
duc , d'obéir.
ANGELO.
Cet affront compromet ma réputation. (^A Anti-
pholus.) Ou consentez à payer la somme à mon ac-
quit, ou je vous fais arrêter par ce même officier.
ANTIPHOLUS d'Éphèse.
Consentir à payer le prix d'une chose que je n'ai
jamais reçue! — Arrête-moi, maraud, si tu l'oses.
ANGELO.
Voilà les frais. — Arrêtez-le, officier.... Je n'é-
pargnerais pas mon frère en pareil cas, s'il m'insul-
tait avec ce mépris.
L'OFFICIER.
Je vous arrête, monsieur; vous entendez à la re-
quête de qui.
28o LES MÉPRISES,
ANTIPIIOLUS dEphèse.
Je vous obéis, jusqu'à ce que je vous donne cau-
tion. — {j4 An^elo. ) Mais , monsieur le fripon ,
vous me paierez cette plaisanterie de tout l'or que
peut renfermer votre magasin.
ANGELO.
Monsieur, monsieur, j'aurai la justice d'Éphèse
pour moi, à votre honte publique, je n'en peux
douter.
( Entre Dromio de Syracuse. )
DROMIO.
Mon maître , il y a une barque d'Épidamnum qui
n'attend que son armateur , et aussitôt , mon-
sieur, elle met à la voile. J'ai porté à bord, mon-
sieur, notre bagage; j'ai acheté de l'huile, du baume
et de l'eau-de-vie. Le navire est tout appareillé;
le vent joyeux souffle de la terre : enfin les matelots
n'attendent plus rien que l'armateur et vous, mon-
sieur.
ANTIPHOLUS dÉphèse.
Comment , extravagant ! Que veux-tu dire , im-
bécile ? Coquin , quel vaisseau d'Epidamnum m'at-
tend , moi ?
DROMIO.
Hé! le vaisseau que vous m'avez envoyé retenir,
pour nous embarquer dessus?
ANTIPHOLUS d'ÉpWse.
Esclave ivrogne , je t'ai envoyé chercher une
corde , et je t'ai dit pourquoi , et ce que j'en voulais
faire.
DROMIO de Syracuse.
Vous ne m'avez point parlé de corde. — Vous
ACTE IV, SCÈNE II. 281
m'avez envoyé à la baie , monsieur , chercher une
barque.
ANTIPHOLUS d'Éphèse.
J'examinerai cette affaire plus à loisir : et j'ap-
prendrai à tes oreilles à m'écouter avec plus d'atten-
tion. Va donc droit chez Adriana, maraud, porte
lui cette clef, et dis-lui que dans l'ëcrin qui est
couvert d'un tapis de Turquie , il y a une bourse
remplie de ducats : dis-lui qu'elle me l'envoie ; que
je suis arrêté dans la rue, et que ce sera ma caution :
cours promptement , esclave : pars. — Allons,
officier, je vous suis à la prison, jusqu'à ce qu'il
revienne.
( Es sortent. )
DROMI O de Syracuse , seul.
Chez Adriana ! c'est-à-dire , celle chez laquelle
nous avons dîné, où Dousabelle m'a réclamé pour
son mari : elle est un peu trop grosse, j'espère, pour
que je puisse l'embrasser : mais il faut que j'y aille,
quoique contre mon gré : car il faut bien que les
valets exécutent les ordres de leurs maîtres. ,
(Il sort.)
SCÈNE IL
La scène est dans la maison d'Antipholus d'Éphèse.
ADRIANA et LUCIANA.
ADRIANA.
Comment, Luciana , il t'a tentée à ce point? As-
tu pu lire dans ses yeux et distinguer si ses instances
étaient sérieuses ou non? Était-il enflammé ou pâle.
â82 LES MÉPRISES,
triste ou gai? Quelles observations as-tu faites en
cet instant, sur les mëte'ores de son cœur qui se com-
battaient sur son visage *^^')?
LUCIANA.
D'abord , il a nie' que vous eussiez aucun droit
sur sa personne?
ADRIANA.
Il voulait dire qu'il violait tous ceux qu'il me
doit, et je n'en suis que plus indigne'e.
LUCIANA.
Ensuite il m'a juré qu'il e'tait e'tranger ici.
ADRIANA.
Et il a jure' la vérité tout en se parjurant.
LUCIANA.
Moi, j'ai parlé pour vous.
ADRIANA.
Eh bien , qu'a-t-il dit?
LUCIANA.
L'amour que je réclamais pour vous, il me Vu
demandé pour lui.
ADRIANA.
Avec quelles raisons pressantes a-t-il sollicité ta
tendresse ?
LUCIANA.
Dans des termes qui, dans une demande honnête
étaient capables de faire impression. D'abord il a
vanté ma beauté, ensuite mon esprit.
ADRIANA.
Lui as-tu répondu comme il faut?
ACTE IV, SCÈNE IL 288
LUCIANA.
Ayez patience , je vous en conjure.
ADRIANA.
Je ne peux , je ne veux pas avoir patience. Il faut
que ma langue se satisfasse, si mon cœur ne le peut
pas. Il est tout défigure', contrefait, vieux et fle'tri,
laid de figure, plus mal fait encore de sa personne,
informe et monstrueux en tout; vicieux, ingrat,
extravagant, sot et brutal; disgracié de la nature
dans son corps, et encore plus pervers dans son âme.
LUCIANA.
Et pourquoi donc être jalouse d'un pareil monstre ?
On ne pleure jamais un mal perdu qui nous quitte.
ADRIANA.
Ah ! oui ; mais je pense Lien mieux de lui que je
n'en parle. Et pourtant je voudrais qu'il fût encore
plus difforme aux yeux des autres. Le vanneau s'é-
tourdit de ses cris en s'éloignant de son nid "^"^ Tan-
dis que ma langue le maudit mon cœur fait des
vœux pour lui.
( Entre Dromio. )
DROMIO.
Par-ici , venez. L'écrin , la bourse : mes chères
dames, hâtez-vous.
LUCIANA,
Et pourquoi es-tu donc si hors d'haleine ?
DROMIO.
C'est à force de courir.
ADRIANA,
Oii est toii maître , Dromio? Est-il en santé?
284 ^^^ MÉPRISES,
DROMIO.
Non , il est descendu dans les limbes du Tartare ,
pire t[ue l'enfer; un diable vêtu de l'habit qui dure
toujours ^""^^ l'a saisi: un diable, dont le cœur est
revêtu d'acier, un esprit farouche, sans pitié; un
loup , et pire encore , un être tout en buffle ; un en-
nemi secret qui vous met la main sur l'épaule ; celui
qui annule les passages des allées, des quais et des
rues ; un limier qui va et vient '^^'^^ , et qui évente la
trace de vos pieds; enfin, quelqu'un qui vous traîne
les pauvres âmes en enfer avant le jugement ^^^K
ADRIANA..
Comment! de quoi s'agit-il?
DROMIO.
Je ne sais pas de quoi il s'agit; mais il est arrêté
sur la place ^""^K
ADRIANA.
Quoi ! il est arrêté ? Dis-moi , à la requête de qui ?
DROMIO.
Je ne sais pas à la requête de qui il est arrêté;
mais tout ce que je puis dire, c'est que celui qui l'a
arrêté est vêtu de buffle. Voulez-vous , madame ,
lui envoyer de quoi se racheter, ces ducats qui sont
dans l'écrin ?
ADRIANA.
Va les chercher , ma sœur. — ( Luciana sort. )
Cela m'étonne bien qu'il se trouve avoir des dettes
qui me soient inconnues. Dis-moi, l'a-t-on arrêté
sur un billet ?
DROMIO.
Non pas sur un billet ^''"'^ y mais avec quelque
ACTE IV, SCÈNE II. aSS
chose de plus fort; une chaîne , une chaîne.... ne
l'eiîtendez-vous pas sonner?
ADRIANA.
Quoi! la chaîne
DROMIO.
Non , non ; la cloche. Il serait temps que je fusse
parti d'ici ; il était deux heures quand je l'ai quitté,
et voilà la cloche qui frappe une heure.
ADRIANA.
Les heures reculeraient donc ? Je n'ai jamais en-
tendu pareille chose.
DROMIO.
Oh ! oui , vraiment ; quand une des heures ren-
contre un sergent, elle recule de peur.
ADRIANA.
Comme si le temps était endetté; tu raisonnes
en vrai fou î
DROMIO.
Le temps est un banqueroutier, et il doit plus
à l'occasion qu'il n'a vaillant. Oui , c'est un voleur
aussi : n'avez-vous donc pas ouï dire que le temps
marche à pas de voleur jour et nuit ? Si le temps
est endetté , et qu'il soit un voleur , et qu'il trouve
en son chemin un sergent, n'a-t-il pas raison de re-
culer d'une heure dans un jour ?
ADRIANA.
Cours, Dromio, voilà l'argent (^Luclana revient
avec la bourse ) ; porte-le bien vite , et ramène ton
maître immédiatement au logis. — Venez , ma sœur^
286 tES MÉPRISES,
je suis atterrée par mon imagination ; mon imagi-
nation, qui tantôt me console et tantôt me tour-
mente !
( Elles sortent.)
SCÈNE III.
Une rue d'Ephèse.
ANTIPHOLUS de Syracuse, seul.
Je ne rencontre pas un homme qui ne me salue ^
comme si j'étais son intime connaissance , et chacun
m'appelle par mon nom. Quelques-uns m'offrent de
l'argent , d'autres m'invitent à dîner ; d'autres me
remercient des services que je leur ai rendus , d'au-
tres m'offrent des marchandises à acheter : tout à
l'heure un tailleur m'a appelé dans sa boutique et
m'a montré des soieries qu'il avait , dit-il , achetées
pour moi ; et là-dessus il me prend ma mesure.
— Sûrement tout cela n'est qu'enchantement, qu'il-
lusions , et les sorciers de la Laponie habitent dans
ces lieux.
( Entre Dromio de Syracuse. )
DROMIO.
Mon maître, voici l'or que vous m'avez envoyé
chercher Quoi ! vous vous êtes donc débarrassé
du portrait du vieux Adam , habillé de neuf '^^')?
ANTIPHOLUS.
Quel or est-ce là? De quel Adam veux-tu parler?
DROMIO.
Je ne parle pas de l'Adam qui occupait le para-
dis , mais de cet Adam qui garde la prison ; de celui
ACTE IV, SCÈNE IIL 287
qui va vêtu de la peau du veau qui fut tue' pour l'en-
fant prodigue; celui qui est venu à vous par-der-
rière , monsieur, comme un mauvais ange , et qui
vous a ordonné de renoncer à votre liberté.
ANTIPHOLUS.
Je ne t'entends pas.
DROMIO.
Non? eh , c'est pourtant une chose bien simple :
cet homme, qui marchait comme une basse de viole
dans un étui de cuir ; l'homme , monsieur, qui ,
quand les gens sont fatigués, d'un tour de main leur
procure le repos ; celui , monsieur, qui prend pitié
des hommes ruinés , et leur donne des habits de
durée ^^^^ ; celui qui croit faire plus d'exploits avec
sa masse qu'avec une pique moresque.
ANTIPHOLUS.
Quoi ! veux-tu dire un sergent ?
DROMIO.
Oui, monsieur, le sergent des obligations '^''9) :
celui qui force tout homme qui manque aux heures,
d'en répondre ; un homme qui croit qu'on va tou-
jours se coucher, et qui vous dit : « Dieu vous donne
la bonne nuit ! »
ANTIPHOLUS.
Allons , l'ami , reste donc dans ta folie. — Y a-t-il
quelque vaisseau qui parte ce soir ? Pouvons-nous
quitter cette ville ?
DROMIO.
Oui, monsieur; je suis venu vous rendre réponse,
il y a une heure , que la barque V Expédition partait
cette nuit : mais alors vous étiez empêché avec le
288 LES MÉPRISES,
sergent > et force' de retarder au delà du de'lai mar-
qué. Voici les anges "^^'^ que vous m'avez envoyé cher-
cher pour vous affranchir.
ANTIPHOLUS.
Ce garçon est dans le délire , et moi j'y suis aussi j
et nous ne faisons qu'errer d'illusions en illusions.
Que quelque sainte protection nous tire d'ici !
( Entre une courtisane. )
LA COURTISANE.
Ah ! je suis bien aise , fort aise de vous trouver,
monsieur Antipholus. Je vois, monsieur, que vous
avez enfin rencontré l'orfèvre : est-ce là la chaîne
que vous m'avez promise aujourd'hui ?
ANTIPHOLUS.
Va-t-en, Satan ! je te défends de me tenter.
DROMIO.
Monsieur, est-ce là madame Satan ?
ANTIPHOLUS.
C'est le démon.
DROMIO.
C'est pis encore , c'est la dame du démon ; et elle
vient ici sous la forme d'une fille de lumière ; et
voilà pourquoi les filles disent : Dieu me damne ! ce
qui signifie : Dieu me fasse fille de lumière. 11 est
écrit qu'ils apparaissent aux hommes comme des
anges de lumière. La lumière est un effet du feu ,
et le feu brûle. Ergo, les filles de lumière brûle-
ront; n'approchez pas d'elle '^^^^.
LA COURTISANE.
Votre valet et vous , monsieur, vous êtes merveil-
ACTE IV, SCÈNE III. 28(5
leusement gais! Voulez-vous venir avec moi? nous
trouverons ici de quoi rendre notre dîner meilleur.
DROMIO.
Mon maître, si vous devez goûter d'un mets qui
se mange à la cuillère, commandez donc auparavant
une longue cuillère.
ANTIPHOLDS.
Pourquoi, Dromio?
DROMIO.
Vraiment, c'est qu'il faut une longue cuillère à
l'homme qui est oblige' de manger avec le diable.
ANTIPHOLUS, à la courtisane.
Fuis, démon! Que viens-tu me parler de souper?
tu es, comme toutes tes pareilles, une sorcière. Je
te conjure de me laisser, et de t'ëloigner de moi.
LA COURTISANE.
Donnez-moi donc mon anneau que vous m'avez
pris à dîner; ou, pour mon diamant, donnez-moi
la chaîne que vous m'avez promise , et alors je vous
laisserai, monsieur, et ne vous importunerai plus.
DROMIO.
Il y a des diables qui ne vous demandent que la
rognure d'un ongle, un jonc, un cheveu, une
goutte de sang, une épingle, une noix, un noyau
de cerise; mais celle-ci, plus avide que les autres,
voudrait avoir une chaîne. Mon maître, prenez
bien garde : et si vous lui donnez la chaîne, la dia-
blesse secouera sa chaîne, et nous en épouvantera,
ToM. III. 19
2go LES MÉPRISES,
LA COURTISANE.
Je vous en prie, monsieur, ma bague, ou bien la
chaîne. J'espère que vous n'avez pas l'intention de
me duper.
ANTIPHOLUS.
Loin d'ici, sorcière! — Allons, Dromio, partons.
DROMIO.
Fuis l'orgueil, dit le paon, afin que vous le sa-
chiez, madame.
( Antipliolus et Dromio s'en vont. )
LA COURTISANE.
Oh ! il n'y a plus à en douter, Antipliolus a perdu
l'esprit; autrement il ne se fût jamais conduit de
la sorte avec moi. Il a à moi une bague de la valeur
de quarante ducats, et il m'avait promis en retour
une chaîne d'or; et à présent il me dénie l'une et
l'autre , ce qui me fait conclure qu'il est devenu fou.
Outre cette preuve actuelle de sa démence, je me
rappelle les contes extravagans qu'il m'a débités
aujourd'hui à dîner , comme quoi il n'a pu rentrer
chez lui, comme quoi on lui a fermé la porte; et il
est probable que sa femme , qui connaît ses accès
de folie, lui aura en effet fermé la porte exprès. Ce
que j'ai donc à faire à présent , c'est de gagner
promptement sa maison , et de dire à sa femme ,
que dans un accès de sa folie il est entré brusquement
chez moi, et m'a enlevé de vive force une bague
qu'il m'a emportée. Voilà le parti qui me semble le
plus sûr, et celui que je choisis; car quarante du-
cats aussi, c'est trop perdre.
ACTE IV, SCÈNE IV. agi
SCÈNE IV.
La scène se passe dans la rue.
ANTIPHOLUS d'Éphèse et un SERGENT.
ANTIPHOLUS.
N'aie aucune inquiétude, je ne chercherai pas à
ni'ëvader de tes mains; je te donnerai, pour cau-
tion, avant de te quitter, la somme pour laquelle
je suis arrêté. Ma femme est dans ses mauvaises
humeurs aujourd'hui; et elle ne voudra pas se fier
le'gèrement au messager, ni croire que j'aie pu être
arrête pour dettes dans Éphèse : je te dis que cette
nouvelle sonnera durement à ses oreilles.
( Entre Dromio d Ephèse avec un bout de corde à la main. )
ANTIPHOLUS d'Éphèse.
Voici mon valet ; j'espère qu'il m'apporte de l'ar-
gent. — Eh bien , Dromio , avez-vous ce que je vous
ai envoyé' chercher ?
DROMIO d'Éphèse.
Voici, je vous le garantis, de quoi les payer tous.
ANTIPHOLUS.
Mais l'argent , oii est-il ?
DROMIO,
Quoi , monsieur! j'ai donne' l'argent pour la corde.
ANTIPHOLUS.
Cinq cents ducats , coquin , pour un bout de
corde 7
5g2 LES MÉPRISES,
DROMIO.
Je vous en fournirai cinq cents , monsieur, comme
celui que j'ai, pour ce prix.
ANTIPHOLUS.
Pourquoi t'ai -je ordonné de courir en hâte au
logis ?
DROMIO.
Pour avoir un bout de corde , monsieur j et c'est
pour vous l'apporter que je suis revenu.
ANTIPHOLUS.
Et pour cela, moi, je vais te recevoir comme tu
le mérites.
( Il le bat. )
L'OFFICIER.
Monsieur, de la patience.
DROMIO.
Vraiment c'est à moi qu'il la faut recommander,
la patience : je suis dans l'adversité.
L'OFFICIER, àDromio.
Allons , contiens ta langue.
DROMIO.
Persuadez-lui plutôt de contenir ses mains.
ANTIPHOLUS.
Bâtard que tu es ! coquin insensible !
DROMIO.
Je le voudrais bien être, insensible, monsieur,
pour ne pas sentir vos coups.
ANTIPHOLUS.
Tu n'es sensible qu'aux coups comme les ânes.
ACTE IV, SCÈNE IV. 293
DROMro.
Oui, en effet, je suis un âne ; vous pouvez le prou-
ver par mes oreilles allonge'es. — Je l'ai servi de-
puis l'heure de ma naissance jusqu'à cet instant, et
je n'ai jamais rien gagné à son service que des
coups. Quand j'ai froid il me re'chauffe avec des
coups ; quand j'ai chaud il me rafraîchit avec des
coups; c'est avec des coups qu'il m'e'veille quand je
suis endormi, qu'il me fait lever quand je suis assis,
qu'il me chasse quand il m'envoie en message , qu'il
m'accueille chez lui à mon retour. Enfin je porte ses
coups sur mes épaules aussi assidûment qu'un men-
diant porte ses marmots sur son dos; et je crois
que quand il m'aura estropié, il me faudra aller
mendier avec cela de porte en porte.
( Entrent Adriana , Luciana, la courtisane, Pincli et autres. )
ANTIPHOLUS.
Allons, suivez -moi; j'aperçois ma femme qui
vient là-bas.
DROMIO.
Maîtresse, respice Jinem , respectez votre fin , ou
plutôt , comme disait le perroquet , prenez garde à
la corde ^^^\
ANTIPHOLUS, battant Dromio.
Veux-tu toujours parler ?
LA COURTISANE, à Adriana.
Eh bien , qu'en pensez-vous à présent ? est - ce
que votre mari n'est pas fou ?
ADRIANA.
Son incivilité me le prouve assez. — Bon docteur
294 LES MÉPRISES,
Pinch, vous savez conjurer les malins génies; réta-
blissez-le dans son bon sens, et je vous donnerai
tout ce que vous demanderez.
LUCIANA.
Hélas ! comme ses regards sont étincelans et fu-
rieux !
LA. COURTISANE.
Voyez comme il frémit dans son transport !
PING H.
Donnez-moi votre main, que je tâte votre pouls.
ANTIPHOLUS.
Tenez, voilà ma main , et que votre oreille la tâte.
PINCH.
Je te conjure , Satan, cjui es logé dans cet homme,
. de céder le corps que tu possèdes , à mes saintes
prières , et de te replonger sur-le-champ dans tes
abimes ténébreux ; je te conjure par tous les saints
du ciel.
ANTIPHOLUS.
Tais-toi, sorcier radoteur; je ne suis pas fou.
ADRIANA.
Oh ! plût à Dieu que tu ne le fusses pas , pauvre
âme en peine !
ANTIPHOLUS, à sa femme.
Vous, mignonne, vous dis-je, sont-ce là vos cha-
lands? Est-ce ce compagnon à la face de safran,
qui était en gala aujourdhui chez moi, tandis que
mes portes étaient insolemment fermées à leur maî-
tre, et qu'on m'a interdit l'entrée de ma maison?
ACTE IV, SCÈNE ÏV. 295
ADRIANA.
Oh ! mon mari , Dieu sait que vous avez dîné à la
maison avec moi; et si vous étiez resté jusqu'à pré-
sent, vous seriez exempt de ces affronts et de cet
opprobre !
ANTIPHOLUS.
J'ai diné à la maison? — Toi, coquin, qu'en
dis-tu ?
DROMIO.
Pour dire la vérité, monsieur, vous n'avez pas
dîné au logis.
ANTIPHOLUS.
Mes portes n'étaient-elles pas fermées, et moi
dehors ?
DROMIO.
Pardieu! votre porte était fermée, et vous dehors.
ANTIPHOLUS.
Et ne m'a-t-elle pas elle-même dit des injures?
DROMIO.
Sans mentir, elle vous a dit des injures.
ANTIPHOLUS.
Sa servante ne m'a-t-elle pas insulté , invectivé ,
méprisé ?
DROMIO.
Certes, elle l'a fait; la vestale cuisinière ^^'^^ vous
a repoussé injurieusement.
ANTIPHOLUS.
Et ne m'en suis-je pas allé tout transporté de rage ?
DROMIO.
Dans la vérité , rien n'est plus certain ; mes os en
296 LES MÉPRISES,
sont témoins, eux qui depuis ont senti toute la
force de cette rage.
ADRIANA, àDromio.
Convient41 de lui donner raison dans ses contra-
dictions ?
PINCH.
Il n'y a pas de mal à cela : le valet rencontre sa
veine, et en lui cédant il flatte sa frëne'sie.
ANTIPHOLUS.
Tu as suborné l'orfèvre pour me faire arrêter.
ADRIANA.
Hélas! au contraire; je vous ai envoyé de l'ar-
gent pour racheter votre liberté , par Dromio que
voilà, qui est accouru le chercher.
DROMIO.
De l'argent? par moi? Du bon cœur et de la
bonne volonté, tant que vous voudrez; mais cer-
tainement, mon maître, pas une parcelle d'écu.
ANTIPHOLUS.
N'es-tu pas allé la trouver pour lui demander une
bourse de ducats ?
ADRIANA.
Oui , il est venu , et je la lui ai remise.
LUCIANA.
Et moi je suis témoin qu'elle les lui a remis.
DROMIO.
Dieu et le cordier me sont témoins qu'on ne m'a
envoyé chercher rien autre chose qu'une corde.
ACTE IV, SCÈNE IV. 5-97
PIKCH.
Madame , le maître et le valet sont tous deux pos-
sëde's du diable. Je le vois à leur pâleur, à leurs
yeux éteints et morts. Il faut les lier et les loger dans
quelque lieu ténébreux.
ANTIPHOLUS.
Répondez ; pourquoi ra'avez-vous fermé la porte
aujourd'hui ? Et toi ( à Dromio ) , pourquoi nies-tu
la bourse d'or qu'on t'a donnée ?
ADRIANA.
Mon mari , je ne vous ai point fermé la porte.
DROMIO.
Et moi , mon cher maître, je n'ai point reçu
d'or; mais je confesse, monsieur, qu'on vous a fer-
mé la porte.
ADRIANA.
Insigne imposteur, tu fais un double mensonge !
ANTIPHOLUS.
Hypocrite prostituée , tu ments en tout ; et tu as
fait ligue avec une bande de scélérats pour m'acca-
bler d'affronts et de mépris ; mais avec ces ongles je
t'arracherai tes yeux perlides , qui se feraient un
plaisir de me voir dans cette détresse ignominieuse.
( Pincli et ses gens veulent lier Antipholus d'EpUèse et Dromio d Ephèse. )
ADRIANA.
Oh ! liez-le, liez-le; qu'il ne m'approche pas.
PINCH.
Du renfort! — Le démon qui le possède est des
plus forts.
29B LES MÉPRISES,
LUCIANA.
Hélas î le pauvre homme , comme il est pâle !
comme ses yeux sont cernés !
ANTIPHOLUS.
Quoi ! voulez-vous m'égorger? Toi , geôlier, je suis
ton prisonnier ; souffriras-tu qu'ils me reprennent
de tes mains ?
L'OFFICIER.
Allons , monsieur, laissez-le ; il est mon prison-
nier, et vous ne me l'enlèverez pas.
PINCH.
Allons, qu'on lie cet homme-là; car c'est un fré-
nétique aussi , lui.
ADRIANA.
Que veux-tu dire, sergent hargneux ? As-tu donc
du plaisir à voir un infortuné s'outrager et se tour-
menter lui-même ?
L'OFFICIER.
Il est mon prisonnier ; si je le laisse aller on exi-
gera de moi la somme qu'il doit.
ADRIANA.
Je te déchargerai avant de te quitter ; conduis-
moi tout à l'heure à son créancier. Quand je saurai
la nature de cette dette je l'acquitterai. Mon cher
docteur, voyez à ce qu'il soit conduit en sûreté jus-
qu'à sa maison. — 0 malheureux jour !
ANTIPHOLUS.
0 misérable prostituée !
ACTE IV, SCÈNE IV. 299
DROMIO.
Mon maître , me voilà entré dans les liens pour
l'amour de vous.
AKTIPHOLUS.
Malheur à toi, scéle'rat ! pourquoi me fais -tu
mettre en fureur ?
DROMIO.
Voulez-vous donc être lié pour rien ? Soyez fou ,
mon maître; soyez furieux; criez, le diable....
LUCIANA,
Dieu les assiste , les pauvres âmes ! Comme ils
extravaguent !
ADRIANA.
Allons , emmenez-le de ce lieu. — Ma sœur, ve-
nez avec moi. (Pinch, Antipholus , Dromio ^ etc. y
sortent.) (A rofficier.) Dïtes-uioï , à présent, à la
requête de qui est-il arrêté ?
L'OFFICIER.
A la requête d'un certain Angelo, un orfèvre. Le
connaîtriez-vous ?
ADRIANA.
Oui, je le connais. Quelle somme lui doit-il?
L'OFFICIER.
Deux cents ducats.
ADRIANA.
Et pourquoi les lui doit-il ?
LOFFICIER.
C'est le prix d'une chaîne que votre mari a reçue
de lui.
3oo LES MÉPRISES,
ADRIANA.
Il avait commandé une chaîne pour moi, mais
elle ne lui a pas été livre'e.
LA COURTISANE.
Au moment où votre mari, tout en fureur, est
venu aujourd'hui chez moi , et m'a emporté ma ba-
gue, que je lui ai vue au doigt tout à l'heure, un
moment après je l'ai rencontré avec là chaîne.
ADRIANA.
Cela peut bien être; mais, moi, je ne l'ai jamais
vue. — Venez, officier, conduisez-moi à la demeure
de l'orfèvre; je brûle de savoir la vérité de cette
histoire dans tous ses détails.
( Entrent Antipholus de Syracuse avec son épée nue , et Droniio de Syracuse. )
LUCIANA.
0 Dieu , ayez pitié de nous, les voilà déjà lâchés !
ADRIANA.
Et ils viennent l'épée nue ! Appelons du secours ,
pour les faire lier de nouveau.
rOFFICIER.
Fuyons j ils nous tueraient.
( Ils s'enfuient. )
ANTIPHOLUS.
Je vois que ces sorcières ont peur de l'épée.
DROMIO.
Celle qui voulait être votre femme tantôt vous
fuit à présent.
ANTIPHOLUS.
Allons au Centaure. Tirons-en nos bagages ; je
languis de me voir parti d'ici et en sûreté à bord.
ACTE IV, SCÈNE IV. 3oi
DROMIO.
Non , restez ici cette nuit ; sûrement on ne nous
fera aucun mal. Vous avez vu qu'on parle amicale-
ment, qu'on nous a donné de l'or ; moi, je crois que
nous sommes ici au milieu d'un peuple aimable et
bon : sans cette montagne de chair folle, qui me ré-
clame pour le mariage, je me sentirais assez d'envie
de rester ici toujours, et de devenir sorcier comme
les autres.
ANTIPHOLUS,
Je n'y resterais pas ce soir pour la valeur de la
ville entière : allons à notre auberge, et portons
notre bagage à bord.
Es sortent.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
3o2 LES MÉPRISES,
•.V'i'X'k'%/%%%%%4'%%^'%^^^^'%'W%'%«%«/«/%vv%vw%%/%«%/%r%vi:«,%'\'%x^'%%v\'k'«'%«'v\%/m'%\^i\%'%%%^
ACTE CINQUIÈME.
La scène se passe dans une rue, devant un monastère.
SCÈNE PREMIÈRE,
Entrent LE MARCHAND et ANGELO.
ANGELO.
Je suis fâché , monsieur , d'avoir retarde' votre dé-
part. Mais je vous proteste que la chaîne lui a été
livrée par moi, quoiqu'il ait la malhonnêteté incon-
cevable de le nier.
LE MARCHAND.
Comment cet homme est-il regardé dans cette
ville?
ANGELO.
Jouissant d'une réputation respectable , d'un cré-
dit sans bornes, singulièrement aimé : il ne le cède
à pas un citoyen de cette ville : sa parole me répon-
drait de toute ma fortune.
LE MARCHAND.
Parlez bas : c'est lui, si je ne me trompe , qui se
promène là.
ACTE V, SCÈNE I. 3o3
(Entrent Antipholus et Dromio de Syracuse. )
ANGELO.
Oui , c'est lui-même : et il porte à son cou cette
même chaîne qu'il a juré, par un parjure insigne,
n'avoir pas reçue. Monsieur, suivez-moi, je vais
l'aborder. — {A Antipholiis. ) Seigneur Antipholus,
je m'ëtonne que vous m'ayez cause' cette honte et cet
embarras, non sans nuire à votre propre re'putation.
Me nier d'un ton si décide' , avec des sermens , cette
chaîne-là même que vous portez à présent si ou-
vertement ! Outre l'accusation , la honte et l'empri-
sonnement que vous m'avez fait subir , vous avez
encore fait tort à cet honnête ami, qui, s'il n'avait
pas été forcé d'attendre l'issue de notre débat , aurait
mis à la voile , et serait actuellement en mer. Vous
avez reçu cette chaîne de moi : pouvez-vous le nier ?
ANTIPHOLUS.
Je le sais que je l'ai reçue de vous : je ne l'ai ja-
mais nié , monsieur.
ANGELO.
Oh! vous l'avez nié, monsieur, et avec serment
encore.
ANTIPHOLUS.
Qui m'a entendu le nier et jurer le contraire?
LE MARCHAND.
Moi que vous voyez , je l'ai entendu de mes
propres oreilles : allons, fî ! vous êtes un misérable.
C'est une honte , que vous respiriez l'air que respi-
rent les honnêtes gens.
ANTIPHOLUS.
Vous êtes un malheureux, de me charger de pa-
3o4 LES MÉPRISES,
reille accusation : je soutiendrai mon honneur et
ma probité contre vous , et tout à l'heure , si vous
osez me faire face.
( Ils tirent Tépée pour se battre. )
( Entrent Adriana, Laciana, la courtisane et autres.)
ADRIANA accourant.
Arrêtez, ne le blessez pas; pour l'amour de Dieu î
il est fou. — Saisissez-vous de lui , quelqu'un : ôtez-
lui son épe'e. — Liez Dromio aussi , et conduisez-les
à ma maison.
DROMIO.
Fuyons, naon maître, fuyons; au nom de Dieu,
cherchez un asile dans quelque maison. Voici une
espèce de prieuré : entrons-y vite , ou nous sommes
perdus.
( Antipliolus de Syracuse et Dromio entrent dans le couvent. )
(L'aibesse paraît. )
L'ABBESSE,
Apaisez-vous , honnêtes gens : pourquoi vous
pressez-vous en foule à cette porte ?
ADRIANA.
Je veux avoir mon pauvre époux, dont l'esprit
est égaré. Entrons , afin de pouvoir le lier comme
U faut, et l'emmener chez lui, pour rétablir sa
raison.
ANGELO.
Je le savais bien qu'il ne jouissait pas de son bon
sens.
LE MARCHAND.
Je suis fâché maintenant d'avoir tiré l'épée con-
tre lui.
ACTE V, SCÈNE ï. 3o5
L'ABBESSE.
Depuis quand est-il dans cet état de folie ?
ADRIANA.
Toute cette semaine il a été mélancolique, sombre
et chagrin, bien différent de ce qu'il était naturelle-
ment : mais jusqu'à cette après-midi , ses accès n'a-
vaient pas été poussés à ce point de frénésie.
L'ABBESSE.
N'a-t-il point fait une grande perte par un nau-
frage ? Enterré quelque ami chéri ? Ses yeux n'ont-
ils pas égaré son coeur dans un amour illégitime?
C'est un péché très-commun chez les jeunes gens
qui donnent à leurs yeux la liberté de tout voir : le-
quel de ces accidens a-t-il éprouvé?
ADRIANA.
Aucun ; si ce n'est peut-être le dernier. Je veux
dire quelque amourette qui l'éloignait souvent de
sa maison.
L'ABBESSE.
Vous auriez dû lui faire des remontrances.
ADRIANA.
Eh ! je l'ai fait.
L'ABBESSE.
Mais pas assez fortes.
ADRIANA.
Aussi fortes que la pudeur me le permettait.
L'ABBESSE.
Peut-être en particulier.
ADRIANA.
Et en public aussi.
ToM. III. 20
3o6 LES MÉPRISES,
L'A-BBESSE.
Oui , mais pas assez fréquemment.
ADRIANA.
C'e'tait le texte de tous nos entretiens : au lit,
je ne le laissais pas dormir, à force de le tenir sur
cet article. A table, je ne le laissais pas manger.
Étions-nous seuls , je lui en parlais sans cesse. En
compagnie, mes regards le lui disaient souvent : je
lui ai répète' sans cesse , que c'était une chose hon-
teuse et criminelle.
L'ABBESSE.
Et voilà comment il est arrivé que votre mari est
devenu fou : les clameurs envenimées d'une femme
jalouse sont un poison plus mortel que la dent d'un
chien enragé. Il paraît que son sommeil était inter-
rompu par vos querelles ; voilà ce qui a rendu sa tête
légère.Vous dites que les repas étaient assaisonnés de
vos reproches ; les repas troublés font les mauvaises
digestions, d'oii naissent le feu et le délire de la
lièvre. Et qu'est-ce que la fièvre sinon un accès de
folie ! Vous dites que vos criailleries ont interrompu
ses délassemens; en privant l'homme d'une douce
récréation , c'est lui causer une noire mélancolie
qui tient de près au farouche et inconsolable dés-
espoir; et le désespoir ne traine-t-il pas à sa suite
une troupe hideuse et empestée de pâles maladies
ennemies de l'existence ? Etre troublé dans ses repas,
dans ses délassemens, dans le sommeil qui conserve
la vie ? il y aurait de quoi rendre fous hommes et
bêtes. La conséquence est donc, que ce sont vos
ACTE V, SCÈNE T. 807
accès de jalousie qui ont prive' votre mari de Tusage
de sa raison.
LUCIANA.
Eh ! jamais elle ne lui a fait de remontrances
qu'avec la plus grande douceur, lorsque lui , il se
livrait à la fougue, à la brutalité' de ses emporte-
mens grossiers. (^A sa sœur.) Pourquoi donc en
essuyant ces outrages , gardez-vous le silence ?
ADRIANA.
Elle m'a livrée aux reproches de ma propre con-
science.— Bonnes gens, entrez, et tâchez de mettre
la main sur lui.
L'ABBESSE.
Non; jamais personne n'entre dans ma maison.
ADRIANA.
He' bien , ordonnez donc à vos domestiques de me
ramener mon mari.
L'ABBESSE.
Cela ne sera pas non plus : il a pris ce lieu pour
un asile sacré : et cette maison privilégiée garan-
tira sa liberté de vos mains, jusqu'à ce que je l'aie
ramené à l'usage de ses facultés, ou que j'aie perdu
mes peines en l'essayant.
ADRIANA.
Je veux être auprès de mon mari , je veux être
sa garde , et le soigner dans sa maladie , car c'est
mon office; et je ne veux d'autre ?_gent que moi-
même : ainsi laissez -le moi ramener dans ma
maison.
L'ABBESSE.
Prenez patience : je ne le laisserai point sortir
3o8 LES MÉPRISES,
que je n'aie employé les moyens approuvés que j'ai ,
syrops, drogues salutaires, et saintes oraisons , pour
le rétablir dans l'état naturel de l'homme : c'est
une partie de mon vœu, un devoir charitable de
notre ordre; ainsi retirez-vous, et laissez-le ici à
mes soins.
ADRIANA.
Je ne bougerai pas d'ici , et je ne laisserai point ici
m.on mari. Il sied mal à votre état de sainteté, de
séparer l'époux de l'épouse.
L'ABBESSE.
Calmez-vous ; et retirez:-vous , vous ne l'aurez
point.
' ( L'abbesse sort. )
LUCIANA.
Venez vous plaindre au duc de cette indignité.
ADRIANA.
Allons, venez : je me jetterai à ses pieds, et je
ne m'en relève point que mes larmes et mes prières
n'aient engagé sa seigneurie à se transporter en per-
sonne au monastère, pour forcer l'abbesse à nous
rendre mon mari.
LE MARCHAND.
Si je ne me trompe , l'aiguille de ce cadran marque
cinq heures. Je suis sûr que dans ce moment le
duc lui-même va se rendre en personne dans cette
vallée , scène de mort et de tristes exécu.tions , der-
rière les fossés de l'abbaye.
ANGELO.
Et pour quelle cause y viendrait-il ?
LE MARCHAND.
Pour voir ti*ancher la tête à un respectable mar-
ACTE V, SCÈNE I. 809
ehand de Syracuse, qui a eu le malheur d^enfi^eindre
les lois et les statuts de cette Avilie, en abordant
malheureusement dans cette baie.
ANGELO.
En effet, les voilà qui s'avancent : nous allons
assister à cette exécution.
LUCIANA, à sa sœur.
Jetez -vous aux pieds du duc, avant qu'il ait
passé l'abbaye.
( Enlie le duc avec son cortège. jEgéon , la tête nue, le bourreau, des gardes et autres
officiers. )
LE DUC, à un crieur public.
Faites encore une fois la proclamation publique :
que s'il se trouve quelque ami qui veuille payer la
somme pour lui, il ne mourra point, tant nous
nous intéressons à son sort !
ADRIANA, se jetant aux genoux da duc.
Justice, vénérable duc, justice contre l'abbesse?
LE DUC.
C'est une dame vertueuse et respectable : il n'est
pas possible qu'elle vous ait fait aucune offense.
ADRIANA.
Daignez m'écouter : Antipholus , mon époux —
que j'ai fait le maître de ma personne et de tout ce
que je possédais, à la sollicitation de vos lettres
pressantes a, dans ce jour fatal, été attaqué
d'un accès de folie des plus viole ns. Il s'est élancé
en furieux dans la rue ( et avec lui son esclave , qui
est aussi furieux que lui), outrageant les citoyens,
entrant de force dans leurs maisons , emportant
3io LES MÉPRISES,
avec lui bagues, joyaux, tout ce qui plaisait à son
caprice. Je suis parvenue à le faire enchaîner une
fois, et à le faire conduire chez moi, et je suis
allée aussitôt réparer les torts que sa furie avait
commis çà et là dans la ville. A ma grande sur-
prise, je ne sais par quel moyen il a pu s'échapper,
il s'est débarrassé des personnes qui le gardaient ,
siiivi de son esclave forcené comme lui; tous deux
poussés par une rage effrénée, les épées hors du
fourreau, nous ont rencontrés, et sont venus fondre
sur nous; ils nous ont écartés et forcés de fuir,
jusqu'à ce qu'à la fin il nous est arrivé plus de
renfort; nous allions venir à bout de les lier de
nouveau, lorsqu'ils se sont sauvés dans cette abbaye,
où nous les avons poursuivis. Et voilà que l'abbesse
nous ferme les portes , et ne veut pas permettre que
nous les retirions de son couvent. Ainsi , très-bien-
faisant duc, par votre autorité , ordonnez que mon
mari en soit tiré et emmené chez lui , pour y rece-
voir des secours»
LE DUC.
Votre mari a servi long-temps dans mes guerres;
et je vous ai engagé ma parole de prince, lorsque
vous l'avez admis à partager votre lit , de lui faire
tout le bien qui pourrait dépendre de moi. —Allons,
quelqu'un ! frappez aux portes de l'abbaye , et dites
à la dame abbesse de venir me parler : je veux
arranger ce différent, avant de passer outre.
( Entre un domestique. )
LE DOMESTIQUE.
0 ma maîtresse, ma maîtresse, courez vous ca-
ACTE V, SCÈNE I. 3n
cher et sauvez vos jours. Mon maître et son esclave
sont tous deux lâche's : ils ont battu les servantes à
tour de rôle, et enchaîné le docteur, dont ils ont
flambe' la barbe avec des tisons allumés ^^^^; et comme
il était tout en flammes, ils lui ont jeté sur le corps
des pelletées de fange infecte , pour éteindre le feu
qui avait pris à ses cheveux. Mon maître l'exhorte
à la patience, tandis que son esclave le tond avec
des ciseaux, comme un fou ^^^^ ; et sûrement, si
vous n'y envoyez un prompt secours , ils tueront à
eux deux le magicien.
ADRIAINA,
Tais-toi, imbécile : ton maître et son valet sont
tous deux ici ; et tout ce que tu nous dis là , est une
fable.
LE DOMESTIQUE.
Ma maîtresse, sur ma vie, je vous dis la vérité.
Depuis que j'ai vu cette scène , je suis accouru d'une
haleine, sans respirer. Il crie après vous, et il jure
que , s'il peut vous saisir, il vous grillera le visage ,
et vous défigurera. (On entend des cris de Vintérieur
de la scène.) Écoutez, écoutez : le voilà, je l'en-
tens : fuyez , ma maîtresse , sauvez-vous prompte-
ment.
LE DUC, à Adriana.
Venez, approchez-vous de moi, n'ayez aucune
crainte. — Défendez-la de vos hallebardes.
ADRIANA, voyant entrer Anlipliolus d'Ephèse.
0 dieux ! c'est mon mari ! Vous êtes témoins j^
qu'il reparaît ici comme un invisible esprit. 11 n'y
a qu'un moment , que nous l'avons vu entrer dans
3i2 LES MÉPRISES,
cette abbaye même; et le voilà maintenant qui
arrive d'un autre côté : cela passe l'intelligence hu-
maine !
( Entrent Antipholus et Dromio d'Ephèse. )
ANTIPHOLUS.
Justice, géne'reux duc ; oh! accordez-moi justice!
Au nom des longs services que je vous ai rendus ,
lorsque je vous ai protégé de mes armes dans le
combat, et que j'ai reçu de profondes blessures
pour préserver vos jours ; au nom du sang que j'ai
perdu pour vous , accordez-moi justice.
jEGÉON.
Si la crainte de la mort ne m'ôte pas la raison ,
c'est mon fils Antipholus que je vois, et Dromio.
ANTIPHOLUS,
Justice, bon prince, contre cette femme que
voilà ! Elle , que vous m'avez donnée vous-même
pour épouse , elle m'a outragé et déshonoré par le
plus grand et le plus cruel des affronts. Oui, il est
au-dessus de l'imagination , l'affront qu'elle m'a fait
essuyer sans pudeur aujourd'hui même.
LE DUC.
Expliquez-vous, et vous me trouverez juste.
ANTIPHOLUS.
Ce jour même , puissant duc , elle a fermé sur
moi les portes de ma maison , tandis qu'elle s'y
régalait avec d'infâmes fripons *^^'\
LE DUC.
Voilà une faute grave : répondez , femme : avez-
vous fait ce qu'il vous reproche ?
ACTE V, SCÈNE I. 3i3
ADRIANA.
Non, mon cligne seigneur : — Moi, lui et ma
sœur, nous avons diné ensemble aujourd'hui. Mal-
heur sur mon âme , si l'accusation dont il me charge
n'est pas de toute fausseté' !
LUCIANA,
Que je ne revoie jamais la lumière du jour, que
je ne goûte jamais le repos de la nuit , si elle ne dit
pas à votre grandeur la pure vérité !
ANGELO.
0 femme parjure ! toutes les deux mentent impu-
demment. Et quant à ce reproche que leur fait ce
furieux, rien n'est plus vrai.
ANTIPHOLUS.
Mon souverain , je vous parle de sang-froid , et
je sais ce que je dis. Je ne suis point troublé ni par
les vapeurs du vin , ni par le désordre de la colère ,
quoique l'excès de ces affronts puisse faire perdre
la raison au plus sage : cette femme m'a enfermé
dehors aujourd'hui , et je n'ai pu rentrer pour diner :
cet orfèvre que vous voyez , s'il n'était pas de com-
plot avec elle , pourrait en rendre témoignage : car
il était avec moi alors : il m'a quitté pour aller
chercher une chaîne, promettant de me l'apporter
au Porc-Épic , oii Baltasar et moi avons diné en-
semble : notre diné fini, et lui ne revenant point
au rendez-vous , je suis allé le chercher : je l'ai ren-
contré dans la rue, et ce marchand en sa compa-
gnie : là ce parjure orfèvre m'ajuré sans pudeur, que
j'avais aujourd'hui reçu de lui une chaîne que, Dieu
3i4 LES MÉPRISES,
le sait , je n'ai jamais vue : et pour cette cause , il
m'a fait arrêter par un sergent! J'ai obéi, et j'ai
envoyé' mon valet à ma maison chercher une cer-
taine somme en ducats : il est revenu, mais sans
argent. Alors, à force de raisons, j'ai déterminé
l'officier à m'accompagner lui-même jusque chez
moi. En chemin, nous avons rencontré ma femme,
sa sœur , et une canaille de vils complices : avec
eux ils conduisaient un certain Pinch , un mal-
heureux à la face d'un meure-de-faim, squelette
décharné, vil charlatan, un diseur de bonne aven-
ture, un escamoteur; un misérable dans la plus
affreuse disette, les yeux creux, et le regard effaré^
une momie ambulante. Ce dangereux coquin a
osé se donner pour un magicien; me regardant
les yeux , me tâtant le pouls , me bravant en face ,
lui qui à peine a un visage , et il s'est écrié que
j'étais possédé. Aussitôt ils sont tous tombés sur
moi , ils m'ont garrotté , m'ont entraîné , et m'ont
plongé , moi et mon valet , tous deux liés , dans un
humide et ténébreux cachot. A la fin, rongeant
avec mes dents les cordes qui me garrottaient, je
suis venu à bout de les rompre ; j'ai recouvré ma
liberté, et je suis aussitôt accouru ici aux pieds de
votre altesse : je la conjure de me donner une ample
satisfaction , pour ces indignités et les affronts inouïs
qu'on m'a fait souffrir.
ANGELO.
Mon prince, tout ce dont je suis témoin et ce que
je soutiens, c'est qu'il n'a pas dîné chez lui, mais
qu'on lui a fermé la porte.
ACTE V, SCÈNE I. 3i5
LE DUC.
Mais lui avez-vous livré on non la chaîne en
question ?
AiNGELO.
II l'a reçue de moi, mon prince; et lorsqu'il cou-
rait dans cette rue, ces gens-là lui ont vu la chaîne
à son cou.
LE MARCHAND.
De plus, moi je ferai serment que de mes propres
oreilles je vous ai entendu avouer que vous aviez
reçu de lui la chaîne, qu'ensuite vous l'avez nié
avec serment dans la place du marché ; et c'est à
cette occasion que j'ai tiré l'épée contre vous : alors
vous vous êtes sauvé dans cette abbaye qui est de-
vant nous, d'où vous n'avez pu, je crois, sortir que
par un miracle.
ANTIPHOLUS.
Jamais je n'entrai dans l'enceinte de cette abbaye;
jamais vous n'avez tiré l'épée contre moi; jamais je
n'ai vu la chaîne : que le ciel m'assiste, comme je
dis la vérité ! Et tout ce que vous m'imputez-là n'est
que mensonge.
LE DUC.
Quelle accusation embrouillée! Je crois que vous
avez tous bu dans la coupe de Circé. S'il était entré
dans cette maison, on l'y aurait trouvé; s'il était
fou il ne plaiderait pas sa cause avec tant de sang-
froid. — Vous dites qu'il a dîné chez lui ; l'orfèvre
le nie. — Et toi, maraud, c[ue dis-tu ?
DROMIO.
Prince, il a dîné avec cette femme au Porc-Épic.
3i6 LES MÉPRISES,
LA COURTISANE,
Oui, mon prince, il m'a enlevé de mon doigt
cette bague que vous lui voyez.
ANTIPHOLUS.
Cela est vrai, mon souverain; c'est d'elle que je
tiens cette bague.
LE DUC, à la courtisane.
L'avez-vous vu entrer dans cette abbaye ?
LA COURTISANE.
Aussi sûr, mon prince, qu'il l'est que je vois
votre grâce.
LE DUC.
Cela est étrange! — Allez, dites à l'abbesse de se
rendre ici : je crois vraiment que vous êtes tous
complètement fous !
( Un des gens du duc va chercher l'abbesse. )
jEGÉON.
Puissant duc , accordez-moi la liberté de dire un
mot. Peut-être vois-je ici un ami qui sauvera ma
vie et paiera la somme qui peut ime délivrer.
LE DUC.
Parlez librement , Syracusain, et expliquez-vous.
^GÉON, à Antipholus.
Votre nom , monsieur, n'est-il pas Antipholus ?
Et n'est-ce pas là votre esclave Dromio?
DROMIO dÉphèse.
Il n'y a pas encore une heure , monsieur, que j'é-
tais son esclave '^^^^ lié : mais lui, et je l'en remercie,
il a rongé mes deux cordes ; et maintenant je suis
Dromio et son esclave , mais délié.
ACTE V, SCÈNE I. 817
tEGÉON.
Je suis sûr que tous deux vous vous souvenez de
moi.
DROMIO d'ÉpLèse.
Nous nous souvenons de nous-mêmes, monsieur,
en vous voyant; car il y a quelques instans que nous
étions lies, comme vous l'êtes à présent. Vous n'êtes
pas le patient de Pinch? L'êtes-vous, monsieur?
JEGÉON, à Antiptolus.
Pourquoi ce regard étranger sur moi? Vous me
connaissez bien. '
ANTIPHOLUS d'Éphèse.
Je ne vous ai jamais vu de ma vie, jusqu'à ce
moment.
jEGÉON.
Oïl ! je le vois ; le chagrin m'a changé depuis la
dernière fois que vous m'avez vu : mes heures d'in-
quiétude , et la main destructrice du temps ont
gravé d'étranges traits sur mon visage. Mais dites-
moi encore, ne reconnaissez-vous pas ma voix?
ANTIPHOLUS dÉphèse.
Ni votre voix non plus.
JEGÉON.
Et toi , Dromio ?
DROMIO dÉphèse.
Ni moi, monsieur, je vous l'assure.
jEGÉON,
Et moi je suis sûr que tu la reconnais.
DROMIO d'Éphèse.
Oui, monsieur? Et moi je suis sûr que non; et ce
3i8 LES MÉPRISES,
qu'un homme vous nie, vous êtes maintenant tenu
de le croire.
jEGÉON.
Ne pas reconnaître ma voix ! 0 temps destructeur !
as-tu donc tellement déformé et épaissi ma langue ,
dans le court espace de sept années, que mon fils
unique, qui est sous mes yeux, ne puisse recon-
naître le faible accent de mes tristes douleurs ! Quoi-
que mon visage, sillonné de rides, soit caché sous
la froide neige de l'hiver, et que tous les canaux de
mon sang soient glacés , cependant un reste de mé-
moire luit dans la nuit de ma vie; les flambeaux à
demi consumés de ma vue ont encore quelque pâle
clarté ; mes oreilles assourdies ne sont pas entière-
ment privées d'entendre, et tous ces vieux témoins
( non, je ne puis me tromper ) me disent que tu es
mon fils Antipholus.
ANTIPHOLUS d'Éphèse.
Je n'ai jamais vu mon père de ma vie.
JEGÉON.
Il n'y a pas encore sept ans , jeune homme, tu le
sais , que nous nous sommes séparés à Syracuse ,• mais
peut-être, mon fils, as-tu honte de me reconnaître
dans finfortune.
ANTIPHOLUS d'Éphèse.
Le duc , et tous ceux de la ville qui me connais-
sent, peuvent attester avec moi que cela n'est pas
vrai ; je n'ai jamais vu Syracuse de ma vie.
LE DUC.
Je t'assure, Syracusain, que depuis vingt ans que
ACTE V, SCÈNE I. 819
je suis le patron d'Aiitipholus , jamais il n'a vu Sy-
racuse : je vois que ton grand âge et ton danger
troublent tes sens et ta raison.
( Entre l'abLesse , suivie d'Antipliolus et de Dromio de Syracuse. )
L'ABBESSE.
Très-puissant duc , vous voyez ici un homme
cruellement outragé.
( Tout le peuple s'approche et se presse pour voir.)
ADRIANA.
Je vois deux maris , ou mes yeux me trompent.
LE DUC.
Un de ces deux hommes est sans doute le génie de
l'autre; il en est de même de ces deux esclaves.
Lequel des deux est l'homme naturel , et lequel est
l'esprit? Qui peut les distinguer?
DROMIO de Syracuse.
C'est moi , monsieur, qui suis Dromio ; ordonnez
à cet homme-là de se retirer.
DR O M 10 d'Éphèse.
C'est moi , monsieur, qui suis Dromio , permettez
que je reste.
ANTIPHOLUS de Syracuse.
N'es-tu pas .^géon? ou es-tu son fantôme?
DROMIO de Syracuse.
0 mon vieux maitre ! qui donc l'a chargé ici de
ces liens ?
L'ABBESSE.
Quel que soit celui qui l'a enchaîné, je le déga-
gerai de sa chaîne ; et je regagnerai un époux en lui
320 LES MÉPRISES,
rendant la liberté. Parlez, vieillard, si vous êtes
l'homme qui eut une épouse jadis appelée Emilie ,
dont le sein vous donna deux beaux enfans, oh, si
vous êtes le même jEgéon, parlez, et parlez à la
même Emilie !
^GÉON.
Si je ne rêve point, tu es Emilie; si tu es elle,
dis-moi où est ce fils qui disparut de mes yeux, flot-
tant sur ce fatal radeau.
L'ABBESSE.
Lui et moi , avec le jumeau Dromio , nous fû-
mes recueillis par des habitans d'Epidamnum ; mais
un moment après de farouches pêcheurs de Co-
rinthe leur enlevèrent de force Dromio et mon fils;
et moi ils me laissèrent avec ceux d'Epidamnum. Ce
qu'ils devinrent depuis, je ne puis le dire; moi, la
fortune m'a placée dans l'état oii vous me trouvez.
LE DUC.
Voici son histoire de ce matin qui commence à se
vérifier ; ces deux Antipholus , ces deux fils si res-
semblans , et ces deux Dromio , tous les deux si
pareils; et puis ce que cette femme ajoute de son
naufrage ! — Voilà les parens de ces enfans que le
hasard réunit. Antipholus, tu es venu de Corinthe?
ANTIPHOLUS de Syracuse.
Non , prince ; non pas moi : je suis venu de Sy-
racuse.
LE DUC.
Allons , tenez-vous à l'écart; je ne peux distinguer
les deux individus.
ACTE V, SCÈNE I. Sai
ANTIPHOLUS dÉphèse.
Je suis venu de Corintlie, mon gracieux duc.
DROMIO dÉphèse.
Et moi avec lui.
ANTIPHOLUS d'Épbèse.
Conduit dans cette ville par le duc Ménaphon ,
votre oncle , ce guerrier si fameux.
ADRIANA.
Lequel des deux a dine' avec moi aujourd'hui?
ANTIPHOLUS de Syracuse.
Moi, ma belle dame.
ADRIANA.
Et n'êtes-vous pas mon mari ?
ANTIPHOLUS d'Éphèse.
Non , je soutiens que non.
ANTIPHOLUS de Syracuse.
Et j'en conviens avec vous ; quoiqu'elle m'ait
donné ce titre.... , et que cette belle demoiselle, sa
sœur, que voilà , m'ait appelé son frère. — Et ce
que je vous ai dit alors, j'espère avoir un jour l'oc-
casion de vous le prouver, si tout ce que je vois et
que j'entends n'est pas un songe.
ANGELO.
Voilà la chaîne , monsieur, que vous avez reçue
de moi.
ANTIPHOLUS de Syracuse.
Je le crois comme vous, monsieur; je ne le
nie pas.
ANTIPHOLUS d'Éphèse, à Angelo.
Et vous , monsieur, vous m'avez fait arrêter pour
cette chaîne.
ToM. m. ar
322 LES MÉPRISES,
ANGELO.
Je crois que oui, monsieur; je ne le nie pas.
ADRI AN A, à Antipholus d'Éphèse.
Je VOUS ai envoyé de l'argent, monsieur, pour vous
servir de caution par Dromio ; mais je crois qu'il ne
vous l'a pas porté.
( Désignant Di-omio de Syracuse. )
DROMIO de Syracuse.
Non pas moi ; vous ne m'avez point donné d'ar-
gent.
ANTIPHOLUS de Syracuse.
J'ai reçu de vous cette bourse de ducats ; et c'est
Dromio, mon valet, qui me l'a apportée : je vois à
présent que nous avons rencontré l'un le valet de
l'autre. On a pris cet Antipholus pour moi, et moi
pour lui; et de là sont venues ces méprises.
ANTIPHOLUS dÉphèse.
J'engage ici ces ducats pour la rançon de mon
père, que voilà.
LE DUC,
Il n'en aura pas besoin : votre père est libre, et
sa vie est en sûreté.
LA COURTISANE, à Antipholus d'Éphèse.
Monsieur, il faut que vous me rendiez ce diamant.
ANTIPHOLUS d'Éphèse.
Le voilà , prenez-le , et bien des remercîmens
pour la bonne chère dont vous m'avez régalé.
L'ABBESSE.
Illustre duc, daignez nous faire la grâce de venir
avec nous et d'entrer dans cette abbaye : vous en-
ACTE V, SCÈNE T. 323
tendrez l'histoire entière de nos aventures. Et vous
tous qui êtes assemble's en ce lieu , et qui avez souf-
fert quelque préjudice des erreurs réciproques d'un
jour, venez, accompagnez-nous, et vous aurez pleine
satisfaction. — Pendant vingt-cinq ans entieis, j'ai
souffert les douleurs de mère pour vous enfanter
tous deux, mes enfans, et ce n'est que de cette heure
que je suis enfin délivrée, et que vous naissez pour
moi. — Le duc, mon mari, et mes deux enfans, et
vous, les calendriers de leur naissance, venez avec
moi à une fête d'accouchée ; à de si longues douleurs
doit succéder une telle nativité.
LE DUC.
De tout moncœur; je veux jaser comme une com-
mère à cette fête,
( Sortent le duc, l'abbesse, JEgéon , la courtisane, le marchand et la suite. )
DROMIO de Syracuse , à Antipliolus d'Eplièse.
Mon maître, irai-je reprendre à bord votre ba-
gage?
ANTIPHOLUS d'Éphèse.
Dromio, quel bagage à moi as-tu donc embarque'?
DROMIO de Syracuse.
Tous vos effets , que vous aviez à l'auberge du
Centaure.
ANTIPHOLUS de Syracuse.
C'est à moi qu'il veut parler : c'est moi qui suis
ton maître, Dromio; allons, viens avec nous : nous
allons pourvoir à cela dans un moment : embrasse
ici ton frère, et réjouis-t(;«: avec lui.
( Les deux Antipholus sortent. )
324 LES MÉPRISES, ACTE V, SCÈNE I.
DROMIO de Syracuse.
Il y a à la maison de votre maître , une grosse
dondon qui , aujourd'hui à dîner , m'a encuislné,
en me prenant pour vous. Ce sera désormais ma
soeur, et non ma femme.
DROMIO d'Éphèse.
Il me semble que vous êtes mon miroir , plutôt
que mon frère. Je vois dans votre visage que je suis
un joli garçon. — Voulez-vous entrer dans l'abbaye
et voir leur fête?
DROMIO de Syracuse.
Ce n'est pas à moi, monsieur, à passer le premier:
vous êtes mon aîné.
DROMIO d'Éphèse.
C'est une question : comment lare'soudrons-nous?
DROMIO de Syracuse.
Nous tirerons à la courte-paille pour la décider.
Jusque-là, passez devant.
DROMIO d'Éphèse.
Allons, passons donc. Nous sommes entrés dans
le monde comme deux frères : entrons ici de front
et les mains entrelacées, et non pas l'un devant
l'autre.
( Ils sortent. )
FIN DU CINQUIEME ET DERNIER ACTE.
NOTES
SUR LES MÉPRISES,
ÇO Cj 'ÉTAIT jadis une superstition universelle de croire qu'un
grand revers inattendu était l'effet de la vengeance céleste , qui
punissait l'homme d'un crime caché. jEgéon veut persuader à
ceux qui l'entendent que son malheur n'est ici l'effet que de la
«lestinée humaine, et non la peine d'un crime. Warburton.
D'après cette note , Letourneur traduit :
That my end
Was wrought by nature and not by vile offense,
par cette phrase : « Ma perte est l'ouvrage de la nature^ et non
la peine d'un crime honteux et caché. »
Nous avons adopté une explication plus simple de ce mot
nature. Nature est ici pour affection naturelle — ,^géon est
victime de son amour paternel ; c'est ce sentiment qui le con-
duit à Éphèse , et qui cause sa mort.
^'^ I come in post ,
I return , I sball be in post indeed.
L'équivoque roule sur le m.o\, post, qui veut dire poste dans
le premier vers , et poteau dans le second. Avant que l'écriture
fut un talent universel , il y avait , dans les boutiques , un po-
teau sur lequel on notait avec de la craie les marchandises dé-
bitées. La manière dont les boulangers comptent encore le pain
qu'ils fournissent a quelque chose d'analogue à cet ancien
326 NOTES
C3) Mark, marc et marque. Le calembourg est plus exact
en anglais.
C4) C'était le reproche que les anciens faisaient à cette ville ,
qu'ils appelaient proverbialement : E(p£(7ia aXeçrjjaofxa/a.
t^) At hand, c'est-à-dire, sur tes pas.
(^) Stand, et under stand. Stand iinder, être dessous, et com-
prendre.
O^ Nous avons traduit horn-mad par , être de l'ordre du
croissant ; pour donner le sens de ce jeu de mots , voici le
texte :
DROM. 3Jj- masler is horn-mad.
ADR. Horn-mad, thou villain!
DROM. / m.ean not cuckold-mad , but sure he is stark-mad.
C^) Nous citerons encore le texte, pour faire voir en quoi
consiste le jeu de mots :
ADR. / wi'll break thjy pâte a cross,
DROM. And he -well bless that cross with other beating.
(9) On comprend que rond est ici synonyme de sphérique.
0°) 'This method inyour sconce.
DROM. Sconce, calljou it^ etc.
Sconce , veut dire , tête eifort.
(") Basting , du verbe ta baste^ arroser et rosser.
(^'^) C'est toujours le mot basting qui fournit l'équivoque.
^' ■' Lenfa qui velut assitas
Vitis implicat arbores,
Implicabitur in tuum
Complexum
Catullus.
SUR LES MÉPRISES. 827
C'4) Dans l'anglais morne. Ce mot doit son origine au mot
français momon , qui signifie un jeu de dés dans une mascarade,
dont la règle est d'observer un silence absolu; quelque somme
qu'un masque mette , un autre la couvre sans prononcer un seul
mot, d'oii vient aussi le mot anglais mum! silence. lÎAWKms.
C'^) Hâve at jou with a proverbe ! — Shall I set mjr staff"?
Luce. Hâve atjou with anotlier , that is — when ? canj-ou tell?
Il paraît que ceci fait allusion à quelque jeu de proverbe.
Les commentateurs se taisent ici; Letourneur tranche la diffi-
culté en la supprimant; et malgré ce qu'ajoute Dromio d'É-
phèse , nous sommes obligés de dire encore : Fiat lux.
^'^^ Crow en anglais , veut dire un corbeau et un levier: un
Anglais serait bien embarrassé pour traduire notre mot rossi-
gnol s'il était pris dans le sens de picklock et de nightingale
en mêrrie temps.
t^7) Letourneur traduit ce proverbe par un autre. Si les au-
tres ont le visage , montrez-nous du moins le masque.
('*^ Nell, et an ell , une aune.
('9) C'est-à-dire qu'elle a le front couvert de pustules , comme
si elle était attaquée de cette maladie pour laquelle tant d'avis
charitables tapissent les murs de Paris. Cette maladie se déclara
presque épidémiquement au siège de Naples par Charles VIII ;
nos pères l'appelèrent le mal napolitain ; mais toute l'Europe
nous en fit honneur , et le titre de morbus gallicus , mal fran-
çais , lui est plus généralement donné dans les livres de mé-
decine latins.
^^°^} Gilders , pièces de monnaie valant depuis un schelling
six sous jusqu'à deux schellings.
(^^0 Allusion à ces météores de l'athmosphère qui ressemblent
à des rangs de combattans. Shakspeare leur compare ailleurs les
guerres civiles. Warburton.
328 ' NOTES
^^^ Expression proverbiale , ]e. m'étourdis en parlant d'autre
chose que de l'objet qui m'est cher. Steevens.
C'^) Buff était une expression vulgaire , pour dire la peau
d'un homme, le vêtement qui dure autant que le corps. Ever-
lasting garment peut donc se rendre littéralement par l'habit
qui dure toujours. On peut aussi dire un diable en habit d'hn-
fnoJ telle , comme Letourneur ; et voici la note de Steevens citée
par lui : « Du temps de Shakspeare, les sergens ( pousse -culs )
étaient vêtus d'une sorte d'étoffe appelée encore aujourd'hui
immortelle , à cause de sa durée. »
Dans la scène suivante, Dromio joue encore sur le mot bujf ,
et appelle le sergent le portrait du vieil Adam , c'est-à-dire ,
d'Adam avant sa chute , d'Adam tout nu.
^^^ Huns counterj c'est-à-dire, qui retourne sur ses pas,
comme un limier qui a perdu la piste. 11 y a donc contradiction
avec la phrase suivante qui signifie éventer la trace. Mais cette
ambiguïté tient à un jeu de mots sur counter ., fausse voie à la
chasse, et nom d'une prison de Londres. Le sergent était un
sergent de cette prison.
(^5) Enfer , c'était le nom donné en Angleterre au cachot
le plus obscur d'une prison.
11 y avait aussi un lieu de ce nom dans la chambre de l'échi-
quier oii l'on retenait les débiteurs de la couronne.
(ûS) Au lieu de on the case , il faut lire , selon Gray , out the
case : ce qui exprimerait l'espèce d'action qu'a celui à qui on
fait un tort, mais sans violence, et dans un cas non prévu par
la loi.
(27) Bond, billet , obligation , qui se prononce comme band;
hand veut dire aussi un lien , une cravate , etc.
(28) J/'cyez la note 23.
C«e) Dttmnce, durée, prison.
SUR LES MÉPRISES. 829
t^") Bonds, obligations , et bands , liens. A cause de l'équi-
voque , on pourrait traduire : Le sergent des liens , celui qui
force tout homme qui brise les liens d'en répoudre.
(30
Anges , pièces d'argent.
(^*) L'équivoque est fondée sur le mot h'ght , qui, px'is adi'ec-
jectivement, veut dire léger, légère ( fille légère) , et substan-
tivement , lumière ( fille de lumière).
(33) Hespïce finem , respice fimem , ces mots semblent ren-
fermer une allusion à un fameux pamphlet du temps , écrit
par Buchanan contre le lord de Liddington , lequel finissait par
ces mots.
La prophétie du perroquet fait allusion à la coutume du peu-
ple qui apprend à cet oiseau des mots sinistres. Lorsque quelque
passant s'en offensait , le maître de l'oiseau lui répondait : prenez
garde , mon perroquet est prophète. Warburton.
(34) Comme les vestales , la cuisinière entretient le feu.
JoHNSOJT.
C^^) Cette risible circonstance pouvait trouver place ici dans
une comédie; mais, proh piidor ! on la retrouve dans le plus
classique de tous les poètes, au milieu des horreurs du carnage
d'une bataille : les anti-romantiques l'auraient peut-être con-
damnée comme déplacée dans une épopée moderne.
Obvius ambustum torrem Chorinseus ab arâ
Corripit , et venienti Ebuso , plagaraque ferenti
Occupât os flammis : olli ingens barba reluxit ,
Nidoreoique arabusta dédit.
Virgile j Enéide , Lwre XII.
Gloire à Virgile , malgré ses taches ! gloire à tout poëte qui
comme lui consacrera sa muse à un poëme national !
(36) Peut-être e'tait-ce la coutume de raser la tête aux idiots
et aux fous ! Steevens.
33o NOTES SUR LES MÉPRISES.
On trouve dans les lois ecclésiastiques d'Alfred une amende
de lo schellings contre celui qui aurait, par injure, tondu un
homme du peuple comme un fou. Tollet.
C37) Harlots, mot applicable également aux fripons et aux
filles.
C38) Bond-jnan , homme lié , et esclave.
MACBETH,
TRAGÉDIE.
^
NOTICE
SUR MACBETH
Jdn Tannëe 1034, Duncan succéda sur le trône
d'Ecosse à son grand-père Malcolm. Il tenait
son droit de sa mère Be'atrix , fille aînée de Mal-
colm : la cadette, Doada , était mère de Macbeth
qui se trouvait ainsi cousin germain de Dun-
can. Le père de Macbeth était Finie g , thane de
Glamis, désigné sous le nom de Sinell dans la
tragédie et dans la chronique d'HoUinshed ,
d'après l'autorité d'Hector Boèce , à qui a été
emprunté le récit des événemens concernant
Duncan et Macbeth. Comme Shakspeare a
isuivi de point en point la chronique d'Hollin-
shed, les faits contenus dans cette chronique
sont nécessaires à rappeler ; ils ont d'ailleurs en
eux-mêmes un intérêt véritable.
Macbeth s'était rendu célèbre par son cou-
rage, et on l'eût jugé parfaitement digne de
régner, s'il n'eût été de sa nature , dit la chro-
334 NOTICE
nique, quelque peu cruel. Duncan, au contraire,
prince peu guerrier, poussait jusqu'à l'excès la
douceur et la bonté 5 en sorte que, si l'on eût pu
fondre les caractères des deux cousins et les tem-
pérer l'un par l'autre, on aurait eu, dit la chro-
nique, un digne roi et un excellent capitaine.
Après quelques années d'un règne paisible,
la faiblesse de Duncan ayant encouragé les mal-
faiteurs , Banquo , thane de Lochaber, et chargé
de recueillir les revenus du roi , se vit forcé de
punir un peu sévèrement (^somewhatsharpelie)
quelques-uns des plus coupables , ce qui occa-
siona une révolte. Banquo se vit enlever tout
l'argent qu'il avait reçu , faillit perdre la vie ^
et ne s'échappa qu'avec peine et couvert de bles-
sures. Aussitôt qu'elles lui permirent de se
rendre à la cour, il alla porter plainte à Duncan :
il détermina enfin celui-ci à faire sommer les
coupables de comparaître; mais ils tuèrent le
sergent d'armes qu'on leur avait envoyé , et se
préparèrent à la défense, excités par Macdo-
waldle plus considéré d'entre eux , qui, réunis-
sant autour de lui ses parens et ses amis , leur
représenta Duncan comme une sainte soupe au
lait ( saint hearted milksop ) plus propre à
SUR MACBETH. 335
gouverner des moines qu'à régner sur une na-
tion aussi guerrière que les Ecossais. La révolte
s'étendit particulièrement sur les îles de l'ouest,
d^oii une foule de guerriers vinrent dans le Lo-
chaber se ranger autour de Macdowald^ l'es-
poir du butin attira aussi d'Irlande un grand
nombre de Rernes et de Galloglasses ( ^ojez
la note 4)? prêts à suivre Macdowald partout où
il voudrait les conduire. Au moyen de ces ren-
forts , Macdowald battit les troupes que le roi
avait envoyées à sa rencontre, prit leur chef
Malcolm , et , après la bataille , lui fit trancher
la tête.
Duncan , consterne de ces nouvelles , assem-
bla un conseil 5 oii Macbeth, lui ayant vive-
ment reproché sa faiblesse et sa lenteur à punir^
qui laissaient aux rebelles le temps de s'assem-
bler, offrit cependant de se charger, avec Ban-
quo, de la conduite de la guerre. Son offre
ayant été acceptée , le seul bruit de son appro-
che avec de nouvelles troupes effraya tellement
les rebelles , qu'un grand nombre déserta secrè-
tement ; et Macdowald , ayant essayé avec le
reste de tenir tête à Macbeth, fut mis en dé-
roule, et forcé de s'enfuir dans un château oii
336 NOTICE
il avait renfermé sa femme et ses enfans ;
mais, désespérant d'y pouvoir tenir, et dans la
crainte des supplices, il se tua, après avoir tué
d abord sa femme et ses enfans. Macbeth entra
sans obstacle dans le château , dont les portes
étaient demeurées ouvertes. Il n'y trouva plus
que le cadavre de Macdowald au milieu de
ceux de sa famille -, et la barbarie de ce temps
fut révoltée de ce qu'insensible à ce tragique
spectacle, Macbeth lit couper la tête de Mac-
dowald pour l'envoyer au roi, et attacher le
reste du corps à un gibet. Il fit acheter très-
cher aux habitans des îles le pardon de leur
révolte , ce qui ne l'empêcha pas de faire exé-
cuter tous ceux qu'il put prendre encore dans
le Lochaber. Les habitans se récrièrent haute-
ment contre cette violation de la foi promise ,
et les injures qu'ils proférèrent contre lui à cette
occasion irritèrent tellement Macbeth, qu'il fut
près de passer dans les îles avec une armée
pour se venger 5 mais il fut détourné de ce pro-
jet par les conseils de ses amis , et surtout par
les présens au moyen desquels les insulaires
achetèrent une seconde fois leur pardon.
Peu de temps après , Suénon , roi de Nor-
SUR MACBETH. 337
wege, ayant fait une descente en Ecosse, Dun-
can, pour lui résister, se mit à la tête de la
partie la plus considérable de son arniëe , dont
il confia le reste à Macbeth et à Banquo. Dun-
can, battu et près de s'enfuir, se réfugia dans le
château de Perth^ où Suënon vint l'assiéger.
Duncan ayant secrètement instruit Macbeth de
ses intentions, feignit de vouloir traiter, et
traîna la chose en longueur, jusqu'à ce qu'enfin
averti que Macbeth avait réuni des forces suffi-
santes, il indiqua un jour pour livrer la place,
et en attendant offrit aux Norwégiens de leur
envoyer des provisions de bouche, qu'ils accep-
tèrent avec d'autant plus d'empressement que
depuis plusieurs jours ils souffraient beaucoup
de la disette. Le pain et la bière qu'on leur li-
vra avaient été mêlés du jus d'une baie extrême-
ment narcotique, en sorte que, s'en étant ras-
sasiés avec avidité , ils tombèrent dans un som-
meil dont il fut impossible de les tirer. Alors
Duncan fit avertir Macbeth qui , arrivant en
diligence, et entrant sans obstacle dans le camp,
massacra tous les Norwégiens dont la plupart ne
se réveillèrent pas , et dont les autres se trou-
vèrent tellement étourdis par l'effet du sopori-
ToM. II L 22
338 NOTICE
fique, qu'ils ne purent faire aucune défense. Un
grand nombre de mariniers de la flotte norwé-
gienne, qui étaient venus pour prendre leur part
de Tahondance répandue dans le camp , parta-
gèrent le sort de leurs compatriotes, et Sué-
non 5 qui se sauva, lui onzième, de cette bou-
cherie, trouva à peine assez d'hommes pour
conduire le vaisseau sur lequel il s'enfuit en
Norwége. Ceux qu'il laissa derrière furent, trois
jours après, tellement battus par un vent d'est
qu'ils se brisèrent les uns contre les autres et
s'enfoncèrent dans la mer, dans un lieu appelé
les sables de Drownelovs^^ oii ils sont encore au-
jourd'hui (1574)5 dit la chronique, « au grand
» danger des vaisseaux qui viennent sur la côte,
)) la mer les couvrant entièrement pendant le
» flux, tandis que le reflux en laisse paraître
» quelques parties au-dessus de l'eau. )i Ce dés-
astre causa une telle consternation en Nor-
W^ége, qu'encore plusieurs années après, on n'y
armait point un chevalier sans lui faire jurer
de venger ses compatriotes tués en Ecosse. Dun-
can , pour célébrer sa délivrance , ordonna de
grandes processions j mais , pendant qu'on les
célébrait , on apprit le débarquement d'une
SUR MACBETH. 339
armée de Danois sous les ordres de Canut , roi
d'Angleterre , qui venait venger son frère Sue'-
non. Macbeth et Banquo allèrent au-devant
d'eux, les défirent, les forcèrent à se rembar-
quer, et à payer une somme considérable pour
obtenir la permission d'enterrer leurs morts à
Saint-Colmes-Inch, où, dit la chronique, on
voit encore un grand nombre de vieux tombeaux
sur lesquels sont gravées les armes des Danois.
Tels sont , dans les exploits de Macbeth et
de Banquo , ceux dontShakspeare, d'après Hol-
linshed , a fait usage dans sa tragédie. Ce fut
peu de temps après que Macbeth et Banquo,
se rendant à Fores, où était le roi, et chassant
en chemin à travers les bois et les campagnes ,
sans autre compagnie que seulement eux-
mêmes^ furent soudainement accostés au milieu
d'une lande par trois femmes bizarrement vê-
tues et semblables a des créatures de ï ancien
monde [elder world) ( /^ojez la note 7 ) , qui
saluèrent Macbeth précisément comme on le
voit dans la tragédie. Sur quoi Banquo :
« Quelle manière de femmes étes-vous donc,
» dit- il, de vous montrer si peu favorables en-
» vers moi, que vous assigniez à mon compa-
34o NOTICE.
n gnon non-seulement de grands emplois , mais
» encore un royaume , tandis qu'à moi vous ne
» me donnez rien du tout? » — « Vraiment,
» dit la première d'entr'elles, nous te promet-
» tons de plus grands biens qu'à lui, car il ré-
» gnera en effet, mais avec une fin malheu-
» reuse, et ne laissera derrière lui aucune poste'-
» rite pour lui succéder^ tandis qu'au contraire,
» toi, à la vëritë, ne régneras pas du tout,
)) mais de toi sortiront ceux qui gouverneront
» l'Ecosse par une longue suite de postérité
» non interrompue. » Aussitôt elles disparurent.
Quelque temps après, le thane de Gawdor ayant
été mis à mort pour cause de trahison , son titre
fut conféré à Macbeth, qui commença, ainsi
que Banquo, à ajouter grande foi aux prédic-
tions des sorcières et à rêver aux moyens de
parvenir à la couronne.
Il avait des chances d'y arriver légitime-
ment , les fils de Duncan n'étant pas encore en
âge de régner , et la loi d'Ecosse portant que , si
le roi mourait avant que ses fils ou descendans
en ligne directe fussent assez âgés pour prendre
le maniement des affaires, on élirait à leur
place le plus proche parent du roi défunt.
SUR MACBETH. 341
Mais Diincan ayant désigné avant lage son fils
Malcolni pour prince de Cumberland et son
successeur au trône, Macbeth, qui vit par-là
ses espérances renversées, se crut en quelque
sorte le droit de venger l'injustice qu'il éprou-
vait. Il y était d'ailleurs sans cesse excité par
Guach sa femme , qui, brûlant du désir de se
voir reine, et impatiente de tout délai, dit Boèce,
comme le sont toutes les femmes^ ne cessait
de lui reprocher son manque de courage. Mac-
beth ayant donc assemblé à Inverness , d'autres
disent à Botgsvane , un grand nombre de ses
amis à qui il fit part de son projet ( Voyez la
note 10), tua Duncan, et se rendit avec son
parti à Scone, où il se mit sans difficulté en pos-
session de la couronne.
La chronique d'Hollinshed rapporte sans au-
cun détail le meurtre de Duncan. Ceux qu'a
employés Shakspeare sont tirés d'une autre
partie de cette même chronique concernant le
meurtre du roi Duffe assassiné plus de soixante
ansauparavant , par un seigneur écossais nommé
Don wald. Voici les circonstances de ce meurtre,
telles que les rapporte la chronique.
Duffe s'était montré, dès le commencement
342 NOTICE
de son règne, très-occupë de protéger le peuple
contre les malfaiteurs et personnes oisives qui
ne ^foulaient uii^re que sur les biens des autres.
Il en fit exéculer plusieurs , força les autres à se
retirer en Irlande , ou bien à apprendre quelque
métier pour vivre. Bien qu'ils ne tinssent , à ce
qu'il paraît, à la haute noblesse d'Ecosse que
par des degrés assez éloignés , les nobles , dit la
chronique, furent très-offensés de cette extrême
rigueur j « regardant comme un déshonneur,
» pour des gens descendus de noble parentage,
» d'être contraints de gagner leur vie par le
» travail de leurs mains, ce qui n'appartient
» qu'aux hommes de la glèbe et autres de la
» basse classe , nés pour travailler à nourrir la
)) noblesse , et pour obéir à ses ordres. » Le roi
fut en conséquence regardé par eux comme en-
nemi des nobles, et indigne de les gouverner,
étant , disaient-ils , uniquement dévoué aux in-
térêts du peuple et du clergé , qui faisaient en
ce temps cause commune contre l'oppression
des grands seigneurs. Le mécontentement s'ac-
croissant tous les jours, il s'éleva plusieurs ré-
voltes , dans l'une desquelles entrèrent quelques
jeunes gentilshommes , parens de Donw^ald ,
SUR MACBETH. 343
lieutenant pour le roi du château de Fores. Ces
jeunes gens furent pris , et Donwald, qui jus-
qu'alors avait servi fidèlement et utilement le
roi, se flatta d'obtenir leur grâce ; mais n'ayant
pu y parvenir, il en conçut un violent ressen-
timent. Sa femme , que des causes pareilles ir-
ritaient contre le roi , n'épargna rien pour l'ai-
grir, lui fit comprendre combien il lui serait
facile de se venger lorsque Duffe viendrait,
comme il lui arrivait souvent _, loger à Fores ,
sans autre garde que la garnison du château
entièrement à leur dévotion, et elle lui en in-
diqua tous les moyens.
Duffe étant venu peu de temps après à Fores,
la veille de son départ, lorsqu'il se fut couché
après avoir prié Dieu beaucoup plus tard qu'à
l'ordinaire , Donwald et sa femme se mirent à
table avec les deux chambellans, dont ils avaient
préparé avec soin V arrière-souper ou collation ,
et les enivrèrent si bien , qu'ils les firent tom-
ber dans un sommeil léthargique. Alors Don-
wald , quoique dans son cœur il abhorrât cette
action, excité par sa femme, appela quatre de
ses domestiques instruits de son projet, et qu'il
avait séduits par des présens. Ils entrèrent dans la
344 NOTICE
chambre de Duffe, le tuèrent, emportèrent
son corps hors du château par une poterne , et,
le mettant sur un cheval prépare à cet effet , le
transportèrent à deux milles de là, près d'une
petite rivière qu'ils détournèrent avec l'aide de
quelques paysans; puis, creusant une fosse dans
le fond du lit de la rivière , ils y enterrèrent le
cadavre et firent repasser les eaux par-dessus,
dans la crainte que s'il venait à être découvert ,
ses blessures ne saignassent lorsque Donwald
en approcherait, et ne le fissent ainsi reconnaître
comme l'auteur du meurtre. Donwald, pen-
dant ce temps , avait eu soin de se tenir parmi
ceux qui faisaient la garde , et qu'il ne quitta pas
pendant le reste de la nuit. Les circonstances
subse'quentes relatives au meurtre des deux
chambellans sont telles que Shakspeare les a
représentées dans Macbeth. Il en est de même
des prodiges qu'il rapporte, et qui eurent lieu à
la mort de Duffe. Le soleil ne parut point du-
rant six mois, jusqu'à ce qu'enfin les meurtriers
ayant été découverts et exécutés , il brilla de
nouveau sur la terre , et les champs se couvri-
rent de fleurs, bien que ce ne fût pas la saison.
Pour revenir à Macl^eth , les dix premières
SUR MACBETH. 345
années de son règne furent signalées par un
gouvernement sage, équitable et vigoureux. On
rapporte plusieurs de ses lois, dont voici quel-
ques-unes.
« Celui qui en accompagnera un autre pour
» lui faire cortège, soit à l'église, au marché,
» ou à quelque autre lieu d'assemblée publique,
» sera mis à mort , à moins qu'il ne reçoive sa
)) subsistance de celui qu'il accompagne. » La
peine de mort était également portée contre
celui qui prêtait serment à tout autre qu'au roi.
(( Aucune sorte de seigneurs et de grands
» barons ne pourront, sous peine de mort, con-
» tracter mariage les uns avec les autres , sur-
» tout si leurs terres sont voisines. »
i( Toute arme ( armoiir) et toute épée portée
j) pour un autre effet que la défense du roi et du
» roj^aume en temps de guerre , sera confis-
)) quée à l'usage du roi , avec tous les autres
» biens meubles ( mo^eable goods ) de la par-
)) tie délinquante. » Il est également défendu à
tout homme du peuple d'entretenir un cheval
pour aucun autre usage que l'agriculture , mais
cela sous peine seulement de confiscation du
cheval.
346 NOTICE
(( Tous ceux qui , nommes gouverneurs ou
» ( comme je puis les appeler ) capitaines ,
» achèteront quelques terres ou possessions
» dans les limites de leur commandement ,
» perdront ces terres ou possessions , et l'argent
» qui aura servi à les payer. » Il leur est égale-
ment défendu , sous peine de perdre leurs char-
ges, sans pouvoir être remplacés par personne
de leur famille , de marier leurs fds ou filles
dans leur gouvernement.
« Personne ne pourra siéger dans une cour
» temporelle, sans y être autorisé par une con-
» vention du roi. » Tous les actes doivent être
également passés au nom du roi.
Quelques autres lois ont pour objet d'assurer
les immunités du clergé et l'autorité des censu-
res de l'église , régler les devoirs de la chevale-
rie , les successions , etc. Plusieurs de ces lois ,
dont quelques-unes assez singulières pour le
temps , sont faites par des motifs d'ordre et de
règle ^ d'autres sont destinées à maintenir l'indé-
pendance civile contre le pouvoir oppressif des
officiers de la couronne; mais la plupart ont
évidemment pour objet de diminuer la puis-
sance des nobles , et de concentrer toute l'auto-
SUR MACBETH. 347
rite dans les mains du roi. Toutes sont rappor-
tées par les historiens du temps comme des
lois sages et bienfaisantes ; et si Macbeth fût
arrive au trône par des moyens légitimes , s'il
eût continué dans les voies de la justice comme
il avait commence , il aurait pu , dit la chroni-
que d'Hollinshed, être compté au nombre des
plus grands princes qui eussent jamais régné.
Mais ce n'était, continue notre chronique,
qu'un zèle d'équité contrefait , et contraire à son
inclination naturelle. Macbeth se montra enfin
tel qu'il était 5 et le même sentiment de sa si-
tuation qui l'avait porté à rechercher la faveur
publique par la justice , changea la justice en
cruauté ; « car les remords de sa conscience le
i) tenaient dans une crainte continuelle qu'on
» ne le servît de la même coupe qu'il avait ad-
» ministrée à son prédécesseur, j) Dès lors
commence le Macbeth de la tragédie. Le
meurtre de Banquo , exécuté de la même
manière et pour les mêmes motifs que ceux que
lui attribue Shakspeare, est suivi d'un grand
nombre d'autres crimes qui lui font (( trouver
» une telle douceur à mettre ses nobles à mort ,
» que sa soif pour le sang ne peut plus être sa-
348 NOTICE
» tisfaite , et le peuple n'est pas plus que la no-
» blessé à l'abri de ses barbaries et de ses rapi-
)) nés. » Des magiciens l'ont averti de se garder
de Macduff , dont la puissance d'ailleurs lui fai-
sait ombrage , et sa haine contre lui ne cherchait
qu un prétexte ( Voyez la note 26 ). Macduff,
averti du danger , forma le projet de passer en
Angleterre pour engager Malcolm , qui s'y était
réfugié, à venir réclamer ses droits. Macbeth
en fut informé , « caries rois , dit la chronique,
» ont des yeux aussi perçans que le lynx, et
» des oreilles aussi longues que Midas , » et
Macbeth tenait chez tous les nobles de son
royaume des espions à ses gages. La fuite de
Macduff , le massacre de tout ce qui lui appar-
tenait, sa conversation avec Malcolm , sont des
faits tirés de la chronique. Malcolm opposa d'a-
bord aux empressemens de Macduff les rai-
sons tirées de sa propre incontinence , et Mac-
duff lui répond comme dans Shakspeare , en
ajoutant seulement : a Fais-toi toujours roi, et
n j'arrangerai les choses avec tant de prudence,
» que tu pourras te satisfaire à ton plaisir, si se-
» crètement que personne ne s'en apercevra. »
Le reste de la scène est fidèlement imité par le
SUR MACBETH. 349
poète; et tout ce qui concerne la mort de Mac-
beth , les prédictions qui lui avaient été faites ,
et la manière dont elles ont été à la fois éludées
et accomplies, est tiré presque mot pour mot
de la chronique , où nous voyons enfin comment
« par l'illusion du diable il déshonora , par la
» plus terrible cruauté , un règne dont les com-
j) mencemens avaient été utiles à son peu-
» pie (i). » Macbeth avait assassiné Duncan
en io4o; il fut tué lui-même en loSy, après
dix-sept ans de règne.
Tel est l'ensemble de faits auquel Shakspeare
s'est chargé de donner l'âme et la vie. Il se
place simplement au milieu des événemens et
des personnages ; et d'un souffle mettant en mou-
vement toutes ces choses inanimées , il nous fait
assister au spectacle de leur existence. Aussi
n^ajoute-t-il presque rien aux incidens que lui a
(i)Clironiqued'Holliushed,ëdit. in-fol.de i586, t. I , p. 168
et suiv. , et pour ce qui concerne le meurtre du roi DufFe , p. i 5o
et suiv. C'est probablement des faits fournis par Hector Boèce
à cette chronique, que Buchanan , en rapportant beaucoup plus
sommairement l'histoire de Macbeth , a dit : Milita hic fabulose
quidam nostrorwn afjîngiint; sed quia theatris aut milesiis fa-
bulis sunt opdora quant historiée, ea omitto. {Renan scot.
liist. l. VIL )
35o NOTICE
fournis la relation à laquelle il emprunte son
sujet j au contraire, il en retranche beaucoup.
Il élague surtout ce qui altérerait la simplicité
de sa marche et embarrasserait l'action de ses
personnages ; il supprime ce qui Fempêcherait
de les pénétrer d'une vue et de les peindre en
quelques traits. Macbeth, avec les crimes et les
grandes qualités que lui attribue son histoire ,
serait un être trop compliqué j il faudrait en lui
trop d'ambition à la fois et trop de vertu pour
que Tune de ces dispositions pût se soutenir
quelque temps en présence de l'autre, et Ton
aurait besoin de trop grandes machines pour
faire enfin pencher la balance de l'un ou de l'au-
tre côté. Le Macbeth de Shakspeare n'est bril-
lant que par ses vertus guerrières , et surtout sa
valeur personnelle ; il n'a que les qualités d'un
barbare, il n'en a que les défauts. Brave, mais
point étranger à la crainte du péril dès qu'il y
croit, cruel et sensible par accès, perfide par
inconstance , toujours prêt à céder à la ten-
tation qui se présente , qu'elle soit de crime
ou de vertu , il a bien , dans son ambition et
dans ses forfaits , ce caractère d'irréflexion et de
mobilité qui appartient à une civilisation près-
SUR MACBETH. 35i
que sauvage ; ses passions sont impe'rieuses ,
mais aucune série de raisonnemens et de projets
ne les détermine et ne les gouverne ; c'est
un arbre ëlevë , mais sans racines , que le
moindre vent peut ébranler et dont la chute
est un désastre. De là naît sa grandeur tra-
gique ; elle est dans sa destinée plus que dans
son caractère. Macbeth , placé plus loin des
espérances du trône , fût demeuré vertueux , et
sa vertu eût été inquiète , car elle eut été seule-
ment le fruit de la circonstance; son crime de-
vient pour lui un supplice , parce que c'est la
circonstance qui l'a produit : ce crime n'est pas
sorti du fond de sa nature \ et cependant il s'at-
tache à lui, l'enveloppe j l'enchaîne, le déchire
de toutes parts , et lui crée ainsi une destinée
tourmentée et irrémissible oii le malheureux
s'agite vainement, sans y trouver d'autre moyen
d'action que ceux qui l'enfoncent toujours da-
vantage et avec plus de désespoir dans la car^
rière que lui prescrit désormais son implacable
persécuteur. Macbeth est un de ces caractères
marqués dans toutes les superstitions pour de-
venir la proie et l'instrument de l'esprit pervers
qui trouve du plaisir à les perdre parce qu'ils
352 NOTICE
ont reçu quelque portion de la nature divine,
et qui en même temps n'y rencontre que peu
des difficultés, car celte lumière céleste ne lance
en eux que des rayons passagers , à chaque in-
stant obscurcis par les orages.
Lady Macbeth est bien précisément la femme
d'un tel homme, le produit d'un même état de
civilisation^ d'une même habitude de passions.
Elle y joint de plus d'être une femme, c'est-à-
dire, sans prévoyance, sans généralité dans les
vues, n'apercevant à la fois qu'une seule partie
d'une seule idée, et s'y livrant toute entière
sans souffrir ce qui pourrait l'en distraire et
l'y troubler. Les sentimens qui appartiennent
à son sexe ne lui sont point étrangers: elle aime
son mari , connaît les plaisirs d'une mère, et n'a
pu tuer elle-même Duncan , parce qu'il ressem-
blait à son père endormi j mais elle veut être
reine', il faut pour cela que Duncan périsse; elle
ne voit dans sa mort que le plaisir d'être reine ;
son courage est facile, car elle n'aperçoit pas
ce qui pourrait la faire reculer. Lorsque la
passion sera satisfaite et l'action commise, alors
seulement les autres conséquences lui en seront
révélées comme une nouveauté dont elle n'avait
SUR MACBETH. 353
pas eu la plus légère prévision. Ces craintes,
cette nécessité de nouveaux forfaits, que son
mari avait entrevues d'avance, elle n'y avait ja-
mais songé. Elle voulait bien rejeter le crime
sur les deux chambellans j mais ce n'est pas elle
qui songe à les tuer , ce n'est pas elle qui pré-
pare le meurtre de Banquo, le massacre de la
famille de Macduff*, elle n'a pas vu si loin ; elle
n'avait pas même deviné, en entrant dans la
chambre de Duncan égorgé , l'effet que produi-
rait sur elle un pareil spectacle. Elle en sort
troublée, ne dédaignant plus les terreurs de son
mari, mais l'engageant seulement à ne se pas
trop arrêter sur des images dont on voit qu*elle
commence à se sentir elle-même obsédée. Le
coup est porté, et se révélera dans l'admirable et
terrible scène du somnambulisme ; c'est là que
nous apprendrons ce qu'est devenu, lorsqu'il
n'est plus soutenu par l'aveugle emportement
de la passion , ce caractère en apparence si iné-
branlable ; et lorsque Macbeth s'est affermi dans
le crime, après avoir hésité à le commettre
parce qu'il le comprenait , nous verrons sa
femme, succombant sous la connaissance qu'elle
en a trop tard acquise, substituer une idée fixe
TOM. III. 23
354 NOTICE
à une autre , mourir pour s'en délivrer, et pu-
nir par la folie du désespoir le crime que lui a
fait commettre la folie de l'ambition.
Ijes autres personnages , amenés seulement
pour concourir à ce grand tableau de la marcbe
et de la destinée du crime , n'ont d'autre cou-
leur que celle de la situation que leur donne
l'histoire. Les sorcières sont bien ce qu'elles
doivent être, etje ne sais trop pourquoi il est d'u-
sage de se récrier avec dégoût contre cette por-
tion de la représentation de Macbeth. 11 me
semble que lorsqu'on voit ces viles créatures
arbitres de la vie, de la mort, de toutes les
chances et de tous les intérêts de l'humanité ,
lorsqu'on les voit en disposer d'après les plus
méprisables caprices de leur odieuse nature , à
la terreur qu'inspire leur pouvoir se joint l'ef-
froi que fait naître leur déraison, et le ridicule
même d'un tel spectacle peut en augmenter
l'effet.
Le style de Macbeth est remarquable , dans
son énergie sauvage, par une recherche qu'on
aura raison de lui reprocher, mais qu'à tort on
regarderait comme contraire à la vérité autant
qu'elle l'est au naturel. La recherche n'est point
SUR MACBETH. 355
incompatible avec la grossièreté des mœurs et
des idées ; elle semble même assez ordinaire
aux temps et aux situations oii manquent les
idées générales. L'esprit , qui ne peut demeurer
oisif, s'attache alors aux plus petits rapports,
s'y complaît , et s'en fait une habitude que nous
retrouvons dans toutes les situations analogiies.
Rien n'est assurément plus alambiqué que l'es-
prit de la littérature du moyen âge. Ce que nous
connaissons des discours des sauvages contient
beaucoup d'idées recherchées ; la recherche est
le caractère des beaux esprits de la classe infé-
rieure; les injures même des gens du peuple
sont composées quelquefois avec une recherche
tout-à-fait singulière, comme si, dans ces mo-
mens où la colère exalte les facultés , leur esprit
saisissait avec plus de facilité et d'abondance
les rapports de ce genre ^ les seuls oii il soit ca-
pable d'atteindre.
On croit que Macbeth fut représenté en 1606:
il est à présumer que l'idée de faire une tragé-
die sur ce sujet, nécessairement agréable au roi
Jacques , monté depuis peu sur le trône d'An-
gleterre, fut inspirée à Shakspeare par une
pièce de vers en une petite scène, qu'en i6o5 des
.^'
356 NOTICE SUR MACBETH.
étudians d'Oxford récitèrent en latin devant le
roi 5 et en anglais devant la reine qui l'avait ac-
compagné dans la ville. Les étudians étaient au
nombre de trois, et parlaient probablement tour
à tour *, leurs discours roulèrent sur la prédic-
tion faite à Banquo , et par une allusion au triple
salut qu'avait reçu Macbeth^ ils saluèrent Jac-
ques roi d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande.
Ils le saluèrent même roi de France, ce qui dé-
truisait assez gratuitement la vertu du nombre
trois.
MACBETH.
ti\**\^A*»'»%/%\vv**'*»**'^%*'»*^'%x*»%^*'**»va'\^'%i»**\%*'%%/»'\\'%'>^'*i*^'*'*'4'»»'V»^'4'%'*\'*'*/i.i%»%'%\%-\^%/i-\%'»
PERSONNAGES.
DUNCAN , roi d'Ecosse.
MALCOLM, 1 /;, j
_ ^ . ' r t "Is du roi.
DONALHAîN, j
DONALI^AîN,
MACBETH, ) , , , ,, , ,
^ ,^ > {généraux de 1 armée du roi.
MACDUFF
LENOX ,
ROSSE ,
™ V seigneurs écossais.
MEWTEITH, ^ ^
AINGUS,
CATHÎ^ESS ,
FLEANCE , fils de Banquo.
SIWARD , général de l'armée anglaise.
LE FILS DE SIWARD.
SEYTON , officier attaché à Macbeth.
LE FILS DE MACDUFF.
UN MÉDECIN ANGLAIS.
UN MÉDECIN ÉCOSSAIS.
LADY MACBETH.
LADY MACDUFF.
DAMES de la suite de lady Macbeth.
LORDS, GENTILSHOMMES, OFFICIERS, SOLDATS
MEURTRIERS, SUKYANS et MESSAGERS.
HÉCATE, et TRO'S SORCIÈRES.
L'OMBRE DE BANQUO, et autres APPARITIONS.
La scène est en Ecosse , et surtout dans le château de Macbeth ;
excepté à lajîn du quatrième acte , où elle se passe en An-
gleterre.
MACBETH.
«^iQ '«/&/% %%W%^ 1% V« %\^X%.'WVI1
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
Un lieu découvert. — Torinerre , éclairs.
Entrent LES TROIS SORCIÈRES.
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Vj^uAND nous réunirons - nous maintenant toutes les
tKois? Sera-ce par le tonnerre, les éclairs ou la
pluie ?
DEUXIÈME SORCIÈRE.
Quand le bacchanal aura cessé , quand la bataille
sera gagnée et perdue.
TROISIÈME SORCIÈRE.
Ce sera avant le coucher du soleil.
PREMIÈRE SORCIÈRE.
En quel lieu?
DEUXIÈME SORCIÈRE,
Sur la bruyère.
TROISIÈME SORCIÈRE.
Pour y rencontrer Macbeth.
( Une vois les appelle. )
36o MACBETH,
P^EMIÈBE SORCIÈRE.
J'y vais , Grimalkin ^'^ î
LES TROIS SORCIÈRES, àlafois.
Paddock W appelle. — Tout à Theure! — Hor-
rible est le beau , agre'able est l'horreur. Volons à
travers le brouillard et l'air impur.
( Elles disparaissent. )
SCÈNE IL
Un camp près de Fores.
Alarme derrière le the'âtre. — Entrent LE ROI
DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, LENOX,
et leur suite. Ils vont à la rencontre d'un soldat
blesse' et sanglant.
DUNCAN.
Quel est cet homme tout couvert de sang? A l'état
où. je le vois, ie pense qu'il doit pouvoir nous dire
cil en est actuellement la révolte.
MALCOLM.
C'est le sergent qui a combattu en brave et intré-
pide soldat pour me sauver de la captivité. — Salut,
mon brave ami; apprends au roi ce que tu sais de
la mêlée : en quel état l'as-tu laissée ?
LE SERGENT.
Elle demeurait incertaine, comme deux nageurs
mis à l'épreuve , qui s'épuisent l'un l'autre à l'endre
ACTE I, SCÈNE II. 36i
inutiles les efforts de leur adversaire. L'impitoyable
Macdowald (bien fait pour être un rebelle, car en lui
pullule , pour le former ainsi , tout l'essaim ^^^ des
vices de la nature ) avait reçu des îles de l'ouest
un renfort de Kernes <^^) et de Gallow-Glasses ; et la
Fortune , souriant à sa cause maudite , semblait se
faire la prostituée d'un révolté. Mais tout cela s'est
trouvé sans force. Le brave Macbeth (il a bien mé-
rité ce nom ) dédaignant la Fortune , et vrai favori
de la Valeur, avec son épée qu'il brandissait toute
fumante d'une sanglante exécution, a tout rais en
pièces sur son passage , jusqu'à ce qu'il se soit trouvé
en face du traître , à qui il n'a pas donné congé ni
souhaité le bonjour qu'il ne l'eût fendu du nombril
à la mâchoire , et qu'il n'eût placé sa tête sur nos mu-
railles.
DUNCAN.
0 mon brave cousin ! digne gentilhomme !
LE SERGENT.
De même que le point où le soleil commence à
nous luire est celui d'où viennent éclater les tem-
pêtes qui brisent nos vaisseaux, et les effroyables ton-
nerres; ainsi du lieu d'où semblait devoir nous
arriver le secours ont surgi pour nous de nouvelles
détresses. — Écoute, roi d'Ecosse, écoute. — A
peine la justice , armée de la valeur , avait forcé ces
Kernes voltigeurs à confier leur salut à leurs jam-
bes, que le chef des Norwégiens, saisissant son
avantage avec des bataillons tout frais et des armes
encore reluisantes, a commencé une seconde at-
taque.
MACBETH,
DUNCAN.
Cela n'a-t-il pas causé quelque efFroi à nos géné-
raux Macbeth et Banquo ?
LE SERGENT.
Oui, comme les passereaux à l'aigle, ouïe lièvre
au lion. Pour dire vrai, je ne les puis comparer
qu'à deux canons chargés à double tonnerre , tant
leurs doubles coups tombaient redoublés sur les en-
nemis. Sans doute, et je n'en saurais penser autre
chose, ils avaient résolu de se baigner dans la va-
peur élevée des blessures, ou de laisser à la mémoire
l'exemple d'un autre Golgotha. — Mais je me sens
faible; j'ai là des ouvertures qui crient au secours.
DUNCAN.
Tes paroles te vont aussi bien que tes blessures :
l'honneur en sort de partout. — Allez avec lui; ame-
nez-lui les chirurgiens. — ( Ze sergent sort accom-
pagné. ) Qui s'avance vers nous?
( Entre Rosse. )
MALCOLM.
C'est le digne thane de Rosse.
LENOX.
Quel empressement peint dans ses regards ! A le
voir, il aurait l'air de nous annoncer d'étranges
choses.
ROSSE.
Dieu conserve le roi !
DUNCAN;
D'où viens-tu , digne thane ?
ACTE I, SCÈNE IL 363
ROSSE.
De Fife , grand roi , où les bannières des Norwe'-
giens insultent les cieux et glacent nos peuples du
vent qu'elles agitent. Le roi de Norwëge en per-
sonne, à la tête d'une arme'e terrible, et secondé
par le plus déloyal des traîtres , le thane de
Cawdor, avait engagé un combat funeste , lorsque
le nouvel époux de Bellone , couvert de ses exploits ,
l'a appelé à se mesurer avec lui , et son fer opposé
contre un fer rebelle , le bras contre le bras , a
dompté son courage farouche. — Conclusion, la
victoire nous est restée.
DUNCAN.
Quel bonheur !
ROSSE.
Maintenant, Suénon, le roi de Norwége, demande
à entrer en composition : nous n'avons pas daigné
lui permettre d'enterrer ses morts, qu'il n'eût
déposé d'avance à Saint -Colmes-Inch dix mille
dollars pour nous être distribués.
DUNCAN.
Le thané de Cawdor ne trahira plus les intérêts
que lui avait remis notre confiance. Allez , ordon-
nez sa mort, et saluez Macbeth du titre qui lui a
appartenu.
ROSSE.
Je verrai exécuter vos ordres.
DUNCAN,
Ce qu'il a perdu, le brave Macbeth l'a gagné.
( Ils sortent. )
364 MACBETH,
SCÈNE III.
Une bruyère. — Tonnerre.
Entrent LES TROIS SORCIÈRES.
PREMIÈRE SORCIÈRE;
Où as-tu été , sœur ?
DEUXIÈME SORCIÈRE.
Tuer le cochon ^^K
TROISIÈME SORCIÈRE.
Et toi , sœur ?
PREMIÈRE SORCIÈRE.
La femme d'un matelot avait des châtaignes dans
son tablier; elle mâchonnait, mâchonnait, mâchon-
nait. — Donne-m'en, lui ai-je dit. — Va-t'en au
diable , sorcière , m'a répondu cette grosse joufflue
au croupion rembourré. — Son mari est parti pour
Alep, comme patron du Tigre; mais je m'embar-
querai après lui dans un tamis , et sous la forme
d'un rat sans queue ^^\ je ferai, je ferai, je ferai.
DEUXIÈME SORCIÈRE.
Je te donnerai un vent.
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Tu es bien obligeante.
TROISIÈME SORCIÈRE.
Et moi un autre.
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Et moi , j'ai tous les autres, les ports vers lesquels
ACTE I, SCÈNE ITT. 365
ils soufilent, et tous les endroits marqués sur la
carte des marins. Je le rendrai sec comme du foin ,
le sommeil ne fermera ni jour ni nuit le rideau de
sa paupière; il vivra comme un proscrit; neuf fois
neuf semaines de fatigue le feront maigrir , s'exte'-
nuer, languir; et si sa barque ne peut pe'rir, du
moins sera-t-elle battue par la tempête. — Voyez
ce que j'ai là.
DEUXIÈME SORCIÈRE.
Montre-moi, montre-moi.
PREMIÈRE SORCIÈRE.
C'est le pouce d'un pilote qui a fait naufrage en
revenant dans son pays.
( Tambour derrière le tbe'âtre. )
TROISIÈME SORCIÈRE,
Le tambour ! le tambour! Macbeth arrive.
TOUTES TROIS ENSEMBLE.
Les sœurs du destin ^"^^ se sont prises par la
main ; elles vont sans cesse parcourant les terres et
les mers , et ainsi tournent , tournent , trois fois
pour le tien , et trois fois pour le mien , et trois fois
encore pour accomplir neuf. Paix ! le charme est
terminé.
(Macbeth et Banque paraissent, traversant cette plaine de bruyères; ils sont suivis
d officiers et de soldats. )
MACBETH.
Je n'ai jamais vu de jour si sombre et si beau.
BANQUO.
Combien dit-on qu'il y a d'ici à Fores ? — Quelles
sont ces créatures si décharnées et vêtues d'une ma-
366 MACBETH,
iiièie si bizarre? Elles ne ressemblent point aux ha-
bitans de la terre, et pourtant elles sont sur la terre.
— Etes-vous en vie ? êtes-vous quelque chose à quoi
riiomme puisse adresser la parole? Je dois penser
que vous me comprenez , au signe que vous me
faites toutes trois à la fois , en plaçant votre doigt
décharné sur vos lèvres de parchemin. Je vous
prendrais pour des femmes , si votre barbe ne
m'empêchait de croire que c'est effectivement là ce
que vous êtes.
MACBETH.
Parlez, si vous pouvez parler; qui êtes-vous?
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Salut, Macbeth! salut à toi, thane de Glamis !
DEUXIÈME SORCIÈRE.
Salut, Macbeth ! salut à toi , thane de Cawdor !
TROISIÈME SORCIÈRE.
Salut, Macbeth, qui seras un jour roi!
BANQUO.
Mon bon seigneur , pourquoi tressaillez-vous ?
pourquoi semblez-vous craindre des choses dont le
son vous doit être si doux? — Au nom de la vérité,
êtes-vous des fantômes, ou êtes-vous en effet ce que
vous paraissez être? Mon noble compagnon reçoit en
même temps de vous un titre nouveau et la haute
prédiction d'une illustre fortune et de royales espé-
rances , tellement qu'il en est comme hors de lui-
même ; et moi vous ne me parlez pas : si vos regards
peuvent pénétrer dans les germes du temps , et dé-
mêler quelles semences doivent s'élever sur la terre,
ACTE I, SCÈNE III. 367
et lesquelles doivent avorter, dites-le moi donc, à moi
qui ne sollicite ni ne redoute vos faveurs ou votre
haine.
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Salut!
Salut !
Salut!
DEUXIÈME SORCIÈRE.
TROISIÈME SORCIÈRE.
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Moindre que Macbeth et plus grand.
DEUXIÈME SORCIÈRE.
Moins heureux , et cependant beaucoup plus
heureux.
TROISIÈME SORCIÈRE.
De toi sortiront des rois , quoique tu ne sois pas
roi. Ainsi salut, Macbeth et Banquo !
PREMIÈRE SORCIÈRE.
A Banquo et Macbeth , salut !
MACBETH.
Demeurez ; vous dont les discours demeurent im-
parfaits, dites-m'en davantage. Par la mort de Si-
nel, je le sais bien , je suis tliane de Glarais; mais
comment le serais-je de Cawdor?Le thane de Caw-
dor est vivant, et prospère; et devenir roi n'est pas
une perspective que je puisse comprendre dans les
limites de ma croyance, pas plus que thane de Caw-
dor. Parlez, d'oii tenez-vous ces étranges nouvelles,
et pourquoi venez-vous sur ces bruyères desséche'es
arrêter nos pas par vos prophe'tiques saints? — ■ Je
vous somme de parler.
( Les sorcières ilisparaisscnt. )
368 MACBETH,
BANQUO.
De la terre comme de l'eau s'élèvent des bulles
dair; c'est là ce que nous avons vu. — Oîi sont-
elles évanouies ?
MACBETH.
Dans l'air; et ce qui paraissait un corps s'est
dissipé comme l'haleine dans les vents. — Plut à
Dieu qu'elles eussent demeuré plus long-temps!
BANQUO.
Avons-nous vu réellement ici ces choses dont
nous parlons , ou bien aurions-nous mangé de cette
racine de folie ^^^ qui enchaîne la raison ?
MACBETH.
Vos enfans seront rois.
BANQUO.
Vous serez roi.
MACBETH.
Et aussi thane de Cawdor ; cela ne s'est-il pas dit
ainsi ?
BANQUO.
Mot pour mot. — Mais qui vient à nous ?
( Entrent Rosse et Angus. )
ROSSE.
Macbeth, le roi a reçu avec joie la nouvelle de
tes succès; et à la lecture de tes exploits dans le
combat contre les rebelles, l'étonnement qu'il en
-recevait et les éloges qui te sont dus se disputaient
en lui pour savoir ce qui devait lui rester ou t'ap-
partenir ^9). Réduit par-là au silence, en parcourant
les événemens du même jour, il t'a trouvé au milieu
des bataillons de l'intrépide Norwégien , sans effroi
ACTE I, SCÈxNE IIL 369
au milieu de ces e'tranges spectacles de mort, ou-
vrage de ta main. Aussi presses que la parole, les
courriers succédaient aux courriers , chacun appor-
tant et répandant devant lui les éloges que tu mé-
rites pour cette étonnante défense de son royaume.
ANGUS.
Nous avons été envoyés pour te porter les remer-
cîmens de notre royal souverain , chargés de la
mission de te conduire près de lui, et non de ta
récompense.
ROSSE.
Et pour gage de plus grands honneurs , il m'a
ordonné de te saluer de sa part thane de Cawdor.
Ainsi, digne thane, salut sous ce nouveau titre, car
il t'appartient.
BANQUO.
Quoi ! le diable aurait-il dit vrai ?
MACBETH.
Le thane de Cawdor est vivant. Pourquoi venez-
vous me revêtir de parures empruntées ?
ANGUS.
Il est vrai, celui qui fut thane de Cawdor vit
encore, mais sous le poids d'un jugement auquel
est soumise cette vie qu'il a mérité de perdre. S'il
était d'intelligence avec le roi de Norwége , ou s'il
prêtait aux rebelles une aide et des secours clandes-
tins, ou si, de concert avec tous deux, il tramait la
ruine de son pays, c'est ce que j'ignore; mais des
trahisons capitales, avouées et prouvées, l'ont perdu
sans ressource.
ToM. III. 24
Zno MACEETH,
MACBETH.
Tliane de Glamis et thane de Cawdor! le plus
grand est encore à venir. — Je vous rends grâce de
vos soins. — I^'espërez-vous pas à présent que vos
enfans seront rois , puisque celles qui m'ont salué
thane de Cawdor ne leur ont pas promis moins
qu'un trône?
BANQUO.
Si vous le croyez sincèrement, cela pourrait bien
aussi vous faire aspirer à obtenir la couronne, outre
le titre de tliane de Cawdor : mais c'est une étrange
aventure; et souvent, pour nous attirer à notre
perte, les ministres des ténèbres nous disent la
vérité : ils nous amorcent par des bagatelles per-
mises , pour nous précipiter ensuite dans les plus
funestes engagemens. — Mes cousins, un mot, je
vous prie.
MACBETH.
Deux vérités m'ont été dites ^^°^'j favorables pro-
logues de la grande scène que je vois marcher à
l'événement de la royauté qui en fait le sujet. — Je
vous remercie, messieurs. — Cette instigation sur-
naturelle ne peut être mauvaise ; elle ne peut être
bonne. Si elle est mauvaise, pourquoi me donne-
t-elle un gage de succès , en commençant ainsi par
une vérité? Si elle est bonne, d'où vient que je me
sens entraîné malgré moi à des actions telles , qu'à
leur horrible image mes cheveux s'agitent , et mon
cœur, retenu à sa place, va frapper mes côtes avec
un mouvement contraire aux lois de la nature? La
crainte de l'objet présent est bien au-dessous de
l'horreur qu'on éprouve à l'imaginer. Ma pensée,
ACTE I, SCÈNE III. 371
où le meurtre n'est encore qu'un fantôme, ébranle
tellement la partie indi\iduelle de mon être, que
toutes les fonctions en sont ane'anties dans le
trouble; et rien n'y existe que ce qui n'est pas.
BANQUO.
Voyez dans quelle extase est plonge' notre com-
pagnon.
MACBETH.
Si le hasard veut me faire roi, soit; le hasard
peut me couronner sans que je m'en mêle.
BANQUO.
Ces nouveaux honneurs ressemblent sur lui à des
habits neufs, qui ne peuvent qu'avec un peu d'u-
sage coller tout-à-fait sur le moule.
MACBETH.
Arrive ce qui pourra ; le temps et les heures ne
laissent pas d'avancer à travers la plus mauvaise
journée.
BANQUO.
Digne Macbeth , nous sommes à vos ordres.
MACBETH.
Soyez assez bons pour m'excuser : ma mauvaise
tête se travaillait à retrouver des choses oubliées. — =
Mes chers messieurs , vos services sont consignés
dans un registre dont chaque jour je tournerai la
feuille pour les relire. — Allons trouver le roi.
{A Banquo.) Réfléchissez à ce qui est arrivé; et,
plus à loisir, après avoir dans l'intervalle pesé toutes
choses , nous en parlerons à cœur ouvert.
372 MACBETH,
BANQUO.
Très-volontiers»
lACBETH.
Jusque-là c'est assez. — Allons, mes amis.
( Ils sortent. )
SCÈNE IV.
A Fores , un appartement dans le palais. — Fanfares.
Entrent DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN ,
LENOX , et leur suite.
DUNCAN.
A-t-on exécuté Cawdor? Ceux que j'avais char-
gés de ce soin ne sont-ils pas revenus encore?
MALCOLM.
Mon souverain , ils ne sont pas encore de retour;
mais j'ai parlé à un homme qui l'a vu mourir. Il
m'a rapporté qu'il avait, sans aucun détour, avoué
sa trahison , imploré le pardon de votre majesté , et
manifesté un profond repentir. Il n'y a rien eu
dans sa vie d'aussi honorable que la manière dont il
l'a quittée. Il est mort en homme qui s'est étudié,
en mourant , à laisser échapper la plus chère de ses
possessions comme une bagatelle sans importance.
DUNCAN.
Il n'y a point d'art qui apprenne à découvrir sur
le visage les inclinations de l'âme : c'était un hom-
me sur qui j'avais fondé une confiance absolue. —
( Entrent Macbeth , Banquo , Rosse et An^us. )
ACTE I, SCÈNE IV. 3^3
0 mon très-digne cousin , je sentais déjà peser sur
moi un reproche d'ingratitude. Tu as tellement pris
les devans, que la plus rapide récompense n'a pour
t'atteindre qu'une aile encore trop lente. — Je vou-
drais que tu eusses moins me'ritë, et m'eusses ainsi
laissé les moyens de régler moi-même la mesure de
ton salaire et de ma reconnaissance. Mais il me
reste seulement à te dire qu'il t'est dû plus qu'on ne
peut acquitter en allant au delà de toute récom-
pense possible.
MACBETH.
Le service et la fidélité que je, vous dois, en s'ac-
quittant, se récompensent eux-mêmes. Il appar-
tient à votre grandeur de recevoir le tribut de nos
devoirs , et nos devoirs nous lient à votre trône et à
votre état comme des enfans et des serviteurs , qui
ne feraient que ce qu'ils doivent en faisant tout ce
qui peut mériter votre affection et votre estime ^").
DUNCAN.
Sois ici le bienvenu : je viens de t'enraciner, et
travaillerai à te faire parvenir à la plus haute crois-
sance. — Noble Banquo, tu n'as pas moins mérité,
et cela ne doit pas être moins connu. Laisse-moi
t'embrasser et te serrer contre mon cœur.
BAWQUO.
Si j'y acquiers du terrain , les fruits vous en ap-
partiendront.
DUNCAN.
Tant de joies accumulées, prêtes à déborder par
leur plénitude, cherchent à se cacher dans les lar-
mes de la tristesse. Mes fils , mes parens , vous tha-
3^4 MACBETH,
nés, et vous après eux les premiers en dignités,
sachez aujourd'hui que nous voulons transmettre
notre couronne à Malcolm, l'aine de mes enfans,
qui portera de'sormais le titre de prince de Cum-
berland ; honneur qui ne lui doit pas profiter à lui
seul , et sans en amener d'autres à sa suite , mais
qui fera briller comme autant d'étoiles des distinc-
tions nouvelles sur tous ceux qui les ont méritées.
-—Partons pour Inverness; je veux vous avoir de
nouvelles obligations.
MACBETH.
C'est une fatigue pour moi que le repos quand je
ne vous le consacre pas. Je veux vous annoncer
moi-même, et remplir ma femme de joie par la
nouvelle de votre arrivée. Ainsi, je prends hum-
blement congé de vous.
DUNCAN,
Mon digne Cawdor !
MACBETH, à part.
Le prince de Cumberland! Voilà un obstacle sur
lequel je dois trébucher si je ne saute par-dessus,
car il se trouve dans mon chemin. — Étoiles, cachez
vos feux; que la lumière ne puisse voir mes pro-
fonds et noirs désirs ; que l'oeil se ferme au mouve-
ment de la main. Mais il faut que cela se fasse, ce
que mon œil craindra de voir lorsque cela sera fait!
( Il sort. )
DUNCAN.
C'est la vérité, digne Banquo, il est aussi vaillant
que vous le dites : je me repais des éloges qu'on lui
ACTE I, SCÈNE V. 375
donne; c'est pour moi un festin. Suivons-le tandis
que ses soins nous devancent pour nous préparer
un bon accueil. C'est un parent sans égal.
( Fanfares. — Ils sortent. )
SCÈNE V.
A Inverness. — Un appartement du château de Macbeth.
Entre LADY MACBETH, lisant une lettre.
(( Elles sont venues à moi au jour du succès, et j'ai
)) appris par le plus incontestable témoignage qu'en
» elles résidait une intelligence plus qu'humaine.
)) Lorsque je brûlais de leur faire d'autres ques-
» tions , elles se sont confondues dans l'air et y ont
» disparu. J'étais encore éperdu de surprise lorsque
» des envoyés du roi sont venus me saluer thane de
i) Cawdor. C'était sous ce titre que les sœurs du
» Destin s'étaient d'abord adressées à moi, me ren-
» voyant ensuite aux événemens à venir par ces au-
» très paroles : Salut, toi qui seras roi. J'ai cru que
» cela était bon à te faire connaître, chère com-
» pagne de ma grandeur : je n'ai pas voulu te frus-
» trer de ta portion de joie, en te laissant ignorer les
i) grandes destinées qui me sont promises. Place ceci
» dans ton cœur. Adieu. »
Tu es thane de Glamis et de Cawdor , et tu se-
ras aussi ce qu'on t'a prédit. — Cependant je crains
ta nature trop abondamment composée du lait des
tendresses humaines pour te conduire par le che-
min le plus court. Tu voudrais bien t'agrandir, tu
376 MACBETH,
n'es pas sans ambition ; mais tu ne la voudrais pas
accompagnée du crime : ce que tu veux orgueilleu-
sement , tu le voudrais saintement ; tu ne voudrais
pas être déloyal, et cependant tu voudrais acquérir
déloyalement. Noble Glamis, ce que tu veux obtenir
te crie : « Voilà ce qu'il te faut faire si tu prétends
obtenir. )) Voilà ce que tu crains de faire plutôt que
tu ne désires que cela ne soit pas fait. Hâte-toi
d'arriver, que je transmette à ton oreille le courage
qui m'anime , et que ma langue valeureuse dompte
tout ce qui pourrait arrêter ta route vers ce cercle
d'or dont les destins et cette assistance surnaturelle
semblent, d'accord, vouloir te couronner. — (Entre
un serviteur. ) Quelles nouvelles apportes-tu ?
LE SERVITEUR.
Le roi arrive ici ce soir.
LADY MACBETH.
Il faut que tu aies perdu le sens. Ton maître
n'est-il pas avec lui? Si ce que tu dis était vrai, il
m'aurait avertie de me préparer à recevoir le roi.
LE SERVITEUR.
Avec votre permission , rien n'est plus vrai ;
notre thane est en chemin : un de mes camarades
a été chargé de le devancer. Hors d'haleine , et pres-
que mort de fatigue , à peine a-t-il eu la force d'ac-
complir son message.
LADY MACBETH.
Prends soin de lui -, il apporte de grandes nou-
velles ! ( Le serviteur sort. ) La voix est près de man-
quer au corbeau lui-même, dont les croassemens
ACTE I, SCÈNE V. 877
annoncent l'entrée fatale de Duncan dans l'inteVieur
de mes murailles. — Venez, venez, esprits qui ex-
citez les pensées homicides; dépouillez-moi de mon
sexe en cet instant , et remplissez-moi du sommet
de la tête jusqu'à la plante des pieds, remplissez-
moi delà plus atroce cruauté. Epaississez mon sang;
fermez tout accès , tout passage aux remords ; et
que la nature , par aucun retour d'une pitié re-
pentante, ne vienne ébranler mon cruel projet,
ou faire trêve à son exécution ^^^\ Venez dans mes
mamelles changer mon lait en fiel , ministres du
meurtre ; venez, quelque part que vous soyez , sub-
stances invisibles, occupées à épier le moment de
nuire au genre humain. — Viens, épaisse nuit;
enveloppe-toi des plus noires fumées de l'enfer, afin
que mon poignard acéré ne voie pas la blessure qu'il
va faire, et que le ciel ne puisse, perçant d'un re-
gard ta ténébreuse couverture, me crier : Ariêtel
arrête! — (^Entre Macbeth. ) Illustre Glamis, digne
Cawdor, élevé encore au-dessus de ces deux titres
par le salut qui les a suivis , ta lettre m'a transpor-
tée au delà de ce présent rempli d'ignorance, et je
sens déjà l'avenir exister pour moi.
MACBETH.
Mon cher amour, Duncan arrive ici ce soir.
LADY MACBETH.
Et quand part-il d'ici ?
MACBETH.
Demain ; c'est son projet.
S^S MACBETH,
LADY MACBETH.
Oh ! jamais le soleil ne verra ce demain. — Vo-
tre visage, mon cher thane, est un livre où l'on
pourrait lire d'étranges choses. Pour cacher vos des-
seins dans cette circonstance, prenez lemaintien qui
convient à la circonstance; que vos yeux, vos gestes,
votre langue , donnent la bienvenue ; paraissez tel
que la fleur innocente , mais que le serpent soit
caché dessous. Il faut avoir soin de l'hôte qui nous
arrive : c'est moi que vous chargerez de dépêcher
le grand ouvrage de cette nuit, après lequel nos
nuits et nos jours ne reconnaîtront plus d'autre
règle que le pouvoir souverain.
MACBETH.
Nous en reparlerons.
LADY MACBETH.
Songez seulement à montrer un visage serein :
changer de visage est toujours un signe de crainte.
' — Laissez tout le reste à mes soins.
( Ils sortent. )
ACTE I, SCÈNE VI. 879
SCÈNE VI.
Toujours à Inverness, devant le château de Macbeth.
( Hautbois. — > Cortège composé des gens de Macteth. )
Entrent DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, BAN-
QUO, LENOX, MACDUFF, ROSSE, ANGUS;
suite.
DUNCAN.
Ce château occupe une riante situation; l'air ,
doux et léger, pénètre agre'ablement dans les sens
calmés.
BANQUO.
Cet hôte des étés, le martinet, habitant des tem-
ples, cherchant en ces lieux le séjour qu'il aime,
nous annonce que l'haleine des cieux les caresse
avec amour. Pas une frise saillante , pas une corni-
che , pas un seul angle commode où cet oiseau n'ait
suspendu son lit et le berceau de ses enfans. Par-
tout où ces oiseaux nichent et se voient fréquem-
ment, je l'ai remarqué, l'air est toujours pur.
( Entre lady Macbeth. )
DUNCAN.
Voyez, voilà notre honorable hôtesse. — L'amitié
qui s'attache à nous nous cause quelquefois des em-
barras que nous accueillons encore avec des remer-
cîmens, comme des marques d'alFection. Ainsi je suis
pour vous une occasion d'apprendre à prier Dieude
nous récompenser de vos peines , et à nous remer-
cier de l'embarras que nous vous donnons.
3Ho MACBETH, '
LADY MACBETH.
Tout notre effort, fût-il double' et redouble' ne
serait qu'une faible et solitaire offrande à opposer
à ce large amas d'honneurs dont votre majesté' ac-
cable notre maison. Vos anciens bienfaits, et les di-
gnités nouvelles que vous venez d'accumuler sur les
premières, nous laissent sous l'engagement de prier
pour vous '^^^K
DUNCAN.
Oii est le thane de Cawdor? Nous courions sur ses
talons, et voulions être son introducteur auprès de
vous; mais il est bon cavalier, et la force de son
amour, aussi aiguë que son éperon , lui a fait at-
teindre sa maison avant nous. Belle et noble lady,
nous serons votre hôte pour cette nuit.
LADY MACBETH.
Vos serviteurs ne se regarderont jamais eux-
mêmes, les leurs et tout ce qu'ils possèdent, que
comme des biens tenus en compte, pour les faire
sans cesse, et selon le plaisir de votre grandeur,
servir à la balance de ce qu'elle a droit de réclamer
comme sien.
DUNCAN.
Donnez-moi votre main, conduisez-moi vers votre
hôte; nous l'aimons grandement, et continuerons
de répandre sur lui nos bienfaits. — Avec la permis-
sion de notre hôtesse.
( Ils sortent. )
ACTE I, SCÈNE VII. 38.
SCÈNE YII.
Toujours à Inverness. — Un appartement dans le château de
Macbeth. Des hautbois, des flambeaux.
Entrent et passent sur le théâtre un maître d'hôtel
et plusieurs domestiques portant des plats et des
choses de service. Entre ensuite MACBETH.
MACBETH.
Si lorsque ce sera fait c'était fini , le plus tôt fait
serait le meilleur. Si l'assassinat tranchait à la fois
toutes ses conséquences , et que le moment qui le
termine lui livrât le succès^ qu'après ce seul coup
on pût dire , Voilà tout , voilà qui finit tout ; au
moins ici-bas , sur ce rivage , sur cette île étroite
du temps, nous jetterions au hasard la vie à venir.
— Mais en pareil cas , nous subissons toujours cet
arrêt , que les sanglantes leçons enseignées par nous
tournent, une fois apprises, à la ruine de leur in-
venteur. La Justice , à la main toujours égale , fait
accepter à nos propres lèvres le calice empoisonné
que nous avons composé nous-mêmes. — Il est ici
sous la foi d'une double sauvegarde. D'abord je suis
son parent et son sujet, deux puissans motifs contre
cette action ; ensuite je suis son hôte , et devrais
fermer la porte à son meurtrier, loin de saisir moi-
même le couteau. D'ailleurs ce Duncan est né d'un
caractère si doux , il a rempli sa tâche de roi d'une
• manière si irréprochable , que ses vertus , comme
des anges à la voix de trompette , s'élèveront contre
383 MACBETH,
la damnable atrocité du crime de sa destruction ; et
la pitié', semblable à un pauvre petit nouveau-né
tout nu, fendant les tourbillons , ou portée comme
un chérubin du ciel sur les invisibles courriers de
l'air, frappera si vivement tous les yeux de l'hor-
reur de cette action , que leurs larmes en éteindront
le souffle du vent. Je n'ai pour presser les flancs de
mon projet d'autre éperon cjue cette ambition qui,
s'élançant et se retournant sur elle-même, retombe
sans cesse sur lui ^'^K — (Entre lad/ Macbeth.) Eh
bien , quelles nouvelles ?
LADY MACBETH.
Il a bientôt soupe : pourquoi avez-vous quitté la
salle?
MACBETH.
M'a-t-il demandé ?
LADY MACBETH.
Sans doute ; ne le savez-vous pas ?
MACBETH.
Nous n'avancerons pas plus loin dans ce dessein.
Il vient de me combler d'honneurs, et j'ai acquis
parmi les hommes de toutes les classes une réputa-
tion brillante comme l'or, dont je dois me parer
dans l'éclat de sa première fraîcheur, au lieu de
m'en dépouiller si vite.
LADY MACBETH.
Etait-elle dans l'ivresse cette espérance dont vous
vous étiez fait honneur? a-t-elle dormi depuis? et
ne se réveille-t-elle maintenant que pour devenir si
pâle et si livide à l'aspect de ce qu'elle a fait de si
bon coeur ? Dès ce moment je commence à juger
ACTE I, SCÈNE VII. 3^3
par-là de ton amour pour moi. Craindras-tu de
montrer tes actions et ta puissance égales à ton de-
sir? aspireras-tu à ce que tu regardes comme l'or-
nement de la vie, pour vivre en lâche à tes propres
yeux, laissant, comme le pauvre chat du proverbe,
le Je 71 ose pas se placer sans cesse auprès du je vou-
drais bien "^'^^ ?
MACBETH.
Laisse-moi en paix, je t'en prie; j'ose tout ce qui
appartient à un homme : celui qui ose davantage
n'en est pas un.
LADY MACBETH.
A quelle bête apparteniez-vous donc lorsque vous
vous êtes ouvert à moi de cette entreprise? Quand
vous avez osé la former, c'est alors que vous étiez
un homme; et en osant devenir plus grand que
vous n'étiez , vous n'en seriez que plus homme. Ni
l'occasion ni le lieu ne vous secondaient alors, et
cependant vousvouliez lesfaire naître l'une et l'autre :
elles se sont faites d'elles-mêmes; et vous, par l'à-
propos qu'elles vous offrent, vous voilà défait! J'ai
allaité , et je sais combien il est doux d'aimer
le petit enfant qui suce mon lait : eh bien, au mo-
ment où il me souriait , j'aurais arraché ma ma-
melle de ses molles mâchoires, et je lui aurais fait
sauter la cervelle , si je l'avais juré comme vous avez
juré ceci.
MACBETH.
Si nous allions manquer notre coup?
LADY MACBETH.
Nous , manquer notre coup ! Songez seulement à
cheviller votre coui-age en quelque lieu d'où il ne
384 MACBETH,
bouge plus, et nous ne manquerons pas notre
coup. Lorsque Duncan sera endormi (et le fatigant
voyage qu'il a fait aujourd'hui va l'entrainer dans
un sommeil profond ) , j'aurai soin , moi , à force
de vin et de sante's, de décomposer si bien ses deux
chambellans, que leur me'moire, cette gardienne
des ide'es, ne sera plus qu'une fume'e , et le re'servoir
de leur raison un alambic. Lorsqu'un sommeil bru-
tal accablera comme la mort leurs corps saturés de
boisson, que ne pouvons-nous pas exécuter , vous et
moi , sur Duncan laissé sans défense? Que ne pou-
vons-nous pas imputer à ses officiers pleins de vin ,
qui porteront pour nous le crime de ce grand meur-
tre?
MACBETH.
Ne mets au jour que des fils, car la trempe de ton
âme inflexible ne peut convenir qu'à des hommes.
— En effet, ne pourra-t-on pas croire, lorsque nous
aurons teint de sang, dans leur sommeil, ces deux
gardiens de sa chambre , et frappé avec leurs poi-
gnards , que ce sont eux qui ont fait le coup ?
LADY MACBETH.
Et qui osera le voir autrement , lorsque nous fe-
rons tout retentir de nos douleurs et des cris que
nous donnerons à sa mort?
MACBETH.
Me voilà décidé ; et tous les agens de l'action sont
tendus en moi à cette terrible exécution. Sortons , et
amusons-les par les plus beaux dehors : la trahison
du visage doit cacher les secrets du coeur d'un traître.
(Ils sortent.)
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE II, SCÈNE I. 385
r*'W»%'*'*\'\/% VV%'%X'»'V\'\'\''»fl,Via V»l%'l'V»\'\(%*/*'\^'V*\'»f% ^'ta^^fl^^/XA/^f* Vïl^l/^lVfc^^^'VM^lrtL'Vl;!^
ACTE DEUXIEME,
SCÈNE PREMIÈRE.
Toujours à Inverness. — Cour dans l'intérieur du château.
Entrent BANQUO et FLEANCE, précèdes d'un do-
mestique qui porte un flambeau.
BAjSTQUO.
Ou en sommes-nous de la nuit, mon enfant?
FLEANCE,
La lune est descendue sous l'horizon ; je n'ai point
entendu sonner l'heure.
BANQUO.
Elle se couche à minuit.
FLEANCE.
Cela e'tant, il est plus de minuit, monsieur.
BANQUO.
Tiens, prends mon épée. — Ils sont économes
dans le ciel; toutes leurs chandelles sont e'teintes. —
Prends encore cela ; le besoin du sommeil pèse sur
moi comme du plomb, et cependant je ne voudrais
pas dormir. Miséricorde du ciel, réprimez dans mon
sein ces détestables pensées oii se laisse aller la na-
TOM. III. 25
386 MACBETH,
^i^^U ture pendant notre repos. (Entre Macbeth , avec un
domestique portant un flambeau. )(A Fleance.)^oxinQ~
moi mon épée. — Qui est là?
MACBETH.
Un ami.
BANQUO.
Quoi, monsieur! pas encore au lit? Le roi est
couché. — Je ne l'ai jamais vu dans une telle gaieté :
vos officiers ont reçu de sa part de grandes largesses ;
il offre ce diamant à votre épouse , en la saluant du
nom de la plus aimable hôtesse; et il s'est retiré
satisfait au delà de toute expression.
MACBETH.
N'étant pas préparés à le recevoir , notre volonté
s'est trouvée assujettie à un défaut de moyens qui ne
lui a pas permis de s'exercer aussi librement qu'elle
l'aurait fait.
BANQUO.
Tout s'est bien passé. — La nuit dernière j'ai rêvé
des trois sœurs du Destin : elles se sont montrées
assez véridiques à votre égard.
MACBETH.
Je n'y songe plus. Cependant, quand nous en
trouverons le temps , je voudrais que vous pussiez ,
si cela vous convient, me donner quelques momens
pour en causer avec vous.
BANQUO.
Quand cela vous sera agréable.
MACBETH.
Si vous vous unissez à mes combinaisons, lors-
ACTE II, SCÈNE I. 387
qu'elles auront lieu il vous en reviendra de l'hon-
neur ^''^K
BANQUO.
Je me déterminerai pour ce qui ne m'exposera
pas à le perdre en cherchant à l'augmenter, et me
laissera conserver un coeur loyal et une fidélité sans
reproche.
MACBETH.
En attendant , bonne nuit.
BANQUO.
Grand merci, monsieur; je vous en souhaite au-
tant.
( Banque et Fleance sortent. )
MACBETH.
Va, dis à ta maîtresse de sonner un coup de clo-
che quand ma boisson sera prête. Va te mettre au
lit. ( Le domestique sort. ) — Est-ce un poignard
que je vois là devant moi , la poignée tournée vers
ma main .^ Viens, que je te saisisse. — Je ne te
tiens pas, et cependant je te vois toujours. Fatale
vision , n'es-tu pas sensible au toucher comme à la
vue? ou n'es-tu qu'un poignard né de ma pensée,
le produit mensonger d'une tête fatiguée du batte-
ment de mes artères? Pourtant je te vois, et sous
une forme aussi palpable que celui que je tire en ce
moment. Tu me marques le chemin que j'allais
suivre, et l'instrument dont j'allais me servir. —
Ou mes yeux sont de mes sens les seuls abusés , ou
bien ils valent seuls tous les autres. — Je te vois tou-
jours , et sur ta lame, sur ta poignée, je vois des
gouttes de sang qui n"y étaient pas tout à l'heure. —
11 n'y a là rien de réel. C'est mon projet sanguinaire
388 MACBETH,
qui prend cette forme à mes yeux. — Maintenant
sur la moitié du monde la nature semble morte , et
des songes funestes abusent le sommeil enveloppé de
rideaux. Maintenant les sorcières célèbrent leurs
sacrifices à la pâle Hécate. Voici l'heure oii le meur-
tre décharné , averti par sa sentinelle le loup,
dont les hurlemens lui servent de mot du guet , dé-
robant, comme Tarquin le ravisseur, ses pas allon-
gés, s'avance semblable à un spectre vers l'exécution
de ses desseins. — 0 toi, terre solide et ferme,
garde-toi d'entendre mes pas , quelque chemin qu'ils
prennent, de peur que tes pierres n'aillent se dire
entre elles oii je suis , et ravir à ce moment l'horri-
ble occasion qui lui convient si bien. — Tandis que
je menace , il vit. — Les paroles portent un souffle
trop froid sur la chaleur de l'action. ( La cloche
sonne. ) — J'y vais. C'en est fait, la cloche me solli-
cite. Ne l'entends pas, Duncan ; c'est la cloche mor-
tuaire qui t'appelle au ciel ou aux enfers.
(Il sort.)
SCÈNE IL
Au même lieu.
LADY MACBETH entre.
LADY MACBETH.
Ce qui les a enivrés m'a enhardie, ce qui les a
éteints m'a remplie de flamme. — Écoutons; silence!
C'est le cri du hibou, fatal sonneur qui donne le
plus funeste bonsoir. — H est à son ouvrage; les portes
sont ouvertes, et les serviteurs, pleins de vin, se
ACTE II, SCÈNE II. 3B9
moquent en ronflant du devoir de leur office. J'ai
composé leur boisson du soir "^''^ de telle sorte que
la Nature et la Mort débattent entre elles s'ils vivent
ou meurent.
MACBETH, derrière le tliéâtre.
Qui est là? quoi? holà!
LADY MACBETH.
Hélas ! je tremble qu'ils ne se soient éveillés et que
la chose ne soit pas faite. Nous sommes perdus si la
tentative n'est pas suivie de l'action. Écoutons. —
J'avais apprêté leurs poignards, il ne pouvait man-
quer de les voir. — S'il n'eût pas ressemblé à mon
père endormi, je m'en serais chargée. — Mon mari!
MACBETH.
J'ai frappé le coup. — N'as-tu pas entendu un
bruit ?
LADY MACBETH.
J'ai entendu crier la chouette et chanter le gril-
lon. — N'avez-vous pas parlé?
MACBETH.
Quand ?
LADY MACBETH.
Tout à l'heure.
MACBETH.
Comme je descendais ?
LADY MACBETH.
Oui.
MACBETH.
Écoute. — Qui couche dans la seconde chambre?
LADY MACBETH.
Donalbain.
390 MACBETH,
MACBETH, regardant ses mains.
C'est là une triste vue !
LADY MACBETH.
Quelle folie d'appeler cela une triste vue !
MACBETH.
L'un des deux a ri dans son sommeil, et l'autre a
crie' , au meurtre ! Ils se sont éveillés l'un et l'autre :
je me suis arrêté les écoutant; mais ils ont fait
leurs prières et se sont remis à dormir.
LADY MACBETH.
Ils sont deux logés dans la même chambre.
MACBETH.
L'un s'est écrié : Dieu nous assiste ! et l'autre ,
amen, comme s'ils m'avaient vu, avec ces mains de
bourreau, écoutant ce qu'ils disaient; et je n'ai pu
répondre amen lorsqu'ils disaient Dieu nous assiste!
LADY MACBETH.
N'allez pas creuser cette idée.
MACBETH.
Mais pourquoi n'ai-je pu prononcer amen? Je
n'avais jamais eu autant de besoin d'une bénédic-
tion , et amen s'est arrêté dans mon gosier.
LADY MACBETH.
Il ne faut pas se travailler ainsi l'esprit sur ces
sortes d actions ; on en deviendrait fou.
MACBETH.
Il m'a semblé entendre une voix crier: « Plus de
sommeil! Macbeth tue le sommeil, l'innocent som-
ACTE II, SCÈNE IL Sgi
meil, le sommeil qui remet en ordre l'écheveau con-
fus de nos soucis; le sommeil, mort tranquille de la
vie de chaque jour, bain accordé à l'âpre travail ,
baume de 1 ame malade , loi tutélaire de la nature ,
l'aliment principal du tutélaire festin de la vie. »
LADY MACBETH.
Que voulez-vous dire ?
MACBETH.
Elle criait toujours dans toute la maison : « Plus
de sommeil ! Glamis a tué le sommeil ; ainsi Caw-
dor ne dormira plus , Macbeth ne dormira plus ! >»
LADY MACBETH.
Qui criait donc ainsi ? — Quoi ! digne thane ,
vous laissez votre noble courage se relâcher jusqu'à
ces rêveries d'un cerveau malade? Allez, prenez de
l'eau , et lavez votre main de cette tache qui té-
moigne contre vous. — Pourquoi avez-vous apporté
ici ces poignards? Il faut qu'ils restent de l'autre
côté. Allez , reportez-les, et teignez de sang les deux
serviteurs endormis.
MACBETH.
Je n'y rentrerai pas; je suis effrayé en songeant à
ce que j'ai fait. Le regarder de nouveau ! non , je
n'ose.
LADY MACBETH.
Que vous êtes faible dans vos résolutions ! — Don-
nez-moi ces poignards. Ceux qui dorment, ceux qui
sont morts , ressemblent à des figures peintes ; il n'y
a que l'oeil de l'enfance qui s'effraie à la vue d'un
diable en peinture. S'il a coulé du sang autour de
3c)2 MACBETH,
lui, j'en rougirai la face des deux serviteurs, car il
faut que le crime leur soit attribué ^^^K
(Elle sort.)
( On frappe derrière le the'âtre. )
MACBETH.
Pourquoi frappe-t-on ainsi? — Que suis-je donc
devenu , que le moindre hruit m'e'pouvante ? —
Quelles mains j'ai là ! Elles me font sortir les yeux
de la tête. — Prétendre que tout l'oce'an du grand
Neptune puisse laver ce sang et nettoyer ma main !
Non, en vëritë; ma main ensanglanterait plutôt
l'immensité des mers , et ferait de leur teinte ver-
dàtre une seule teinte rouge.
( Rentre lady MacLeth. )
LADY MACBETH.
Mes mains sont de la couleur des vôtres; mais j'ai
honte d'avoir conservé mon coeur si Liane. — J'en-
tends frapper à la porte du sud. — Retirons-nous
dans notre chambre : un peu d'eau va nous laver de
cette action ; voyez donc combien cela est aisé.
Votre courage vous a abandonné en chemin. ( On
frappe.) — Écoutez : on frappe encore plus fort.
Prenez votre robe de nuit , de crainte que nous
n'ayons occasion de paraître et de laisser voir que
nous étions éveillés. Ne restez donc pas ainsi misé-
rablement perdu dans vos réflexions.
MACBETH.
Il me faut rester maintenant avec la connaissance
de ce que j'ai fait ! — Mieux vaudrait n'avoir plus la
connaissance de moi-même. ( On frappe. ) — Eveille
Duncan à force de frapper. — Plût au ciel vraiment
que tu le pusses !
(Ils sortent. )
ACTE II, SCÈNE HT. SgS
SCÈNE III.
Entre UN PORTIER.
( On frappe derrière le théâtre. )
On frappe ici , ma foi. Si un homme était le por-
tier de l'enfer, il aurait une belle habitude de tour-
ner la clef. {On frappe. ) Frappe, frappe, frappe.
Qui est là, de par Belzëbut? C'est un fermier qui s'est
pendu en attendant une bonne année. Entrez sur-
le-champ , et ayez soin d'apporter assez de mou-
choirs , car on vous fera suer ici pour cela. ( On
Jrappe. ) Frappe , frappe. Qui est là , au nom d'un
autre diable ? Par ma foi, c'est un maître jésuite *^'9)
qui aurait juré pour et contre chacun des bassins
d'une balance. Il a commis assez de trahisons pour
l'amour de Dieu , et cependant le ciel n'a pas voulu
entendre à ses jésuitismes. Entrez, monsieur le jé-
suite. {On frappe.) Frappe, frappe, frappe. Qui
est là ? Ma foi , c'est un tailleur anglais qui vient
pour avoir rogné sur un liaut-de-chausse français *^^°\
Allons , entrez , monsieur le tailleur, vous pourrez
chauffer ici votre fer à repasser. ( On frappe. )
Frappe, frappe. Jamais un moment de repos. Qui
êtes-vous ? Mais cette place est trop froide pour un
enfer : je ne veux plus faire le portier du diable.
J'avais eu l'idée de laisser entrer un homme de
toutes les professions qui vont par le plus joli che-
min au feu de joie éternel. ( On frappe. ) Tout à
l'heure, tout à l'heure. {Il ouvre.) ie vous prie,
n'oubliez pas le portier.
394 MACBETH,
( Entrent Macduff et Lenox. )
MACDUFF.
Ami, tu t'es donc couché bien tard, pour dormir
encore ?
LE PORTIER.
Ma foi, nous vidions encore des rasades au second
cliant du coq ; et la boisson , seigneur , provoque
grandement trois choses.
MACDUFF.
Quelles sont-elles, les trois choses que provoque
le boire?
LE PORTIER.
Ma foi , monsieur , c'est le rouge au nez , le som-
meil et l'envie de pisser. Pour la luxure , on peut
dire qu'il la provoque et ne la provoque pas : il en
donne bien le désir, mais il en ôte la faculté; en
sorte qu'on peut dire que le vin est un traître envers
la luxure : il la cause et l'éjteint ; il l'aiguillonne et
puis l'arrête en chemin; il l'excite, et puis la dé-
courage ; il la trahit par un sommeil qui lui donne
le démenti, puis il la plante là.
MACDUFF.
Je crois , l'ami , que le vin t'a donné un démenti
la nuit dernière.
LE PORTIER.
Il l'a fait , seigneur, à mon nez et à ma barbe;
mais je lui ai revalu sa trahison ; et me trouvant ,
je crois, plus fort que lui, quoiqu'il m'ait tenu quel-
que temps par les jambes, je lui ai fait un tour qui
vous l'a jeté à terre.
ACTE TI, SCÈNE III. SgS
MACDX3FF.
Ton maître est-il levé? — Nous l'aurons eVeillé
en frappant à la porte. — Le voici qui vient.
(Entre Macbeth.)
LENOX.
Bonjour, noble Macbeth.
MACBETH.
Bonjour à tous les deux.
MACDUFF.
he roi est-il levé, digne thane?
MACBETH.
Pas encore.
MACDUFF.
Il m'a ordonné de l'éveiller de bon matin; j'ai
presque laissé passer l'heure.
MACBETH.
Je vais vous conduire vers lui.
MACDUFF.
Je sais que vous prenez avec plaisir tout cet em-
barras , et cependant c'en est un.
MACBETH.
Le plaisir que l'on prend à remplir un soin en
guérit la peine. — Voici la porte.
MACDUFF.
Je prendrai la liberté d'entrer, car il me l'a
positivement ordonné.
(Macduffsort. )
LENOX.
Le roi part aujourd'hui d'ici?
396 MACBETH,
MACBETH,
Il part : il a donné ses ordres en conséquence.
LENOX.
La nuit a e'té bien e'trange ! Dans le lieu où nous
couchions, les cheminées ont été' abattues par lèvent :
l'on a, dit-on, entendu dans les airs des lamenta-
tions, d'horribles cris de mort, et des voix prédisant
avec des accens terribles d'affreux bouleversemens,
des événemens confus, nouvellement éclos du sein
de ces temps désastreux. L'oiseau des ténèbres a
poussé toute la nuit des cris aigus ; quelques-uns
prétendent que la terre , saisie de fièvre , a tremblé.
MACBETH.
C'a été une cruelle nuit !
LENOX.
Ma mémoire n'est pas assez ancienne pour m'en
rappeler aucune qu'on puisse comparer à eelle-là.
( Rentre Macduff. )
MACDUFF.
0 horreur ! horreur ! horreur ! il n'y a ni cœur
ni langue qui puisse te concevoir ou t'exprimer.
MACBETH et LENOX.
Qu'est-ce que c'est ?
MACDUFF.
L'abomination a fait ici son chef-d'oeuvre. Le
meurtre le plus sacrilège a ouvert par force le
temple sacré du Seigneur, et a dérobé la vie qui en
animait la structure ^""^K
MACBETH.
Que dites-vous? la vie?
ACTE II, SCÈNE III. 397
LENOX.
Est-ce du roi que vous parlez?
MACDUFF.
Venez , entrez dans sa chambre , et que vos yeux
s'éteignent à la vue d'une nouvelle Gorgone : ne me
demandez pas de vous en dire davantage. Voyez,
et parlez ensuite vous-mêmes. — Qu'on s'éveille,
qu'on s'éveille; qu'on sonne le tocsin. (^Macbeth et
Lenox sortent. ) — Meurtre ! trahison ! — Banquo ,
Donalbain , Malcolm , éveillez-vous ! secouez ce
calme sommeil qui n'est qu'une singerie de la mort,
et venez voir la mort elle-même. — Levez-vous,
levez-vous, et voyez une image du grand jugement.
— Malcolm, Banquo, levez-vous comme de vos
tombeaux , et avancez comme des ombres , pour êti-e
en accord avec l'horreur de ce spectacle.
(La cloclie sonne. )
(Entre lady Macbeth )
LADY MACBETH.
Pour quelle affaire cette odieuse trompette vient-
elle appeler à l'assemblée tout ce qui dort dans la
maison? Parlez, parlez.
MACDUFF.
0 sensible lady ! ce n'est pas à vous à entendre ce
que je pourrais vous dire : ces sons tueraient une
femme au moment où ils tomberaient dans son
oreille. — (^Banquo arrive.) 0 Banquo! Banquo!
notre auguste maître est assassiné !
LADY MACBETH.
Oh malheur ! quoi , dans notre maison !
3g8 MACBETH,
BANQUO.
Trop cruel malheur , n'importe en quel lieu ! —
Cher DufF ^^^\ je t'en prie, tâche de te de'raentir toi-
même et de me dire que cela n'est pas vrai.
( Rentrent Macbeth et Lenox. )
MACBETH.
Si j'étais mort une heure avant cet événement,
j'aurais terminé une vie heureuse; car de cet
instant il n'y a plus rien d'important dans la vie de
ce monde, tout n'est plus que vanité, gloire, gran-
deur, tout est mort ; le vin de la vie est épuisé et ne
laisse plus à ces voûtes que de la lie à étaler,
( Entrent Malcolm et Donalbain. )
DONALBAIN.
Qu'est-il arrivé de malheureux ?
MACBETH.
Vous l'êtes et ne le savez pas encore : la première
source de votre sang, la fontaine d'oii vous l'avez
tiré a cessé de couler, la source en est arrêtée.
MACDUFF.
Votre royal père est assassiné.
MALCOLM.
Oh î par qui ?
LENOX.
Suivant les apparences , par ceux qui étaient
chargés de garder sa chambre. Leurs mains et leurs
visages étaient tout souillés de sang, ainsi que leurs
poignards que nous avons trouvés , non encore
essuyés, sur leur chevet. Ils ouvraient des yeux
ACTE II, SCÈNE III. 399
effares et paraissaient hors d'eux-mêmes : à les voir ,
on n'aurait pu leur confier la vie de personne.
MACBETH.
Oh ! que je me repens maintenant du mouvement
de fureur qui me les a fait tuer !
MACDUFF.
Pourquoi donc les avez-vous tue's?
MACBETH.
Eh ! qui peut être dans le même moment sage et
éperdu, calme et furieux? qui peut être fidèle et
rester neutre? Personne. La rapidité de ma violente
affection a dépassé ma raison plus tardive. Je voyais
ici Duncan étendu, l'argent de sa peau entremêlé
des marques dorées de son sang; et ses blessures
ouvertes semblaient autant de brèches aux lois de
la nature , par où devaient s'introduire les ravages
de la désolation... Là étaient les meurtriers teints
des couleurs de leur métier , et leurs poignards
revêtus de sang. Comment à de tels objets pourrait
se contenir celui qui a un coeur pour aimer, et
dans ce cœur le courage de manifester son amour?
LADY MACBETH.
Aidez-moi à sortir d'ici. Oh !
MACDUFF.
Secourez lady Macbeth.
MALCOLM,
Pourquoi demeurons-nous sans faire usage de
notre langue? C'est à elle surtout qu'il appartient
d'exprimer de pareils sentimens.
4oo MACBETH,
DONALBAIN.
Eh! pourquoi parlerions-nous ici, où notre desti-
née fatale , cache'e dans le trou de l'ogre , peut
s'e'lancer sur nous et nous saisir? Fuyons ! nos
larmes ne sont pas encore en situation de couler.
MALCOLM. ..^
t.
Ni la force de notre chagrin en situation de se
mettre sur le pied d'agir.
BANQUO.
Secourez lady Macbeth (o/z emporte ladj Mac-
beth), et lorsque nous aurons couvert la nudité' de
notre faible nature , qui souffre ainsi exposée , ras-
semblons-nous et pénétrons dans cet antre sanglant,
afin d'en connaître le fond. Nous sommes ébranlés
de terreurs et de doutes, mais je suis dans la puis-
sante main de Dieu , et de là je combattrai les
desseins secrets d'une méchanceté perfide.
MACBETH.
Et moi aussi.
TOUS.
Et nous tous de même.
MACBETH.
Allons promptement nous vêtir tous d'une ma-
nière convenable, afin de nous rassembler ensuite
dans la salle.
TOUS.
Volontiers.
(Hs sortent.)
MALCOLM.
Quel parti prenez-vous ? Ne nous associons point
avec eux. Montrer une douleur qu'on ne sent pas
ACTE II, SCÈNE IV. 4oi
est un rôle aisé pour l'homme faux. — Je me retire
en Angleterre.
DONALBAIN.
Et moi en Irlande. En se'parant nos fortunes, nous
serons plus en sûreté. Ici je vois des poignards dans
les sourires , et l'homme le plus près par le sang est
le plus prêt à le verser.
MALCOLM.
Le trait meurtrier qui a été lancé n'a pas encore
atteint son but ; et le parti le plus sur pour nous est
d'en éviter le coup. Ainsi montons à cheval, et n'al-
lons pas faire la politesse de dire adieu : tirons-
nous d'abord d'ici. Le voleur qui n'a plus d'espé-
rance de pardon prend ses sûretés en se sauvant.
( Ils sortent. )
SCÈNE IV.
Les dehors du château.
ROSSE, conversant avec UN VIEILLARD.
LE VIEILLARD.
Je me souviens bien de cinq douzaines d'années
et dix encore par-dessus , et dans ce grand espace de
temps j'ai vu de terribles momens et d'étranges
choses; mais tout ce que j'avais vu est comme rien
auprès de cette cruelle nuit.
ROSSE.
Ah! bon vieux père, tu vois comme le ciel, trou-
blé par une action de l'homme , en menace le san-
TOM. 111. 2.6
/,û2 MACBETli,
i»lant théâtre. D'après l'horloge il devrait taire joui .
et cependant une sombre nuit étouffe le flambeau
voyageur. L'empire est-il dévolu à la nuit? ou bien
est-ce le jour , honteux de se montrer , qui laisse les
ténèbres ensevelir la face de la terre, lorsqu'une
vivante lumière devrait la caresser?
LE VIEILLARD.
Cela est contre nature , comme l'action qui s'est
commise. Mardi dernier on a vu un faucon qui
s'élevait, fier de sa supériorité, saisi au vol et tué
par un hibou preneur de souris.
ROSSE.
Et les chevaux de Duncan (chose des plus étranges,
mais certaine), qui étaient si beaux, si légers, les
plus estimés de leur race , sont tout à coup redeve-
nus sauvages , ont brisé leurs râteliers , se sont
échappés se révoltant contre toute obéissance ,
comme s'ils eussent voulu entrer en guerre avec
l'homme.
LE VIEILLARD.
On dit qu'ils se sont mangés l'un l'autre.
ROSSE,
Rien n'est plus vrai, au grand étonnement de mes
yeux qui en ont été témoins. {Macduff paraît. )\o\q.\
l'honnête Macduff. — Eh bien, monsieur , comment
va le monde maintenant?
MACDUFF.
Quoi ! ne le voyez-vous pas?
ACTE II, SCÈNE IV. 4o3
ROSSE.
A-t-011 découvert qui a commis cette action plus
que sanguinaire?
MACDUFF.
Ceux que Macbeth a tués.
ROSSE.
Hélas î mon Dieu , quel fruit en pouvaient-ils
espérer?
MACDUFF.
Ils ont été gagnés. Malcolm et Donalbain , les
deux fils du roi, ont disparu et se sont sauvés.
Cette fuite fait tomber sur eux le soupçon du crime.
KOSSE.
Encore contre nature! — Ambition désordonnée,
qui détruis tes propres moyens d'existence ! — Il est
probable que la souveraineté va écheoir à Macbeth.
MACDUFF.
Il est déjà élu , et parti pour se faire couronner à
Scone.
ROSSE.
Oii est le corps de Duncan?
MACDUFF.
On l'a porté à Colmes - Inch , dépôt sacré où se
conservent les os de ses prédécesseurs.
ROSSE.
Irez-vous à Scone ?
MACDUFF.
Mon cousin , je vais à Fife.
ROSSE.
A. la bonne heure; moi, je vais à Scone.
4o4 ^ MACBETH,
MA.CDUFF.
Allez : puissiez-voiis y voir les choses se passer
comme elles le doivent! — Adieu. — Pourvu que
nous ne trouvions pas que nos vieux habits étaient
plus commodes que les neufs.
ROSSE, au vieillard.
Adieu, bon père.
LE VIEILLARD,
La bénédiction du ciel soit avec vous , et avec
ceux qui voudraient changer le mal en bien , et les
ennemis en amis!
(Ils sortent.)
FIN DU DEUXIÈiAIE ACTE.
ACTE III, SCÈNE I. 4o5
(«^«l/X^/t^ Vfc VX-l \'V«%t'\\'%f%%%^'V\l% \ W%.'V%'V1/% t.1{V\tt\A/t/% V%i%%'V%«'V(%'%Y VV%'%'V%%^'V% VbW«1%,1l\\^i%%Vk V\r%t.'%
ACTE TROISIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
A Fores. — Un appartement dans le palais.
Entre BANQUO.
lu possèdes maintenant, roi, thane de Cawdor,
thane de Glamis , tout ce que t'avaient promis les
sœurs du Destin , et je crains Lien que tu n'y sois
parvenu par de bien noires trahisons. Mais elles ont
dit aussi que tout cela ne demeurerait pas sur ta pos-
te'rité, et que ce serait moi qui serais la tige et le père
d'une race de rois. Si la vérité est sortie de leur bou-
che (comme on le voit paraître avec éclat dans les
paroles qu'elles ont prononcées sur toi ) , pourquoi
ces vérités , justifiées à ton égard , ne deviendraient-
elles pas pour moi des oracles , et n'élèveraient-elles
pas mes espérances? — Mais, silence ! taisons-nous.
(Air de trompette. —Entrent Macbeth, roi; lady Macbeth, reine; Lenox, Rosse, sei-
gneurs, dames, suite. )
MACBETH.
Voici le plus précieux de nos convives.
LADY MACBETH.
S'il eût été oublié , c'eût été un vide dans notre
brillante fête , et rien ne s'y serait bien passé.
4o6 MACBETH,
MACBETH.
Ce soir , monsieur , nous donnons un grand sou-
per, et nous y solliciterons votre présence.
BANQUO.
Il suffît que votre grandeur me donne ses ordres :
mon obéissance y est attachée pour jamais par le lien
le plus indissoluble.
MACBETH.
Montez-vous à cheval cette après-dînée ?
BANQUO.
Oui , mon gracieux seigneur.
MACB5TH.
Nous aurions désiré , dans le conseil que nous
tiendrons aujourd'hui , avoir vos avis , que nous
avons toujours trouvés sages et favorables; mais
nous les prendrons demain. Allez-vous loin?
BANQUO.
Assez loin, mon seigneur, pour remplir le temps
qui doit s'écouler jusqu'à l'heure du souper; et si
mon cheval n'allait pas très-bien , il faudrait que
j'empruntasse à la nuit une ou deux de ses heures
obscures.
MACBETH.
Ne manquez pas à notre fête.
BANQUO.
Je n'y manquerai pas, mon seigneur.
MACBETH.
Nous venons d'apprendre que nos sanguinaires
cousins se sont rendus l'un en Angleterre, l'autre
en Irlande; que, loin d'avouer leur affreux parri-
ACTE III, SCÈNE I. 4o-
cide, ils débitent à ceux qui les e'coutent d'étranges
impostures : mais nous en conférerons demain au
conseil , oii nous aurons aussi à discuter une affaire
d'état qui exige notre présence à tous. Dépêchez-vous
de monter à cheval. Adieu jusqu'à ce soir. Fleance
va-t-il avec vous?
BANQUO.
Oui, monseigneur; il est temps que nous pardons.
MACBETH.
Je vous souhaite des chevaux légers et sûrs. Allez
donc vous confier à leur dos ^^^). Adieu. (Banquo sort.)
( ^lix courtisans. ) Que chacun dispose à son gré de
son temps jusqu'à sept heures du soir. Pour trouver
nous-même plus de plaisir au retour de la société,
nous resterons seul jusqu'au souper : d'ici là , que
Dieu soit avec vous. — ( Sortent laify Macbeth , les
seigneurs , les clames, etc. ) Holà, un mot : ces hom-
mes attendent-ils nos ordres?
UN DOMESTIQUE.
Oui, mon seigneur, ils sont à la porte du palais.
MACBETH.
Amenez-les devant nous. — Etre où je suis n'est
rien si l'on n'y est en sûreté. — Nos craintes se sont
profondément fixées sur Banquo , et dans ce naturel
empreint de souveraineté domine ce qu'il y a de
plus à craindre. Ce qu'il sait oser va bien loin , et à
cette disposition intrépide il joint une sagesse qui
enseigne à sa valeur la route la plus sûre. Je ne vois
que lui dont l'existence m'inspire de la crainte : il
intimide mon génie, comme César, dit-on , celui de
Marc Antoine. Je l'ai vu gourmander les sœurs lors-
4o8 MACBETH,
qu'elles m'imposèrent le nom de roi ; il leur com-
manda de lui parler ; et alors , d'une bouche pro-
phe'tique , elles le proclamèrent père d'une race de
rois. — Elles n'ont place' sur ma tête qu'une cou-
ronne sans fruit et ne m'ont dopné à saisir qu'un
sceptre stérile que m'arrachera une main étrangère,
sans qu'aucun fils sorti de moi me succède. S'il en
est ainsi, c'est pour la race de Banquo que j'ai souillé
mon âme ; c'est pour ses enfans que j'ai assassiné
cet excellent Duncan ; pour eux seuls j'ai mêlé
d'odieux souvenirs la coupe de mon repos, et j'aurai
livré à l'ennemi du genre humain mon éternel tré-
sor pour les faire rois ! Les enfans de Banquo rois !
Plutôt qu'il en soit ainsi, je t'attends dans l'arène,
destin; viens m'y combattre à outrance. — Qui va
là? (^Rentre le domestique avec deux assassins .) Re-
tourne à la porte , et restes-y jusqu'à ce que nous
t'appellions. {Le domestique sort.) — N'est-ce pas
hier que nous avons eu ensemble un entretien ?
PREMIER ASSASSIN.
C'était hier , avec la permission de votre gran-
deur.
MACBETH.
Eh bien, avez-vous réfléchi sur ce que je vous ai
dit? Soyez sûrs que c'est lui qui autrefois vous a te-
nus dans l'abaissement, ce que vous m'avez attri-
bué , à moi qui en étais innocent. Je vous en ai
convaincus dans notre dernière entrevue; je vous
ai fait voir jusquà l'évidence comment vous aviez
été amusés , traversés , quels avaient été les instru-
mens, qui les avait employés, et tant d'autres
ACTE III, SCÈNE I. 409
choses qui, n'eussiez-vous que la moitié d'une âme
et une intelligence altérée, yous diraient : « Voilà
ce qu'a fait Banque, n
PREMIER ASSASSIN.
Vous nous l'avez fait connaitre.
MACBETH.
Complètement : allons plus loin , c'est l'objet de
notre seconde entrevue. — Sentez -vous en vous-
mêmes la vertu de patience tellement dominante
que vous laissiez passer toutes ces choses? Etes-vous
si pénétrés de l'Évangile que vous puissiez prier
pour cet homme et ses enfans, lui dont la main
vous a courbés vers la tombe et réduits pour tou-
jours à la misère?
PREMIER ASSASSIN.
Nous sommes des hommes , mon seigneur.
MACBETH.
Oui, je sais que dans le catalogue on vous compte
pour des hommes , de même que les chiens de
chasse , les bassets , les métis , les épagneuls , bar-
bets , loups , demi-loups , y sont tous appelés du
nom de chien. Ensuite, parmi ceux qui en valent la
peine , on distingue Fagile , le tranquille , le fin , le
chien de garde, le chasseur, chacun selon la qualité
qu'a renfermée en lui la bienfaisante nature, et il
en reçoit un titre particulier ajouté au nom com-
mun sous lequel on les a tous inscrits. Il en est de
même des hommes. Si vous méritez de tenir quel-
que rang parmi les hommes, et de n'être pas re-
jetés dans la dernière classe , dites-le-moi , et alors
4io MACBETH,
je verserai dans votre sein ce projet dont l'exécu-
tion vous délivre de votre ennemi , vous fixe dans
notre coeur et notre affection ; car nous ne pouvons
avoir , tant qu'il vivra , qu'une santé languissante
que sa mort rendra parfaite.
SECOND ASSASSIN.
Je suis un homme, mon seigneur, tellement in-
digné par les indignes traitemens du monde, ses ou-
trageans rebuts , que pour me venger du monde
toute action me sera indifférente.
PREMIER ASSASSIN.
Et moi un homme si las de malheurs, si ballotté
de la fortune, que je mettrais ma vie sur le premier
hasard qui me promettrait de l'améliorer ou de m'en
délivrer.
MACBETH.
Vous savez tous deux que Banquo était votre en-
nemi?
SECOND ASSASSIN.
Nous en sommes persuadés , mon seigneur.
MACBETH.
Il est aussi le mien ; et notre inimitié est si san-
glante, C|ue chaque minute de son existence me
frappe dans ce qui tient de plus près à la vie. Je pour-
rais, en faisant ouvertement usage de mon pouvoir,
le balayer de ma vue sans en donner d'autre raison
que ma volonté; mais je ne dois pas le faire, à cause
de quelques- uns de mes amis qui sont aussi les
siens , dont je ne dois pas négliger l'affection , et
avec qui il me faudra déplorer la chute de l'homme
que j'aurai renversé moi-même. Voilà ce qui me
ACTE III , SCÈNE 1. 411
rend votre assistance précieuse : elle me donne les
moyens de cacher cette action à l'oeil du public ,
comme je le désire par un grand nombre de puissans
motifs.
SECOND ASSASSIN.
Nous exécuterons, mon seignevir, ce que vous
nous commanderez.
PREMIER ASSASSIN.
Oui, quand notre vie....
MACBETH.
Votre courage perce dans votre maintien. Dans
une heure au plus, je vous indiquerai le lieu où
vous devez vous poster. Ayez le plus grand soin d'é-
pier et de choisir le moment convenable, car il faut
que cela soit fait ce soir, et à quelque distance du
palais ; et ne perdez pas de vue que j'en veux pa-
raître entièrement innocent , et afin qu'il ne reste
dans l'ouvrage ni accrocs ni défauts , qu'avec Ban-
quo son fils Fleance qui l'accompagne, et dont l'ab-
sence n'est pas moins importante pour moi que
celle de son père, subisse les destinées de cette
heure de ténèbres. Consultez -vous ensemble, et
prenez votre résolution. Je vous rejoins dans un
moment.
LES ASSASSINS.
Elle est prise , seigneur.
MACBETH.
Je vous ferai rappeler dans un instant. Ne sortez
pas de notre palais. ( Les assassins sortent. ) C'est
une chose arrêtée. — Banquo, si c'est vers les cieux que
ton âme doit prendre son vol, elle les verra ce soir.
^H sort.)
4i2 MACBETH^,
SCÈNE II.
Un autre appartement dans le palais.
Entrent LADY MACBETH et UN DOMESTIQUE.
LADY MACBETH.
Banquo est-il sorti du palais?
LE DOMESTIQUE.
Oui, madame ; mais il revient ce soir.
LADY MACBETH.
Avertissez le roi que je voudrais , si cela est pos-
sible, lui dire quelques mots.
LE DOMESTIQUE.
J'y vais, madame.
(Il sort. )
LADY MACBETH.
On n'a rien gagné, et tout dépensé, quand on
a obtenu son désir sans en être plus heureux : il vaut
mieux être celui que nous détruisons , que de vivre
par sa destruction dans des joies toujours inquiètes.
( Macbeth entre. ) — Qu'avez-vous , mon seigneur ?
pourquoi vous enfermer dans la solitude , ne cher-
chant pour compagnie que les images les plus fu-
nestes, toujours appliqué à des pensées qui, en vé-
rité , devraient être mortes avec ceux dont elles
vous occupent? Les choses sans remède devraient
être sans importance : ce qui est fait est fait.
MACBETH.
Nous avons tranché le serpent , mais nous ne l'a-
ACTE III, SCÈNE IL 4i3
vons pas tué ; il réunira ses tronçons et redevien-
dra ce qu'il était, tandis que notre impuissante ma-
lice sera exposée aux dents dont elle aura retrouvé
la force. Mais que la structure de l'univers se dé-
compose, que les deux mondes périssent avant que
nous consentions ainsi à prendre notre repos dans
la crainte, à passer le temps du sommeil dans l'af-
fliction de ces terribles songes qui viennent nous
bouleverser toutes les nuits ! Il vaudrait mieux
être avec le mort que, pour arriver oii nous som-
mes, nous avons envoyé reposer en paix, que de
demeurer ainsi, l'âme sur la roue, dans une angoisse
sans relâche. — Duncan est dans son tombeau :
sorti des redoublemens de la fièvre de la vie , il
dort bien ; la trahison est à bout avec lui : ni le fer,
ni le poison, ni les conspirations domestiques, ni
les armées ennemies, rien ne peut plus l'atteindre.
LADY MACBETH.
Venez , mon cher époux , que le calme reparaisse
dans vos regards troublés : soyez brillant et joyeux
ce soir au milieu de vos convives.
MACBETH.
Je le serai , mon amour ; et soyez de même aussi,
je vous y exhorte : que votre continuelle attention
s'occupe de Banquo; indiquez sa prééminence par
vos regards et vos paroles. — Nous ne serons jamais
en sûreté tant qu'il nous faudra sans cesse nous laver
de notre grandeur dans ce cours de flatteries, et
faire de nos visages le masque qui doit servir à dé-
guiser nos cœurs.
,.,; MACBETH
LADY BIACBETH.
Ne pensez plus à cela.
MACBETH.
0 chère épouse, mon esprit est rempli de scor-
pions. Tu sais que Banquo et son fils Fleance res-
pirent ?
LADY MACBETH.
Mais la copie de nature qui leur a e'té remise n'est
pas éternelle.
MACBETH.
Il y a même de plus cette consolation qu'ils ne
sont pas inattaquables. Ainsi, tiens-toi joyeuse. Avant
que la chauve-souris ait cessé son vol circulaire,
avant qu'aux appels de la noire Hécate l'escarbot
cuirassé ait sonné , par son murmure assoupissant ,
le bourdon qui appelle les bâillemens de la nuit.,
on aura consommé une action importante et ter-
rible.
LADY MACBETH.
Que doit-on faire?
MACBETH.
Demeure innocente de la connaissance du projet,
ma chère poule , jusqu'à ce que tu applaudisses à l'ac-
tion.— Viens, ô nuit apportant ton bandeau : couvre
l'oeil sensible du jour compatissant, et de ta main
invisible et sanguinaire arrache et mets en pièces le
lien puissant qui fixe la pâleur sur mon front. —
La lumière s'obscurcit, et déjà le corbeau dirige son
vol vers la forêt qu'il habite. Les honnêtes habitués
du jour commencent à languir et à s'assoupir, tandis
que les noirs agens de la nuit se lèvent pour saisir
ACTE III, SCÈNE III. 4i5
leur proie. — Tu es étonnée de mes discours; mais
sois tranquille : les choses que le mal a commen-
cées se consolident par le mal. C'en est assez ; je te
prie, viens avec moi.
(Ils sortent.)
SCÈNE m.
Toujours à Fores. — Un parc ou une prairie donnant sur une
clés portes du palais.
Entrent trois ASSASSINS .
PREMIER ASSASSIN.
Mais qui t'a dit de venir te joindre à nous?
TROISIÈME ASSASSIN.
Macbeth.
SECOND ASSASSIN.
Il ne doit pas nous donner de méfiance, puisque
nous le voyons parfaitement instruit de notre com-
mission et de ce que nous avons à faire.
PREMIER ASSASSIN.
Reste donc avec nous. — Le couchant luit encore
de quelques traits du jour : c'est le moment oii le
voyageur atardé pique avec ardeur pour gagner
l'auberge située à la fin de sa journée; et celui que
nous attendons ici en approche de bien près.
TROISIÈME ASSASSIN.
Écoutez; j'entends des chevaux.
BANQUO derrière le théâtre.
Donnez-nous de la lumière, holà!
4i6 MACBETH,
SECOND ASSASSIN.
C'est sûrement lui. Tous ceux qui sont sur la
liste des personnes attendues sont déjà rendus à la
cour.
PREMIER ASSASSIN.
On emmène ces chevaux.
TROISIÈME ASSASSIN.
A près d'un mille d'ici; mais il a coutume, et tous
en font autant, d'aller d'ici au palais en se prome-
nant.
(Entrent Banque et Fleance ; un domestique marclie devant eux avec un flambeau. )
SECOND ASSASSIN.
Un flambeau ! un flambeau !
TROISIÈME ASSASSIN.
C'est lui.
PREMIER ASSASSIN.
Tenons-nous prêts.
BANQUO.
11 tombera de la pluie cette nuit.
PREMIER ASSASSIN.
Qu'elle tombe.
( Il attaque Banque. )
BANQUO,
0 trahison! — Fuis, cher Fleance, fuis, fuis,
fuis; tu pourras me venger. — 0 scélérat!
(Il meui't. Fleance et le domestique se sauvent, )
TROISIÈME ASSASSIN.
Qui a donc e'teint le flambeau?
PREMIER ASSASSIN.
N'e'tait-ce pas le parti le plus sûr?
ACTE III, SCÈNE IV. 417
TROISIÈME ASSASSIN.
Il n'y en a qu'un de tombe' : le fils s'est sauve.
SECOND ASSASSIN.
Nous avons manqué la plus belle moitié de notre
coup.
PREMIER ASSASSIN,
Allons toujours dire ce qu'il y a de fait
(Ils sortent.
SCÈNE IV.
Un appartement d'apparat dans le palais. — Le banquet est
préparé.
Entrent MACBETH, LADY MACBETH, ROSSE,
LENOX et autres SEIGNEURS; suite.
MACBETH.
Vous connaissez chacun votre rang, prenez vos
places. Depuis le premier jusqu'au dernier, je vous
souhaite à tous une sincère bienvenue.
LES SEIGNEURS.
Nous rendons grâces à votre majesté.
MACBETH.
Pour nous, comme un hôte modeste, nous nous
mêlerons parmi les convives. Notre hôtesse garde sa
place d'honneur; mais dans un moment favorable
nous lui demanderons sa bienvenue.
(Les coui'tisans et les seigneurs se placent, et laissent un siège au milieu pour Macbeth )
LADY MACBETH.
Acquittez-m'en, seigneur, envers tous nos amis;
ToM. III. 27
4, y MACBETH,
car mon coeur leur dit qu'ils sont tous les bienvenus.
(Entre le premiev assassin ; il se tient à la porte. )
MACBETH.
Vois, ils te rendent tous des remercîmens du
fond de leur cœur. — Le nombre des convives est
égal des deux côtes. Je m'assiérai ici au milieu.
— Que la joie s'épanouisse. Tout à l'heure nous boi-
rons une rasade à la ronde. {A V assassin. ) 11 y a
du sang sur ton visage.
L'ASSASSIjM.
C'est donc du sang de Banque.
MACBETH.
J'aurai plus de plaisir à te voir hors de cette salle
que lui dedans. Est-il expédié?
L'ASSASSIN.
Seigneur, il a la gorge coupée; c'est moi qui lui
ai rendu ce service.
MACBETH.
Tu es le premier des hommes pour couper la
gorge ; mais il a son mérite aussi celui qui en a fait
autant à Fleance. Si c'était toi, tu n'aurais pas ton
pareil.
L'ASSASSIN.
Mon royal seigneur, Fleance a échappé.
MACBETH.
Voilà mon accès qui me reprend. Sans cela tout
était parfait : j'étais entier comme le marbre ,
établi comme le roc , au large et libre de me ré-
pandre comme l'air qui m'environne; mais main-
tenant je suis comprimé, resserré, emprisonné, et
ACTE IH , SCÈNE IV. 419
asservi à l'insolence de mes inquiétudes et de mes
terreurs. — Mais Banquo est-il en lieu de sûreté?
L'ASSASSIN.
Oui, mon noble prince, il est en sûreté dans un
fossé où je l'ai logé, avec vingt larges ouvertures,
dont la moindre est la mort d'un homme.
, MACBETH.
Je t'en remercie Ainsi, voilà le gros serpent
écrasé. Le jeune reptile qui s'est sauvé est d'une
nature qui dans son temps nourrira aussi du
venin , mais à présent il n'a pas de dents. — Va-
t'en, et demain nous t'entendrons de nouveau.
(Lassassiasort.)
LADY MACBETH.
Mon royal époux, vous ne nous accordez pas
bonne mine d'hôte. C'est vendre un festin que de
ne pas témoigner à chaque instant, pendant sa
durée , qu'il est donné de bon coeur. Pour manger,
il vaudrait mieux être chez soi : hors de là, l'assaison-
nement de la bonne chère c'est la politesse ; sans
cela il serait insipide de se rassembler.
MACBETH.
Sois remerciée de ta remontrance. — Qu'une
bonne digestion accompagne votre appétit, et qu'une
bonne santé s'en suive.
LEKOX.
Plait-il à votre majesté de s'asseoir?
(L'omLre de Banquo sort de terre, et s'assied à la place de Macbeth. )
MACBETH.
Nous verrions ici rassemblé sous notre toit Thon-
.420 MACBETH,
neur de notre pays, si notre cher Banquo nous
avait gratifié de sa présence. Puissé-je avoir à le
quereller d'un manque d'amitië, plutôt qu'à le
plaindre d'un malheur !
ROSSE.
Son absence, seigneur, compromet l'honneur de
sa parole. Votre grandeur veut-elle bien nous ho-
norer de son auguste compagnie?
MACBETH.
Toutes les places sont remplies !
LENOX.
En voici une rëserve'e pour vous, seigneur.
MACBETH.
Oii cela?
LENOX,
Ici , mon seigneur. Qui trouble donc ainsi votre
srandeur?
MACBETH.
Qui de vous a fait cela ?
LES SEIGNEURS.
Quoi donc , mon bon seigneur ?
MACBETH.
Tu ne peux pas dire que ce soit moi qui l'aie fait.
— Ne secoue point ainsi contre moi ta chevelure
sanglante.
ROSSE.
Messieurs, levez-vous de table; sa grandeur est
indisposée.
LADY MACBETH.
Monsieur et digne ami, mon époux est souvent
ACTE III, SCÈNE IV. 421
dans cet ëtat, et il y est sujet depuis renfaiice. Je
vous en prie , tenez-vous à vos places : c'est un
accès passager; dans l'intervalle d'une pensée il va
se retrouver aussi bien qu'à son ordinaire. Si vous
faites trop attention à lui , vous le blesserez et vous
augmenterez son mal : continuez à manger, et ne
prenez pas garde à lui. — Etes-vous un homme?
MACBETH.
Oui , et un homme intre'pide , puisque j'ose re-
garder ce qui e'pouvanterait le diable.
LADY MACBETH.
Quelles balivernes ! C'est une vision créée par
votre peur, comme ce poignard dans l'air qui ,
m'avez-vous dit, guidait vos pas vers Duncan. Oh !
ces tressaillemens, ces soubresauts, symptômes qui
ne devraient accompagner qu'une crainte fondée,
feraient à merveille dans le récit d'une histoire
qu'une femme raconte au coin du feu , d'après l'au-
torité de sa grand'mère. — C'est une vraie honte!
Pourquoi faire cette ligure ? Tout est fini , et vous
êtes là à regarder une chaise !
MACBETH.
Je te prie, regarde de ce côté ; vois là, vois. Que
me dites-vous? vous demandez de quoi je m'in-
c|uiète? — - Puisque tu peux remuer la tête, tu peux
aussi parler. Si les cimetières et les tombeaux doi-
vent nous renvoyer ceux que nous ensevelissons,
nos monumens seront donc semblables au gésier
des milans?
( L'ombre disparaît. )
422 MACBETH,
LADY MACBETH.
Quoi! la folie s'est-elle emparée de tous vos sens?
MACBETH.
Comme je suis ici, je l'ai vu.
LADY MACBETH.
Fi ! quelle honte !
MACBETH.
Ce n'est pas la première fois qu'on a répandu le
sang. Dans les anciens temps, avant que des lois
humaines eussent purgé de crimes les sociétés adou-
cies, oui vraiment, et même depuis, il s'est commis
des meurtres trop terribles pour que l'oreille en
supporte le récit; et l'on a vu des temps oii, lors-
qu'un homme avait la cervelle enlevée , il mourait ,
et tout finissait là. Mais aujourd'hui ils se relèvent
avec vingt blessures sur le crâne , et viennent nous
chasser de nos sièges : cela est plus étrange que ne
le peut être un pareil meurtre.
LADY MACBETH.
Mon digne seigneur, vos nobles amis vous atten-
dent.
MACBETH.
Ah ! j'oubliais... Ne prenez pas garde à moi, mes
dignes amis. J'ai une étrange infirmité qui n'est
rien pour ceux qui me connaissent. Allons, amitié
et santé à tous ! Je vais m'asseoir : donnez-moi du
vin ; remplissez jusqu'au bord. Je bois aux plaisirs
de toute la table, et à notre cher ami Banquo, qui
nous manque ici. Que je voudrais qu'il y fût!
(L'ombre sort de terre.) Nous buvons avec empres-
sement à vous tous , à lui. Tout à tous !
ACTE III, SCÈNE IV. 423
LES SEIGNEURS.
Nous VOUS présentons nos hommages et faisons
raison.
MACBETH.
Loin de moi ! ôte-toi de mes yeux ! que la terre
te cache ! Tes os sont desséchés, ton sang est glacé;
rien ne se reflète dans ces yeux que tu ouvres ainsi.
LADY MACBETH.
Ne voyez là dedans , mes bons seigneurs , qu'une
chose qui lui est ordinaire , rien de plus : seulement
elle gâte tout le plaisir de ce moment.
MACBETH.
Tout ce qu'un homme peut oser, je l'ose. Viens
sous la forme de l'ours féroce de la Russie, du rhi-
nocéros armé, ou du tigre d'Hyrcanie, sous quelque
forme que tu choisisses, excepté celle-ci, et la fer-
meté de mes nerfs ne sera pas un instant ébranlée ;
ou bien reviens à la vie, défie-moi au désert avec
ton épée : si alors je demeure tremblant, déclare-
moi une petite fille au maillot. — Loin d'ici, fan-
tôme horrible , insultant mensonge ! loin d'ici !
( L'ombre disparaît. ) A la bonne heure. — Dès
qu'il disparait, je redeviens un homme. De grâce,
restez à vos places.
LADY MACBETH.
Vous avez fait fuir la gaieté , détruit tout le plai-
sir de cette réunion par un désordre qui a excité le
plus grand étonnement.
MACBETH.
De telles choses peuvent-elles arriver et nous sur-
prendre, sans exciter en nous plus d'étonnement
424 MACBETH,
que ne le ferait un nuage d'été? — -Vous me mettez
de nouveau hors de moi-même , lorsque je songe
maintenant que vous pouvez contempler de pareils
objets et conserver le même incarnat sur vos joues,
tandis que les miennes sont Manches de frayeur.
ROSSE.
Quels objets , seigneur?
LADY MACBETH.
Je vous prie, ne lui parlez pas; son mal ne fait
qu'empirer : les questions le mettent en fureur. Jç
vous souhaite le bonsoir à tous à la fois. Ne vous ar-i-
rêtez pas à conserver l'ordre des rangs j sortez tous
ensemble.
LENOX.
Nous souhaitons à votre majesté' une meilleure
nuit et une meilleure santé.
LADY MACBETH.
Bonne et heureuse nuit à tous.
( Sortent les seigneurs et leur suite. )
MACBETH.
Il y aura du sang : ils disent que le sang veut du
sang. On a vu les pierres se mouvoir et les arbres
parler. Par le moyen des devins, par l'intelligence
que nous avons de certains rapports , les pies, les
hiboux , les corbeaux , ont souvent mis en lumière
l'homme de sang le mieux caché. — Quelle heure
est-il delà nuit?
LADY MACBETH.
A ne savoir qui l'emporte d'elle ou du matin.
ACTE III, SCÈNE n?. 425
MACBETH.
Que dites-vous de Maeduff, qui refuse de se ren-
dre en personne à nos ordres souverains ?
LADY MACBETH.
Avez-vous envoyé vers lui , mon seigneur ?
MACBETH.
Non, je l'ai su indirectement : mais j'enverrai. Il
n'y a pas un d'eux dans la maison de qui je ne tienne
un homme à mes gages. J'irai trouver demain , et
de bonne heure, les sœurs du Destin : il faudra
qu'elles parlent encore; car à présent je me précipi-
terai par les pires moyens dans la connaissance de ce
qu'il y a de pire ; je ferai céder à mon avantage
tous les autres motifs. Me voilà avancé si loin dans
le sang, que si je m'arrêtais à présent, retourner
en arrière serait aussi fatigant que d'aller en avant.
J'ai dans la tête d'étranges choses qui passeront dans
mes mains , des choses qu'il faut exécuter avant
d'avoir le temps de les examiner.
LADY MACBETH.
Vous avez besoin de ce qui ranime toutes les
créatures, du sommeil.
MACBETH.
Oui, allons dormir. L'étrange erreur où je me
suis laissé entraîner est l'effet d'une crainte novice
et qu'il faut mener un peu rudement. Nous sommes
jeunes dans l'action.
426 MACBETH,
SCÈNE V.
La bruyère. — Tonnerre.
Entre HÉCATE; LES TROIS SORCIÈRES viennent
à sa rencontre.
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Quoi ! qu'y a-t-il donc , Hécate ? Vous paraissez
en colère.
HÉCATE.
N'ai-je pas raison, sorcières que vous êtes , inso-
lentes , effrontées? Comment avez-vous osé entrer
avec Macbeth en traités et en commerce d'énigmes
et d'annonces de mort , sans que moi , souveraine
de vos enchantemens , de qui ressortent immédia-
tement toutes les trames malfaisantes , aie jamais
été appelée pour y prendre part et signaler la gloire
de notre art ? Et , ce qui est pis encore , c'est que
tout ce que vous avez fait , vous l'avez fait pour un
fils capricieux , chagrin , colère , qui , comme les
autres , ne vous recherche que pour ses propres in-
térêts et nullement pour vous - mêmes. Réparez
votre faute; partez, et demain, dès le matin , venez
me trouver à la caverne de l'Achéron '^^^\ Il y vien-
dra pour apprendre sa destinée : préparez vos vases,
vos paroles magiques , vos charmes et tout ce qui
est nécessaire. Je vais me rendre dans les airs : j'em-
ploîrai cette nuit à l'accomplissement d'un projet
fatal et terrible; un grand ouvrage doit être ter-
miné à midi. A la pointe du croissant pend une
ACTE III, SCÈNE VI. 4^7
épaisse goutte de vapeur; j'irai la saisir avant qu'elle
tombe sur la terre; et, distillée par des artifices
magiques, elle élèvera des visions fantastiques et
des fantômes qui , par la force de leurs illusions ,
doivent entraîner Macbeth à sa ruine. Il bravera les
destins, méprisera la mort, et portera ses espéran-
ces au delà de toute prudence , de toute pudeur, de
toute crainte; et vous savez toutes que la sécurité
est la plus grande ennemie des mortels. — ( Chant
derrière le théâtre, a Viens , viens, » etc. *^^^\) Écou-
tez ! on m'appelle. Vous voyez mon petit lutin assis
dans ce gros nuage noir : il m'attend.
( Elle sort. )
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Allons, bâton s-nous ; elle ne tardera pas à être
de retour.
( Les sorcières sortent, )
SCÈNE VI.
A Fores. — Un appartement du palais.
Entrent LENOX et un autre SEIGNEUR.
LENOX.
Mes premiers discours n'ont fait que donner le
mouvement à vos pensées , qui peuvent à présent
pousser plus loin leurs conjectures. Seulement, je
dis que les choses ont été prises d'une singulière ma-
nière. Le bon roi Duncan a été plaint de Macbeth î
vraiment je le crois bien , il était mort. — Le brave
et vaillant Banquo s'est promené trop tard , et vous
428 MACBETH,
pouvez dire , si vous voulez , que c'est Fleaiice qui
l'a assassine', car Fleance s'est enfui. Il ne faut pas
se promener trop tard. — Qui de nous ne se sent
pas contraint de voir combien ça été de la part de
Malcolm et de Donalbain une action monstrueuse
que d'assassiner leur bon père ? Damnable crime !
combien Macbeth en a ëtë afflige' ! N'a-t-il pas aussi-
tôt, dans une rage vertueuse, mis en pièces les
deux coupables enchaînés par l'ivresse et accablés
du sommeil? N'est-ce pas de sa part une noble ac-
tion? Oui, et pleine de prudence aussi, car toute
âme capable de sentiment eut été irritée d'entendre
ces hommes nier le crime. En sorte que j'en reviens
à dire qu'il a très-bien pris toutes ces choses ; et je
pense que s'il tenait les fils de Duncan enfermés sous
la clef (ce qui ne sera pas , s'il plait au ciel) , il leur
ferait voir ce que c'est que de tuer un père , et à
Fleance aussi. Mais bouche close , car j'apprends
que pour quelques paroles trop libres , et parce qu'il
a manqué de se rendre à la fête donnée par le ty-
ran "^^^^ , Macduff est tombé en disgrâce. Pouvez-
vous, monsieur, m'apprendre où il s'est réfugié?
LE SEIGNEUR.
Le fils de Duncan , à qui le tyran retient son légi-
time héritage , est maintenant à la cour du roi d'An-
gleterre. Le pieux Edouard lui a fait un accueil si
gracieux, que la malveillance de la fortune ne lui a
rien fait perdre de la considération due à son rang.
C'est là que Macduff est allé demander au saint roi
de l'aider à éveiller Northumberland et le belli-
queux Siward , afin que , par leur secours., et avec
ACTE III, SCÈNE YI. 429
l'approbation de celui qui réside dans les cieux ,
nous puissions prendre nos repas sur nos tables ,
accorder le sommeil à nos nuits, affranchir nos fêtes
et nos banquets des poignards sanglans, rendre des
hommages légitimes et recevoir des honneurs libres
de contrainte , toutes choses après quoi nous sou-
pirons aujourd'hui. Ce rapport a mis le roi dans
une telle fureur, qu'il se prépare à tenter quelque
expédition guerrière.
LENOX.
A-t-il envoyé vers Macduff?
LE SEIGKEUR.
Oui , et sur cette réponse décidée : « Moi , mon-
sieur! non, » le nébuleux messager lui a tourné le
dos en murmurant, comme s'il eût dit : a Vous re-
gretterez le moment oii vous m'avez embarrassé de
cette réponse. »
LENOX.
Et c'est un bon avis pour lui de se tenir aussi
éloigné que sa prudence pourra lui en fournir les
moyens. Que quelque ange du ciel vole à la cour
d'Angleterre annoncer son message, avant qu'il
arrive lui-même, afin que le bonheur rentre bien-
tôt dans notre patrie, opprimée sous une main dé-
testable !
LE SEIGNEUR.
Mes prières sont avec lui.
(Ils sortent. }
FIN DU TROISIÈME ACTE.
43o MACBETH,
»*V%'%»'» '»'****'***'**'*'*'* *'*'***^***'* '*'**'*'**'*'*^'*'**^'^'*** *'*'**'*'* ^'*^*'*'**'*^'**^*^^*'*'**^
ACTE QUATRIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Une caverne obscure. Au milieu bout une chaudière. —
Tonnerre.
Entrent les trois SORCIÈRES.
PREMIÈRE SORCIERE.
Irois fois le chat tigré a miaule'.
DEUXIÈME SORCIÈRE.
Trois fois en même temps le jeune hérisson a
gémi.
TROISIÈME SORCIÈRE.
Le joueur de harpe *^^') nous crie : « Il est temps,
il est temps. »
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Tournons en rond autour de la chaudière, et dans
ses entrailles empoisonnées jetons ^""^K
Crapaud , qui, pendant trente et un jours et autant de nuits ,
Endormi sous la plus froide pierre ,
T'es rempli d'un acre venin,
Bous le premier dans la marmite enchantée.
LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.
Redoublons , redoublons de travail et de soins :
Feu brûle , et chaudière bouillonne.
ACTE IV, SCÈNE I. 43i
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Filet d'un serpent des marais, bous et nage dans le chaudron;
OEil de lézard , pied de grenouille ,
Duvet de chauve-souris et langue de chien ,
Dard fourchu de vipère, et aiguillon de l'aveugle ^^9^ ,
Jambe de lézard et aile de hibou ,
Pour faire un charme puissant en désordre ,
Bouillez et écumez comme un bouillon d'enfer.
LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.
Redoublons , redoublons de travail et de soins :
Feu brûle , et chaudière bouillonne.
TROISIÈME SORCIÈRE.
Écailles de dragon et dents de loup ,
Momie de sorcière, estomac et gosier
Du vorace goulu des mers salées ,
Racine de ciguë arrachée dans la nuit.
Foie de juif blasphémateur.
Fiel de bouc , tranches d'if
Coupées dans une éclipse de lune ,
Nez de Turc et lèvres de Tarlare ,
Doigt d'un enfant de fille de joie
Mis au monde dans un fossé , et étranglé en naissant ;
Rendez la bouillie épaisse et visqueuse;
Ajoutez-y des entrailles de tigre,
Pour compléter les ingrédiens de notre chaudière.
LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.
Redoublons , redoublons de travail et de soins :
Feu brûle, et chaudière bouillonne.
DEUXIÈME SORCIÈRE,
Refroidissons le tout dans du sang de singe ,
Et notre charme est parfait et solide.
432 MACBETH,
( Entre Hécate , suivie de trois autres sorcières. )
HÉCATE.
Oh ! à merveille : j'applaudis à votre ouvrage,
Et chacune de vous aura part au profit.
Maintenant, chantez autour de, la chaudière,
Dansant en rond comme les lutins et les fées ,
Pour enchanter tout ce que vous y avez mis.
( Musique. )
CHANT.
Esprits noirs et blancs,
Esprits rouges et gris ,
Mêlez , mêlez , mêlez ,
Vous qui savez mêler.
DEUXIÈME SORCIÈRE.
A la démangeaison de mes pouces , je sens arriver
quelque maudit. Ouvrez-vous , verrous , qui que ce
soit qui frappera.
( Entre MacLeth. )
MACBETH.
Hé bien, hideuses vieilles du mystère, des ténè-
bres et de l'heure de minuit , que faites-vous là ?
LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.
Une oeuvre sans nom.
MACBETH.
Je vous en conjure par l'art que vous professez ,
de cjuelque manière que vous y soyez parvenues ,
répondez-moi. Dussent les vents par vous déchaînés
livrer la guerre aux églises ; dussent les vagues écu-
meuses bouleverser et engloutir les navires; dût le
blé chargé d'épis coucher abattu sur la terre , et les
arbres être jetés à bas; dussent les châteaux s'é-
ACTE IV, SCÈNE I. 433
crouler sur la tête de leurs gardiens ; dût le faîte
des palais et des pyramides s'incliner vers leurs fon-
demens ; dût le trésor des germes de la nature rouler
confondu jusqu'à rendre la destruction lasse d'elle-
même : répondez à mes questions.
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Parle.
DEUXIÈME SORCIÈRE.
Demande.
TROISIÈME SORCIÈRE.
Nous répondrons.
PREMIÈRE SORCIÈRE. '
Dis, aimes-tu mieux recevoir la réponse de notre
bouche ou de celle de nos maîtres ?
MACBETH.
Appelez-les, que je les voie.
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Versons du sang d'une truie qui ait dévoré ses
neuf marcassins , et de la graisse exprimée du gibet
d'un meurtrier j et jetons-les dans la flamme.
LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE,
Viens, haut ou bas; montre-toi, et fais ton de-
voir comme il convient.
( Tonnerre. — Ou voit s'élever le fantôme d'une tête armée d'un casque. )
MACBETH.
Dis-moi, puissance inconnue —
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Il connaît ta pensée; écoute ses paroles, mais ne
dis rien.
ToM. III. 28
/,34 MACBETH,
LE FANTOME.
Macbeth ! Macbeth ! Macbeth ! garde-toi de Mac-
duff; garde-toi du thaiie de Fife. — Laissez-moi
partir. — C'est assez.
( Le fantôme s'enfonce sous la terre. )
MACBETH.
Qui que tu sois , je te rends grâce de ton bon avis.
Tu as touché la corde de ma crainte. Mais un mot
encore.
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Il ne souffre pas qu'on lui commande. En voici un
autre plus puissant que le premier.
( Tonnerre. — On voit s'élever le fantôme d'un enfant ensanglanté. )
LE FANTOME.
Macbeth ! Macbeth ! Macbeth !
MACBETH.
Je t'écouterais de trois oreilles si je les avais.
LE FANTOME.
Sois sanguinaire , intrépide et décidé. Ris-toi
jusqu'à l'insulte du pouvoir de l'homme. Nul homme
né d'une femme ne peut nuire à Macbeth.
(Le fantôme s'enfonce sous la terre. )
MACBETH.
Vis donc, Macduff ; qu'ai-je besoin de te redouter .''
Cependant je veux rendre ma tranquillité double-
ment tranquille, et prendre mes sûretés avec le
destin. 11 faut que tu meures, afin que je puisse
dire à la peur au pâle courage qu'elle en a menti ,
et dormir en paix en dépit du tonnerre. (^Tonnerre.
~— On voit s'élever le fantôme cVun enfant couronné y
avant un arbre dans sa main.) Quel est celui qui
ACTE IV, SCÈNE I. 435
s'élève semblable au fils d'un roi, et qui porte sur le
front d'un petit enfant la couronne fermée d'un
prince souverain?
LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.
Ecoute, mais ne parle pas.
LE FANTOME.
Sois de la nature du lion , orgueilleux comme lui :
ne t'embarrasse pas de ceux qui s'irritent, s'em-
portent et conspirent contre toi. Jamais Macbeth ne
sera vaincu, jusqu'à ce que la grande forêt de Bir-
nam marche contre lui vers la haute colline de
Dunsinane.
( Le fantôme rentre dans la terre. )
MACBETH.
Gela n'arrivera jamais. Qui ^eut presser ^^"^la forêt ,
commander à l'arbre de mettre en mouvement sa
racine attachée à la terre? 0 douces prédictions! ô
bonheur! Rébellion, ne lève point la tête jusqu'à ce
que je voie se lever la forêt de Birnam ; et Macbeth ,
au faite de la grandeur, vivra tout le bail de la
nature , et son dernier soupir sera le tribut payé
à la vieillesse et à la loi de mort. — Cependant mon
cœur palpite encore du désir de savoir une chose :
dites-moi (si votre art va jusqu'à me l'apprendre),
la race de Banquo règnera-t-elle un jour dans ce
royaume ?
TOUTES LES SORCIÈRES ENSEMBLE.
Ne cherche point à en savoir davantage.
MACBETH.
Je veux être satisfait. Si vous me le refusez.
436 MACBETH,
qu'une malédiction éternelle tombe sur vous ! —
Faites-moi connaître ce qui en est. — Pourquoi
cette chaudière qui se renverse? Quel est ce bruit?
(Hautbois. )
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Paraissez.
Paraissez.
DEUXIEME SORCIERE.
TROISIÈME SORCIÈRE.
Paraissez.
LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.
Paraissez à ses yeux et affligez son coeur. —
Venez comme des ombres, et éloignez-vous de même.
(Huit rois paraissent marchant à la file l'un de l'autre , le dernier tenant un miroir dans
sa main. Banque les suit. )
MACBETH.
Tu ressembles trop à l'ombre de Banquo ; à bas !
ta couronne brûle mes yeux dans leur orbite. — Et
toi, dont le front est également ceint d'un cercle
d'or, tes cheveux sont pareils à ceux du premier. —
Un troisième ressemble à celui qui le précède.
Sorcières^ impures , pourquoi me montrez-vous ces
objets? — Un quatrième! Fuyez, mes yeux. —
Quoi ! cette ligne se prolongera-t-elle jusqu'à ce que
le monde se brise au dernier jour? — Encore un
autre! — Un septième! Je n'en veux pas voir da-
vantage. — Et cependant en voilà un huitième qui
paraît, portant un miroir où j'en découvre une foule
d'autres : j'en vois quelques-uns qui portent deux
globes et un triple sceptre ^^'K Effroyable vue!
Oui, je le reconnais à présent; rien n'est plus cer-
tain , car voilà Banquo , tout souillé du sang de ses
ACTE IV, SCÈNE I. 437
plaies, qui me sourit et me les montre comme siens;
- — Quoi ! serait-il donc vrai ?
PREMIÈRE SORCIÈRE.
Oui , seigneur , de toute ve'ritë. — Mais pourquoi
Macbeth reste-t-il ainsi saisi de stupeur? Venez,
mes soeurs, e'gayons ses esprits, et faisons-lui con-
naître nos plus doux plaisirs. Je vais charmer l'air
pour en faire sortir des sons , tandis que vous exé-
cuterez votre antique ronde; il faut que ce grand roi
puisse dans sa bonté' , reconnaître que nous l'avons
reçu avec les hommages qui lui sont dus.
(Musique. — Les sorcières dansent et disparaissent. )
MACBETH.
Oii sont-elles? parties ! — Que cette heure funeste
soit maudite dans le calendrier ! — Venez , vous qui
êtes là dehors.
( Entre Lenox. )
LENOX.
Que de'sire votre grâce ?
MACBETH.
Avez-vous vu les sœurs du destin ?
LENOX.
Non, mon seigneur.
MACBETH.
N'ont-elles pas passe' près de vous?
LENOX.
Non, en vérité, mon seigneur.
MACBETH.
Infecté soit l'air qu'elles traverseront, et damna-
/J38 MACBETH,
tion sur tous ceux qui croiront en elles ! — J'ai
entendu galoper des chevaux : qui donc est arrivé?
LENOX.
Deux ou trois personnes, seigneur, apportent la
nouvelle que Macduff s'est sauve en Angleterre.
MACBETH.
Il s'est sauve' en Angleterre ?
LENOX.
Oui , mon bon seigneur.
MACBETH.
0 temps! tu devances mes œuvres redoutées. Le
projet trop lent laisse tout échapper si l'action ne
marche pas avec lui. Désormais , les premiers mou-
veraens de mon cœur seront ^ussi les premiers
mouvemens de ma main ; dès à présent , pour cou-
ronner mes pensées par les actes, il faut, par une
exécution aussi prompte que ma volonté, surprendre
le château de Macduff, m'emparer de Fife , passer
au fil de l'épée sa femme, ses petits enfans , et tout
ce qui a le malheur d'être de sa race. Il n'est pas
question de se vanter comme un insensé; je vais
accomplir cette entreprise avant que le projet se
refroidisse. Mais, plus de visions! {A Lenox.)
Où sont ces gentilshommes? Viens , conduis-moi
vers eux.
(Ils sortent. )
ACTE IV, SCÈNE IL 489
SCÈNE IL
A Fife. — Un appartement du château de Macduff.
Entrent lady MACDUFF, son JEUNE FILS, ROSSE.
LADY BIACDUFF.
Qu'avait-il fait qui pût le forcer à quitter son
pays?
ROSSE.
Ayez patience , madame.
LADY MACDUFF.
Il n'en a pas eu, lui. Sa fuite est une folie ; à
défaut de nos actions, ce sont nos frayeurs qui font
de nous des traîtres.
ROSSE.
Vous ne savez pas si ça e'té en lui sagesse ou
frayeur.
LADY MACDUFF.
Sagesse ! oui , en effet , laisser sa femme , laisser
ses petits enfans , ses propriétés , ses titres , dans un
lieu d'où il s'enfuit! Il ne nous aime point, il ne
sent point les mouvemens de la nature. Le pauvre
roitelet, le moindre des oiseaux dispute dans son
nid ses petits au hibou. Il n'y a que de la frayeur ,
aucune affection , et tout aussi peu de sagesse , dans
une fuite précipitée ainsi contre toute raison.
ROSSE.
Chère cousine, je vous en prie , songez à vous
gouverner vous-même; car, pour votre époux , il
44o MACBETH,
est généreux, sage, judicieux, et connaît mieux que
personne l'incertitude des circonstances. Je n'ose
pas trop en dire davantage ; mais ce sont des temps
bien cruels que ceux où nous sommes des traîtres
sans nous en douter nous-mêmes , où le bruit me-
naçant arrive jusqu'à nous sans que nous sachions
ce qui nous menace , et nous laisse flottant ainsi et
nous dirigeant au hasard sur une mer capricieuse et
irritée ^^^). Je prends congé de vous; vous ne tarderez
pas à me revoir ici. Les choses arrivées au dernier
degré du mal doivent s'arrêter ou remonter vers leur
état primitif. — Mon joli cousin , que le ciel veille
sur vous.
LADY MACDUFF.
Il a un père , et pourtant il n'a point de père.
ROSSE.
Je suis si peu maître de moi, que si je m'arrêtais
plus long-temps , je me perdrais et ne ferais qu'ajou-
ter à vos peines. Adieu, je prends congé de vous
pour cette fois.
( Il sort. )
LADY MACDUFF.
Mon enfant, votre père est mort : qu'allez-vous
devenir? Comment vivrez-vous?
L'ENFANT.
Comme vivent les oiseaux , ma mère.
LADY MACDUFF.
Quoi ! de vers et de mouches ?
LENFANT.
De ce que je pourrai trouver : c'est ainsi que
vivent les oiseaux.
ACTE ÏV, SCÈNE IL 44i
LADY MACDUFF.
Pauvre petit oiseau? ainsi tu ne craindrais pas le
filet, la glu, le piëge, le trëbuchet?
L'ENFANT,
Pourquoi les craindrais-je , ma mère? Ils ne sont
pas destines aux tout petits oiseaux. — Mon père n'est
pas mort, quoi que vous en disiez.
LADY MACDUFF.
Je te dis qu'il est mort. Comment feras-tu pour
avoir un père?
L'ENFANT (33).
Comment ferez-vous pour avoir un mari ?
LADY MACDUFF.
Moi ! j'en pourrais acheter vingt au premier mar-
ché.
L'ENFANT.
Vous les achèteriez donc pour en revendre ?
LADY MACDUFF.
Tu dis tout ce que tu sais , et en ve'rité cela n'est
pas trop mal pour ton âge.
L'ENFANT.
Mon père était-il un traître, ma mère?
LADY MACDUFF.
Oui, c'était un traître.
L'ENFANT.
Qu'est-ce que c'est qu'un traître?
LADY MACDUFF.
C'est un homme qui jure et qui ment.
442 MACBETH,
LENFANT.
Et tous ceux qui font cela sont-ils des traîtres ?
LADY MACDUFF.
Oui, tout homme qui fait cela est un traître, et
mérite d'être pendu.
L'ENFANT.
Et doivent-ils être tous pendus, ceux qui jurent
et qui mentent ?
LADY MACDUFF..
Oui, tous.
L'ENFANT.
Et qui est-ce qui doit les pendre?
LADY MACDUFF.
Les honnêtes gens.
L'ENFANT.
Alors les menteurs et les jureurs sont des imbé-
ciles, car il y a assez de menteurs et de jureurs
pour Lattre les honnêtes gens et pour les pendre.
LADY MACDUFF.
Que Dieu veuille te garder, pauvre petit singe!
Mais comment feras-tu pour avoir un père?
L'ENFANT.
S'il était mort, vous pleureriez pour lui, et si
vous ne pleuriez pas, ce serait un bon signe que
j'aurais bientôt un nouveau père ?
LADY MACDUFF.
Pauvre petit causeur, comme tu es en train de ba-
biller!
ACTE IV, SCÈNE II. 443
( Arrive un messager. )
LE MESSAGER.
Dieu vous garde, belle dame î je ne vous suis pas
connu, quoique je sois parfaitement instruit du
rang que vous tenez. Je crains que quelque danger
ne soit prêt à fondre sur vous. Si vous voulez suivre
l'avis d'un homme simple , qu'on ne vous trouve pas
en ce lieu. Fuyez d'ici avec vos petits enfans. Je suis
trop barbare, je le sens, de vous e'pouvanter ainsi :
vous faire plus de mal encore serait une cruauté fé-
roce , et qui n'est que trop près de vous atteindre. Que
le ciel vous protège ! Je n'ose m'arrêter plus long-
temps.
(11 sort.)
LADY MACDUFF.
Oii pourrai-je fuir? Je n'ai point fait de mal :
mais j'oubliais que je suis dans ce monde terrestre,
où faire le mal est souvent regardé comme louable ,
et faire le bien passe quelquefois pour une dange-
reuse folie. Comment donc irais-je mettre en avant
ce moyen de défense d'une femme, je n'ai point
fait de mal ? — ( Entrent des assassins. ) Quelles
sont ces fi£;ures?
UN ASSASSIN.
Où est votre mari ?
LADY MACDUFF.
Pas dans un lieu , j'espère , assez maudit du ciel
pour'<fu'il puisse être trouvé par un homme tel que
toi.
L'ASSASSIN.
C'est un traître.
444 MACBETH,
L'ENFANT.
Tu en as menti, vilain, avec tes poils roux.
L'ASSASSIN, poignardant l'enfant.
Comment , toi qui n'es pas sorti de la coquille ,
petit frai de traître !
L'ENFANT.
Il m'a tué, ma mère : sauvez-vous, je vous en
prie.
( Il meurt. Lady Macduff sort en criant au meurtre, et poursuivie par les assassins. )
SCÈNE III.
En Angleterre. — Un appartement dans le palais du roi.
Entrent MALCOLM et MACDUFF.
MALCOLM.
Cherchons quelque sombre solitude où nous puis-
sions vider de larmes nos cœurs afïlige's.
MACDUFF.
Empoignons plutôt l'ëpe'e meurtrière , et , en
hommes de courage, marchons à grands pas sur
notre patrie abattue ^^^\ Chaque matin se lamentent
de nouvelles veuves, crient de nouveaux orphelins;
chaque jour de nouveaux accens de douleur vont
frapper la face du ciel , qui en retentit comme si ,
sensible aux maux de l'Ecosse, il voulait par des
mugissemens exprimer son affliction. .
MALCOLM.
Je pleure sur ce que je crois ; je crois ce que j'ai
appris , et ce que je puis redresser sera redresse' dès
que je trouverai l'occasion amie. 11 se peut faire que
ACTE IV, SCÈNE III. 445
ce que vous m'avez raconté soit vrai : cependant ce
tyran , dont aujourd'hui le seul nom Liesse notre
langue , passa autrefois pour un honnête homme ;
vous l'avez aimé chèrement ; il ne vous a point en-
core fait de mal. Je suis jeune, mais je comprends
bien comment vous pourriez vous faire un mérite
près de lui à mes dépens ; et c'est sagesse que l'offre
d'un pauvre, faible et innocent agneau pour apaiser
un dieu irrité.
MACDÛFF.
Je ne suis pas un traître.
MALCOLM.
Mais Macbeth en est un. Un bon et vertueux na-
turel peut plier sous la main d'un monarque. Je
vous demande pardon ; mes idées ne changent point
ce que vous êtes en effet : les anges sont demeurés
brillans , quoique le plus brillant soit tombé; et
quand tout ce qu'il y a d'odieux se présenterait sous
les traits de la vertu, la A^ertu n'en conserverait
pas moins son aspect ordinaire.
MACDUFF.
J^ai perdu mes espérances.
MALCOLM.
Peut-être au moment oii je me suis trouvé des
doutes. Pourquoi avez-voussi prématurément quitté,
sans prendre congé d'eux, votre femme et vos enfans,
ces précieux motifs de nos actions, ces puissans liens
d'amour? — Je a-ous prie, ne voyez pas dans mes
soupçons des affronts pour vous, mais seulement
des sûretés pour moi : vous n'en serez pas moins
parfaitement honnête, quoi que je puisse penser.
446 MACBETH,
MACDUFF.
Péris, péris, pauvre patrie! Tyrannie puissante,
affermis-tôi sur tes fondemens, la vertu ne peat te
réprimer; et toi, subis tes injures, c'est mainte-
nant bien à juste titre *^^^^. Adieu, prince . je ne
voudrais pas être le misérable que tu sou^ pnnes
pour tout l'espace de terre qui est sous la main du
tyran , et pour le pillage du riche Orient.
MALCOLM.
Ne vous offensez point : ce que je dis ne vient
point d'une défiance décidée contre vous. Je crois
que notre patrie succombe sous le joug , que ses
pleurs et son sang coulent, et que chaque jour de
plus ajoute une plaie à ses blessures ; je crois aussi
que plus d'un bras s'armerait en faveur de mes
droits : mais après tout cela, quand j'aurai foulé
aux pieds la tête du tyran , ou que je l'aurai placée
sur la pointe de mon épée, ma pauvre patrie se
trouvera en proie à plus de vices encore qu'aupara-
vant; elle aura à souffrir de son successeur, et plus
encore , et de plus de manières.
' MACDUFF.
Et quel serait donc ce successeur?
MALCOLM.
C'est moi-même dont je veux parler; je sens en
moi toutes les sortes de vices tellement enracinés,
que, quand ils viendront à s'épanouir, le noir Mac-
beth paraîtra pur comme la neige; et, en la com-
parant aux maux sans bornes qui leur viendraient
de moi, sa conduite aux yeux de ses pauvres sujets
deviendi'a celle d'un agneau.
ACTE IV, SCÈNE IIÏ. 447
MACDUFF.
Jamais, aux légions de l'horrible enfer, il ne peut
se joindre un démon assez maudit en méchanceté
pour surpasser Macbeth.
MALGOLM.
J'avoue qu'il est sanguinaire, esclave de la luxure,
avare , faux , trompeur, capricieux , méchant , et
infecté de tous les vices qui ont un nom ,• mais il n'y
a point de limites , il n'y en a aucune à mes ardeurs
de volupté : vos femmes , vos filles , vos matrones
et vos servantes, ne pourraient combler le gouffre
de mon incontinence, et mes désirs renverseraient
tous les obstacles que la vertu opposerait à ma vo-
lonté. Macbeth vaut mieux qu'un pareil roi.
BIA-CDUFF.
Une intempérance sans fin est une tyrannie de la
nature ; elle a plus d'une fois avant le temps rendu
vacant un trône fortuné, et causé la chute de beau-
coup de rois. Mais ne craignez point pour cela de
vous charger de la couronne qui vous appartient.
Vous pouvez abandonner à votre passion une vaste
moisson de voluptés , et paraître encore tempérant,
tant il vous sera aisé de fasciner les yeux du public.
Nous avons assez de dames de bonne volonté , et
vous ne pouvez renfermer en vous-même un vau-
tour capable de dévorer toutes celles qui viendront
s'offrir d'elles-mêmes à l'homme revêtu du pouvoir,
aussitôt qu'elles auront découvert son penchant.
MALCOLM.
Outre cela , au nombre de mes penchans désor-
448 MACBETH,
donnes s'ëlève en moi une avarice si insatiable , que
si j'e'tais roi, je ferais périr les nobles pour avoir
leurs terres; je convoiterais les joyaux de l'un, le
château d'un autre ; et l'accroissement de mes pos-
sessions ne ferait , comme un assaisonnement ,
qu'augmenter mon appétit : en sorte que je forge-
rais d'injustes accusations contre des hommes hon-
nêtes et fidèles, et je les détruirais par avidité de
richesses.
MACDUFF.
L'avarice pénètre plus avant et jette des racines
plus pernicieuses que l'incontinence, fruit de l'été ^^^);
l'avarice a été le glaive qui a égorgé nos rois. Cepen-
dant ne craignez rien : l'Ecosse contient des richesses
suffisantes pour assouvir vos désirs , même de votre
propre bien ; et ces vices sont tolérables quand ils
sont balancés par des vertus.
MALCOLM.
Mais je n'en ai point : tout ce quifait l'ornement des
rois, justice, franchise, tempérance, fermeté, bonté,
persévérance, clémence, modestie, piété, patience,
courage, bravoure, n'a pour moi aucun attrait;
mais j'abonde de tous les vices , chacun en particu-
lier reproduit sous différentes formes. Quoi! si j'en
avais le pouvoir, je ferais écouler dans l'enfer le
doux lait de la concorde, bouleverserais la paix uni-
verselle , et porterais le désordre dans tout ce qui
est uni sur la terre.
MACDUFF.
0 Ecosse ! Ecosse !
ACTE IV, SCÈNE III. 449
MALGOLM.
Si vous jugez qu'un pareil homme soit fait pour
gouverner, parlez ; je siiis tel que je vous l'ai dit.
MAGDUFF.
Fait pour gouverner! non, pas même pour vivre.
0 nation misérable ! sous le joug d'un tyran usur-
pateur, armé d'un sceptre ensanglante, quand re-
verras-tu des jours prospères , puisque le rejeton
légitime de ton trôoe demeure réprouvé par son
propre arrêt et blasphème contre sa race ? Ton père
était un saint roi ; la reine qui t'a porté , plus sou-
vent à genoux que sur ses pieds , mourait chaque
jour à elle-même. Adieu : ces vices dont tu t'ac-
cuses toi-même, voilà ce qui m'a banni de l'Ecosse.
0 mon cœur, ta dernière espérance s'évanouit ici !
MALGOLM,
MacdufF, ce noble transport, fils de l'intégrité ,
a effacé de mon âme tous ses noirs soupçons , et ra-
mené en moi la confiance de ton honneur et de ta
bonne foi. Le diabolique Macbeth a déjà tenté , par
plusieurs artifices semblables , de me séduire et de
m'attirer sous sa puissance ; et la modestie de la
prudence me défend contre une crédulité trop pré-
cipitée. Mais que le Dieu d'en haut traite seul entre
toi et moi ! De ce moment je m'abandonne à tes
conseils ; je rétracte les calomnies que j'ai proférées
contre moi, et j'abjure ici tous les reproches , toutes
les imputations dont je me suis chargé , comme
étrangers à mon caractère. Je suis encore inconnu
à la femme ; jamais je ne fus parjure ; à peine ai-je
convoité la possession démon propre bien ; jamais je
ToM. III, 29
^5o MACBETH,
n'ai violé ma foi; je ne trahirais pas le diable pour
nion compère ; et la ve'rité m'est aussi chère que la
vie. Mon premier mensonge est celui que je viens
de faire contre moi. Ce que je suis en effet , c'est à
toi et à ma pauvre patrie à en disposer ; et déjà ,
avant ton arrive'e en ce lieu , le vieux Siward , à la
tête de dix mille vaillans guerriers re'unis sur un
même point , allait se mettre en marche pour l'E-
cosse. Maintenant nous irons ensemble ; et puisse le
succès qui nous attend être aussi bon que l^querelle
que nous soutenons ! — Pourquoi gardes-tu le si-
lence?
MACDUFF.
Tant d'ide'es agre'ables et tant d'ide'es fâcheuses
entrées à la fois dans mon âme ne sont pas aisées à
concilier dans un instant.
( Entre un médecin. )
MALCOLM, àMacduflF.
Nous en parlerons encore. — Je vous prie , le roi
va-t-il paraître?
LE MÉDECIN.
Oui, seigneur; son palais est rempli d'une foule
de malheureux qui attendent de lui leur guérison.
Leur maladie surmonte les plus puissans moyens de
l'art ; mais dès qu'il les touche , telle est la vertu
sainte dont le ciel a doué sa main , qu'ils guérissent
dans le moment.
MALCOLM.
Je vous remercie, docteur.
(Le me'decin sort.)
MACDUFF.
Quelle est la maladie dont il veut parler?
ACTE IV, SCÈNE lïl. 45i
MALCOLM.
On l'appelle le mal du roi ^^'^ : c'est une œuvre
miraculeuse de ce bon prince, et dont j'ai été moi-
même témoin depuis mon séjour dans cette cour.
Comment il se fait exaucer du ciel, lui seul le sait;
mais le fait, c'est qu'on lui amène des gens affligés
d'un mal cruel , tout bouffis et couverts d'ulcères ,
pitoyables à voir, et désespoir delà médecine, et qu'il
les guérit en leur suspendant au cou une médaille
d'or qu'il accompagne de prières ; et l'on dit qu'il
transmettra aux rois ses successeurs ce bienfaisant
pouvoir de guérir. Outre cette vertu singulière,
l'Éternel lui a encore accordé le don de prophétie ;
et les nombreuses bénédictions qui planent sur son
trône annoncent assez qu'il est rempli de la grâce
de Dieu.
( Entre Rosse. )
MACDUFF.
Regardez qui vient à nous.
MALCOLM.
Un de mes compatriotes, mais je ne le reconnais
pas encore.
MACDUFF, à Rosse.
Mon bon et cher cousin, soyez le bienvenu.
MALCOLM.
Je le reconnais à présent. Dieu de bonté , écarte
promptement les causes qui nous rendent ainsi
étrangers les uns aux autres.
ROSSE.
Amen y seigneur.
MACDUFF.
L'Ecosse est-elle encore à sa place?
452 MACBETH,
ROSSE.
Hélas ! pauvre patrie ! elle n'ose presque plus se
reconnaître. On ne peut l'appeler notre mère, mais
notre tombeau, cette patrie où rien que ce qui est
privé d'intelligence n'a été vu sourire une seule fois;
où l'air est percé de soupirs, degémissemens, de cris
douloureux qu'on ne remarque plus; où la violence
de la douleur est prise pour une des prétentions de no-
tre temps à la sensibilité ^^^^ ; où la cloche mortuaire
sonne sans qu'à peine on demande pour qui ; où la
vie des hommes de bien s'évapore avant que soit
séchée la fleur qu'ils portent sur leur chapeau , ou
même avant qu'elle commence à se flétrir.
MACDUFF.
0 récit trop cruel dans son exactitude, mais trop
vrai !
MALCOLM.
Quel est le malheur le plus nouveau ?
ROSSE.
Le malheur qui date d'une heure fait siffler celui
qui le raconte ; chaque minute en enfante un nou-
veau.
MACDUFF.
Comment se porte ma femme?
ROSSE.
Mais, bien.
MACDUFF.
Et tous mes enfans ?
ROSSE.
Bien aussi.
MACDUFF.
Et le tyran n'a pas attenté à leur paix?
ACTE IV, SCÈNE III. 453
ROSSE.
Non, ils étaient bien en paix quand je les ai
quitte's.
MACDUFF,
Ne soyez point avare de vos paroles ; en quel ëtat
sont les choses ?
ROSSE.
Lorsque je suis arrivé ici pour porter les nou-
velles qui me pèsent si cruellement, le bruit cou-
rait que plusieurs hommes de coeur s'étaient mis
en campagne; et, d'après ce cjue j'ai vu des forces
que le tyran a sur pied en ce moment, je suis dis-
posé à le croire. L'heure est venue de courir à la
délivrance : un de vos regards en Ecosse créera des
soldats, fera combattre jusqu'aux femmes pour s'af-
franchir de tant d'horribles maux.
MALCOLM.
Qu'ils se consolent, nous allons marcher à leur
secours. La généreuse Angleterre nous a prêté dix
mille soldats, conduits par le brave Siward : la
chrétienté ne fournit pas un plus ancien ni un meil-
leur soldat.
ROSSE.
Plût au ciel qu'en retour des consolations que je
reçois de vous je pusse vous rendre la pareille ! mais
j'ai à prononcer des paroles qu'il faudrait hurler
dans l'air solitaire, là où l'ouie ne pourrait les saisir.
MACDUFF.
Qui intéressent-elles ? Est-ce la cause générale ?
ou bien est-ce un patrimoine de douleur qu'un seul
cœur puisse réclamer comme sien ?
454 MACBETH,
ROSSE.
Il n'est point d'âme honnête qui ne prenne sa part
de douleur dans ce désastre ; mais la portion prin-
cipale n'en appartient qu'à vous.
MACDUFF.
Si elle m'appartient, ne me la gardez pas plus
long-temps ; que j'en sois mis en possession sur-le-
champ.
ROSSE.
Que votre oreille ne prenne pas pour jamais en
aversion ma voix , qui va lui livrer les sons les plus
accablans qu'elle ait jamais entendus.
MACDUFF.
Ouf! je devine !
ROSSE.
Votre château a été surpris, votre femme et vos
petits enfans inhumainement massacrés. Vous dire
la manière , ce serait à la curée d'un tel massacre
vouloir ajouter encore votre mort.
MALCOLM.
Dieu de miséricorde! — Allons, homme, n'enfon-
cez point votre chapeau sur vos yeux; donnez des
expressions à la douleur : le chagrin qui ne pro-
nonce point de paroles les murmure en secret au
cœur surchargé et lui ordonne de se rompre.
MACDUFF.
Mes enfans aussi ?
ROSSE.
Femmes, enfans, serviteurs, tout ce qu'ils ont pu
trouver.
ACTE IV, SCÈNE III. 455
MACDUFF.
Et faut-il que je n'y sois pas ! Ma femme tuée
aussi !
ROSSE.
Je vous Tai dit.
MALCOLM.
Prenez courage : cherchons dans une grande ven-
geance des remèdes propres à guérir cette mortelle
douleur.
MACDUFF.
Il n'a point d'enfans '^^9) ! — Tous mes jolis enfans,
avez-vous dit? tous? Oh! rejeton d'enfer! Tous!
quoi ! tous mes pauvres petits poulets et leur mère ,
tous enlevés d'un seul horrible coup !
MALCOLM.
Luttez en homme contre le malheur.
MACDUFF.
Je le ferai; mais il faut bien aussi que je le sente
en homme; il faut bien que je me rappelle qu'il a
existé un jour dans le monde des êtres qui étaient
pour moi ce qu'il y a de plus précieux. Quoi! le ciel
l'a vu et n'a pas pris leur défense ! Coupable Macduff !
ils ont tous été frappés pour toi. Misérable que je
suis ! ce n'est pas pour leurs fautes , mais pour les
miennes, que le meurtre a fondu sur eux. Que le
ciel maintenant leur donne la paix !
MALCOLM.
Que ce soit une pierre à aiguiser votre épée ; que
votre douleur se change en colère , qu'elle n'affai-
blisse pas votre coeur, qu'elle l'enragé.
456 MACBETH,
MACDUFF.
Oh ! je pourrais de mes yeux jouer le rôle d'une
femme, et de ma langue celui d'un capitan; mais,
ô ciel propice , abrège tout délai ; mets-nous face à
face ce démon de l'Ecosse et moi; place-le à la lon-
gueur de mon épée, et s'il m'échappe, alors, ô ciel,
pardonne-lui aussi.
MALCOLM.
Ces accens sont d'un homme. Allons trouver le
roi; notre armée est prête; nous n'attendons plus
rien que l'ordre qu'elle va recevoir de nous. Mac-
beth est mûr pour tomber , et les puissances d'en
haut ont saisi la faucille. — Acceptez tout ce qui
peut vous consoler. C'est une bien longue nuit que
celle qui n'arrive point au jour.
( Ils sortent.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE V, SCÈNE 1. 45;
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ACTE CINQUIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
A Dunsinaiie. — Un appartement du château.
Entrent UN MÉDECIN et UNE DAME SUIVANTE
de la reine.
LE MÉDECIN.
Voila deux nuits que je veille avec vous, et rien
ne m'a confirmé la vérité de votre rapport. Quand
lui est-il arrivé la dernière fois de se promener
ainsi la nuit?
LA DAME SUIVANTE.
C'est depuis que sa majesté est entrée en cam-
pagne : je l'ai vue se lever de son lit, jeter sur elle
sa robe de nuit, ouvrir son cabinet, prendre du
papier, le plier, écrire dessus, le lire, le cacheter en-
suite, puis retourner se mettre au lit; et pendant
tout ce temps-là demeurer dans le plus profond
sommeil.
LE MÉDECIN.
Il faut qu'il existe un grand désordre dans les
fonctions naturelles, pour qu'on puisse à la fois
jouir des bienfaits du sommeil et agir comme si l'on
458 MACBETH,
était éveillé. Dites-moi, dans cette agitation somno-
lente , outre sa promenade et les autres actions dont
vous parlez , quelles paroles avez-vous entendu sor-
tir de sa bouche ?
LA DAME SUIVANTE.
Des paroles, docteur, que je ne veux pas répe'ter
après elle.
LE MÉDECIN.
Vous pouvez me les dire à moi , et cela est même
très-nécessaire.
LA DAME SUIVANTE,
Ni à vous ni à personne , puisque je n'ai aucun
témoin qui puisse confirmer mon récit. {Entre lady
Macbeth y a\>ec un flambeau. ) Ah ! mon Dieu, tenez,
la voilà qui vient absolument comme les autres fois ;
et, sur ma vie, elle est profondément endormie.
Observez-la; demeurez à l'écart.
LE MÉDECIN.
Comment a-t-elle eu de la lumière ?
LA DAME SUIVANTE.
Quoi ! elle en avait près d'elle : elle a toujours de
la lumière; tel est son ordre.
LE MÉDECIN.
Vous voyez que ses yeux sont ouverts.
LA DAME SUIVANTE.
Oui, mais ils sont fermés à toute impression.
LE MÉDECIN.
Que fait-elle donc là ? Voyez comme elle se frotte
les mains.
ACTE V, SCÈNE L 459
LA DAME SUIVANTE.
C'est un geste qui lui est ordinaire : elle a tou-
jours l'air de se laver les mains; je l'ai vue le faire
sans relâche un quart d'heure entier.
LADY MACBETH.
Il y a toujours une tache.
LE MÉDECIN.
Ecoutez; elle parle. Je veux écrire ce qu'elle dira,
afin d'en conserver plus nettement et plus fortement
le souvenir.
LADY MACBETH.
Va-t'en, maudite tache....; va-t'en, te dis-je. —
Une, deux heures. ■ — Allons, il est temps de l'exé-
cuter. — Il ne fait plus clair dans l'enfer. — Fi î
mon seigneur, fi! un soldat avoir peur! Qu'avons-
nous besoin de nous inquiéter qui le saura, quand
nous serons assez puissans pour que personne n'ait
de compte à nous demander? — Mais qui aurait cru
que ce vieillard eût encore tant de sang dans le
corps?
LE MÉDECÏN, à la dame suivante.
Remarquez-vous cela?
LADY MACBETH.
Le thane de Fife avait une femme : oii est-elle
maintenant? — Quoi ! ces mains ne seront jamais
propres! — Finissons de tout cela, mon seigneur,
finissons de tout cela : vous perdez tout par ces tres-
saillemens de frayeur.
LE MÉDECIN.
Allez-vous-en , allez-vous-en ; vous avez su ce
que vous ne deviez pas savoir.
46o MACBETH,
LA DAME SUIVANTE.
C'est elle qui a dit ce qu'elle ne devait pas dire ,
j'en suis sûre. Dieu sait tout ce qu'elle a su !
LADY MACBETH.
Il y a toujours là une odeur de sang — Tous les
parfums de l'Arabie ne parviendraient pas à désin-
fecter l'étroit espace de cette main. — Oh ! oh ! oh !
LE MÉDECIN.
Quel profond soupir! Le cœur est cruellement
chargé.
LA DAME SUIVANTE.
Je ne voudrais pas avoir un pareil cœur dans
mon sein , pour toutes les grandeurs accumulées sur
sa personne.
LE MÉDECIN.
Bien, bien, bien.
LA DAME SUIVANTE.
Priez Dieu que cela tourne à bien , docteur.
LE MÉDECIN.
Cette maladie est au-dessus de mon art : cepen-
dant j'ai connu des personnes qui se promenaient
durant leur sommeil , et qui sont mortes saintement
dans leur lit.
LADY MACBETH.
Lavez VOS mains, mettez votre robe de nuit, tâ-
chez de ne pas être si pâle. Je vous le répète, Ban-
quo est enterré , il ne peut plus sortir de son tom-
beau.
LE MÉDECIN.
Et cela encore?
ACTE V, SCÈNE I. 461
LADY MACBETH.
Au lit, au lit; 6n frappe à la porte : venez, ve-
nez, venez, donnez-moi \otre main. Ce qui est fait
ne peut plus ne pas être fait. Au lit, au lit, au lit!
( Elle sort. )
LE MÉDECIN.
Va- t-elle retourner à son lit?
LA DAME SUIVANTE.
Oui, tout droit.
LE MÉDECIN.
Il a été murmuré d'horribles secrets. — Des actions
contre nature produisent des désordres contre na-
ture. Le sourd oreiller recevra les confidences des
consciences souillées. — Elle a plus hesoin d'un
prêtre que d'un médecin. Dieu! Dieu! fais-nous à
tous miséricorde ! — Suivez-la ; écartez de ses mains
tout moyen de se nuire, et ayez toujours les yeux
sur elle. Allons , bonne nuit. Elle a confondu mon
âme, épouvanté mes yeux; je pense, mais je n'ose
parler.
LA DAME SUIVANTE.
Bonne nuit, honnête docteur.
( Ils sortent. )
462 MACBETH,
SCÈNE IL
Dans la campagne , près de Dunsinane.
Entrent , avec des enseignes et des tambours MEN-
TEITH, CATHNESS, ANGUS , LENOX, des
SOLDATS.
MENTEITH.
L'armëe anglaise approche : elle est conduite par
Malcolm, son oncle Siward et le brave MacdufF. La
vengeance brûle dans leur coeur : une cause si chère
exciterait l'homme le plus mort au monde à se lan-
cer dans le sang et les terreurs de la guerre.
ANGUS.
Nous ferons bien d'aller les joindre près de la forêt
de Birnam j c'est par cette route qu'ils s'avancent.
CATHNESS.
Sait-on si Donalbain est avec son frère ?
LENOX.
Non et cela est sûr. J'ai une liste de toute cette
noblesse : le fils de Siward en est, ainsi qu'un grand
nombre de jeunes gens encore sans barbe , et qui
vont pour la première fois faire acte de virilité.
MENTEITH
Que fait le tyran?
CATHNESS.
Il fait fortifier solidement la haute tour de Dun-
sinane. Quelques-uns disent qu'il est fou; d'autres,
qui le haïssent moins, appellent cela une courageuse
ACTE V, SCÈNE IL 463
fureur. Mais ce qu'il y a de certain , c'est qu'une
cause aussi malade ne peut plus se renfermer dans
les liens de la règle.
ANGUS.
Il sent maintenant ses meurtres secrets blesser
ses propres mains. A chaque instant de nouvelles
re'voltes viennent lui remettre devant les yeux le
crime de sa trahison. Ceux qu'il commande n'obe'is-
sent qu'à l'autorité , et nullement à l'amour. Il
commence à sentir la dignité' souveraine l'embar-
rasser de son ampleur inutile , comme la robe d'un
ge'ant volée par un nain.
MENTEITH.
Qui pourra blâmer ses sens troublés de lui résister
soulevés d'horreur, quand il n'est rien en lui qui ne
se reproche sa propre existence ?
CATHNESS.
Marchons ; allons porter notre obéissance à qui
elle est légitimement due. Allons trouver le médecin
de cet état malade ; et , réunis à lui , versons jusqu'à
la dernière goutte de notre existence pour en com-
poser le remède qui doit guérir notre patrie.
LENOX.
Tout ce qu'il en faudra du moins pour arroser la
fleur royale et noyer les mauvaises herbes. Dirigeons
notre marche vers Birnam.
464 MACBETH,
SCÈNE III.
A Dunsinane. — Un appartement du château.
Entrent MACBETH , LE MÉDECIN ; suite.
MACBETH, aux personnes de sa suite.
Je ne veux plus de vos rapports. Qu'ils me quittent
tous j jusqu'à ce que la forêt de Birnam se mette en
mouvement vers Dunsinane, la crainte ne pourra
m'aiteindre. Qu'est-ce que ce petit Malcolm ? n'est-
il pas né d'une femme? Les esprits, qui connaissent
tout l'enchaînement des causes de mort , me l'ont
ainsi déclaré : « Ne crains rien, Macbeth ; nul homme
)) né d'une femme n'aura.jamais de pouvoir sur toi. »
— Fuyez donc , perfides thanes , et allez vous con-
fondre avec ces débauchés d'Anglais. L'esprit qui
me dirige et le coeur que je porte ne seront jamais
accablés par l'inquiétude, ni ébranlés par la crainte.
— {Entre un domestique.) Puisse le diable te griller
tout noir, canard à face de crème ! — Où as-tu pris
ce visage d'oie?
LE DOMESTIQUE.
Seigneur , il y a dix mille. . .
MA-CBETH.
Oisons, misérable!
LE DOMESTIQUE.
Soldats , seigneur.
MACBETH.
\^a-t'en te piquer la figure pour cacher ta frayeur
ACTE V, SCÈNE III. 465
sous un peu de rouge, drôle, avec ton foie blanc
de lis ^^"K Quoi, soldats! vous voilà de toutes les
couleurs! — Mort sur ton âme ! Cette figure de linge
apprend la peur aux autres. Quoi, soldats! des vi-
sages de petit-lait !
LE DOMESTIQUE.
L'arme'e anglaise, sauf votre bon plaisir...
MACBETH.
Ote-moi d'ici ta face. — Seyton! — Le coeur me
manque quand je vois... — Seyton ! — De ce coup je
vais être mis à l'afse pour toujours, ou jeté à bas.
— Ma vie, feuille jaunie, a vu de'cliner son cours
vers la saison du dessèchement; et tout ce qui de-
vrait accompagner la vieillesse, comme l'honneur,
l'amour , l'obéissance , les cortèges d'amis , je ne
dois pas y prétendre : à leur place ce sont des ma-
lédictions à voix basse , mais du fond de l'âme; des
hommages de bouche, souffle vain que le cœur
malheureux voudrait refuser et n'ose. — Seyton !
( Entre Seyton. )
SEYTON.
Quels sont les ordres de votre grâce?
MACBETH.
Quelles nouvelles y a-t-il encore ?
SEYTON.
Toutes sont confirmées, seigneur, tout ce qu'on
vous a annoncé.
MACBETH.
Je combattrai jusqu'à ce que ma chair tombe en
pièces de dessus mes os. — Donne-moi mon armure,
ToM. III. 3o
466 MACBETH,
SEYTON.
Vous n'en avez pas encore besoin.
MACBETH.
Je veux la mettre. Envoie un plus grand nombre
de cavaliers parcourir le pays : qu'ils pendent ceux
qui/parleront d'avoir peur. Donne-moi mon armure.
— Comment va votre malade, docteur?
LE MÉDECIN.
Elle n'est pas si malade de corps, seigneur,
qu'obsédée de rêveries qui se pressent dans son
imagination et l'empêchent de reposer.
MACBETH.
Tu n'as qu'à la guérir de cela. Ne peux-tu donc
administrer des remèdes à un esprit malade , arra-
cher de la mémoire le chagrin qui s'y est enraciné,
effacer les traits incohérens gravés dans le cerveau,
et, par la vertu de quelque bienfaisant antidote
d'oubli , nettoyer le sein encombré de cette matière
pernicieuse qui pèse sur le coeur?
LE MÉDECIN.
C'est au malade en pareil cas à se traiter lui-même.
MACBETH.
Jette donc la médecine aux chiens ; je n'ai rien à
lui demander. — Allons, revêts-moi de mon ar-
mure^ donne-moi ma lance. — Seyton , envoie la
cavalerie.^ — Docteur, les thanes m'abandonnent.
— Viens donc , toi; fais diligence. — Docteur, si tu
pouvais , à l'inspection de l'eau de mon royaume '^^'^ ,
reconnaître sa maladie, et lui rendre par tes remèdes
sa bonne et primitive saiité, je t'applaudirais à tous
ACTE V, SCÈNE IV. 467
les ëchos capables de répéter mes applaudissemens.
— (^A Sejton.) Ote-la, te dis-je. — Quelle sorte de
rhubarbe, de séné, ou de tout autre purgatif, pour-
rais-tu nous donner pour nous évacuer de ces An-
glais? En as-tu entendu parler?
LE MÉDECIN.
Mon bon seigneur , les préparatifs de votre ma-
jesté nous en disent quelque chose.
MACBETH, àSeyton.
Porte-la derrière moi. — Je n'ai à craindre ni
mort, ni ruine, jusqu'à ce que la forêt de Birnani
vienne à Dunsinane.
(Dsort. )
LE MÉDECIN.
Si j'étais sain et sauf hors Dunsinane, il ne serait
pas aisé de m'y faire venir pour de l'argent.
( Il sort )
SCÈNE IV.
t
Dans la carapagne près de Dunsinane , et en vue d'une forêt.
Entrent, avec des enseignes et des tambours, MAL-
COLM, LE VIEUX SIWARD et SON FILS,
MACDUFF, MENTEITH, CATHNESS, ANGUS,
LENOX, ROSSE; SOLDATS en marche.
MALCOLM.
Cousins, j'espère que le jour n'est pas loin où
nous serons en sûreté chez nous.
MENTEITH.
Nous n'en doutons nullement.
4G8 MACBETH,
SIWARD.
Quelle est cette forêt que je vois devant nous?
MENTEITH.
C'est le bois de Birnam.
MALCOLM.
Que chaque soldat coupe une branche d'arbre et
la porte devant lui : par-là nous dissimulerons à
l'ennemi notre force , et tromperons ceux qu'il en-
verra à la découverte.
LES SOLDATS.
Vous allez être obéi.
SIWARD.
Nous n'avons rien appris , si ce n'est que le tyran ,
plein de confiance , se tient ferme dans Dunsinane
et s'y laissera assiéger.
MALCOLM.
C'est là sa plus sûre ressource , car , partout oà
l'on en trouve les moyens, tout le mondç lui tourne
le dos. Il n'est servi que par des machines qui lui
obéissent de force , tandis que leur affection est
ailleurs.
MACDUFF.
Ne jugeons , pour le faire sûrement , qu'après
l'événement qui ne trompe point. Ne négligeons
aucune des ressources de l'art militaire.
SIWARD.
Le temps approche oii nous allons apprendre, par
une décision rendue avec autorité, ce que nous
avons et ce que nous devons. Les idées spéculatives
ne nous entretiennent que de leurs espérances
ACTE V, SCÈNE V. 4^9
incertaines, mais les coups prononcent sur l'éve'ne-
ment d'une manière positive : c'est à ce but qu'il
faut que la guerre marche.
( Ils se mellent en marche. )
SCÈNE V.
A Duusinane. — Intérieur du château.
Entrent avec des enseignes et des tambours,
MACBETH, SEYTON, soldats.
MACBETH.
Plantez votre étendard sur le rempart extérieur.
Le cri continuel est : Ils viennent ! Mais la force de
notre château se rit dédaigneusement d'un siège.
Qu'ils restent là jusqu'à ce que la famine et les
maladies les consument. S'ils n'étaient pas renforcés
par ceux mêmes qui devraient combattre pour
nous , nous aurions pu hardiment les aller rencontrer
face à face, et les reconduire battant jusque chez
eux. — Quel est ce bruit?
( On entend derrière le théâtre des cris de femmes, )
SEYTON.
Ce sont des cris de femmes , mon bon seigneur.
MACBETH.
J'ai presque oublié comment est faite la crainte.
Il fut un temps oii mes sens se seraient glacés au son
d'un cri nocturne ; où tous mes cheveux , à un récit
funeste, se dressaient et s'agitaient comme s'ils
eussent été doués de vie : mais je me suis rassasié
470 MACBETIÏ,
d'horreurs. Ce qu'il y a de plus sinistre, devenu
familier à mes pensées meurtrières, ne saurai,l me
surprendre. ■ — Pourquoi ces cris?
SEYTON.
Mon seigneur, la reine est morte.
MACBETH.
Elle aurait dû mourir plus tard : il serait arrivé
un moment auquel aurait convenu une semblable
parole. Demain, demain, demain, se glisse ainsi à
petits pas d'un jour sur un autre, jusqu'à la der-
nière syllabe du temps qui nous est écrit ; et tous
nos hiers n'ont travaillé, les imbéciles , qu'à nous
abréger le chemin de la mort poudreuse ^^^\ Finis,
finis, court tlambeau : la vie n'est qu'une ombre
ambulante; elle ressemble à un comédien qui se
pavane et s'agite sur le théâtre tant que dure son
heure ; après quoi il n'en est plus question ; c'est un
conte raconté par un niais avec beaucoup de bruit
et de chaleur, et qui ne signifie rien. (^Entre un
messager.) — Tu viens pour faire usage de ta
langue : vite, ton histoire en peu de mots.
LE MESSAGER.
Mon gracieux seigneur, je voudrais vous rappor-
ter ce que je puis dire avoir vu; mais je ne sais
comment m'y prendre.
MACBETH.
C'est bon, mon ami, parlez toujours.
LE MESSAGER.
Je faisais le guel à mon poste sur la colline, et re-
ACTE V, SCÈNE V. 471
gardais du côté de Biriiam , quand tout à l'heure il
m'a semblé que la forêt se mettait en mouvement.
MACBETH le frappant.
Menteur î misérable !
LE MESSAGER.
Que j'endure votre colère si cela n'est pas ainsi que
je vous le dis ; vous pouvez , à la distance de trois
milles, la voir qui s'approche : c'est, je vous le dis,
un bois mouvant.
MACBETH.
Si ton rapport est faux , tu seras suspendu vivant
au premier arbre, jusqu'à ce que la famine te
dessèche. Si ton récit est véritable, je ne m'inquiète
pas s'il est pour moi d'une grande importance : je
prends mon parti , et commence à ne plus accorder
tant de confiance aux équivoques du démon qui
ment sous l'apparence de la vérité : JVe crains
rien jiisquà ce que la forêt de Birnam vienne joindre
DitnsJnane , et voilà maintenant un bois qui s'avance
vers Dunsinane. — Aux armes, aux armes, et sor-
tons ! — S'il a vu en effet ce qu'il assure, il ne faut
plus songer à s'échapper d'ici , ni à s'y renfermer plus
long-temps. — Je commence à être las du soleil, et
mon désir serait que toute la machine de l'uniA/ers
périt en ce moment. — Sonnez la cloche d'alarme. —
Vents, soufflez; viens , destruction : du moins nous
mourrons le harnais sur le dos.
(Ils sortent, )
4^2 MACBETH,
SCÈNE VI.
Toujours à Dunsinane. — Une plaine devant le château.
Entrent, aven des enseignes et des tambours MAL-
COLM, LE VIEUX SIWARD, MACDUFF,ROSSE,
LENOX, ANGUS, CATHNESS, MENTEITH; et
leurs soldats portant des branches d'arbres.
MALCOLM, aux soldats.
Nous voilà assez près : jetez ces rideaux de feuilla-
ge, et montrez-vous pour ce que vous êtes. — Vous,
mon digne oncle, avec mon cousin votre noble fils,
vous commanderez le premier corps de bataille. Le
brave Macduff et nous, nous nous chargerons d'agir
partout ailleurs où il en sera besoin, suivant le plan
arrêté entre nous.
SIWARD.
Adieu ; joignons seulement l'armëe du tyran ; et
je veux être battu si nous n'en venons pas aux mains
dès ce soir.
MACDUFF.
Faites entendre la voix de toutes nos trompettes :
donnez du son à ces bruyans précurseurs du sang et
de la mort.
( Ils sortent. Bruit continuel d'alarmes. )
ACTE V, SCÈNE VII. 47^
SCÈNE VIL
Toujours à Dunsinane. — Une autre partie de la plaine.
Entre MACBETH.
Ils m'ont lié au poteau; je ne peux fuir, mais,
comme l'ours, il faut que je me batte à tout venant.
Où est-il celui qui n'est pas né d'une femme? Voilà
l'homme que je dois craindre , ou je n'en crains
aucun.
( Entre le jeune Siward. )
LE JEUNE SIWARD.
Quel est ton nom ?
MACBETH.
Tu seras effrayé de l'entendre.
LE JEUNE SIWARD,
Non, quand tu porterais un nom plus brûlant
qu'aucun de ceux des enfers.
MACBETH.
Mon nom est Macbeth.
LE JEUNE SIWARD.
Le diable lui-même ne pourrait prononcer un
nom plus odieux à mon oreille.
MACBETH.
Non, ni plus redoutable.
LE JEUNE SIWARD.
Tu mens, tyran abhorré : mon épée va prouver
ton mensonge.
( Ils combattent. Le jeune Siward est tue'. )
^P,4 MACBETH,
MA.CBETH,
Tu étais né d'une femme. Je me joue des e'pëes ;
je me ris avec mépris de toute arme maniée par
l'homme né d'une femme.
(Il sort. — Alarme.)
(Entre Macduff. )
MACDUFF.
C'est de ce côté que le bruit s'est fait entendre.
Tyran, montre-toi donc à mes yeux ! Si tu es tué
sans avoir reçu un coup de ma main, les ombres de
ma femme et de mes enfans ne cesseront de m'obsé-
der. Je ne puis frapper sur de misérables Kernes,
des bras gagés pour porter la lance. Ou toi, Macbeth,
ou le tranchant de mon épée , demeuré inutile ,
rentrera dans le fourreau sans avoir porté un seul
coup. Tu dois être par-là; ce grand cliquetis que
j'entends semble annoncer un guerrier du premier
rang. Fais-le moi trouver, Fortune, et je ne te de-
mande plus rien.
( Il sort. — Alarme. )
( Entrent Malcolra et le vieux Siward. )
SIWARD.
Par ici , monseigneur : le château s'est rendu sans
efforts ; les soldats du tyran se partagent entre
nous et lui. Les nobles thanes font bravement leur
devoir de guerriers. La journée est presque entière-
ment déclarée pour vous, et il reste peu de chose à
faire.
MALCOLM.
Nous avons rencontré des ennemis qui en nous
combattant frappaient à côté.
ACTE V, SCÈNE VII. 475
SIWARD.
Entrons, seigneur, dans le château.
(Ils sortent. — Alarme. )
(Rentre MacLelb.)
MACBETH.
Pourquoi ferais-je ici sottement le Romain , et
mourrais-] e sur ma propre ëpëe? Tant que je verrai
devant moi des vies, les blessures y seront bien
mieux placées.
( Rentre Macduft". )
MACDUFF.
Tourne-toi, chien d'enfer, tourne-toi.
MACBETH.
De tous les hommes tu es le seul que j'aie évite' :
mon âme n'est déjà que trop chargée du sang des
tiens.
MACDUFF.
Je n'ai rien à te dire , ma réponse est dans mon
épée , infâme que tu es , couvert de plus de sang
qu'aucune parole ne pourrait l'exprimer.
( Jls combattent. )
MACBETH.
Tu perds ta peine. Tu pourrais aussi facilement
imprimer sur l'air subtil le tranchant de ton épée
que faire couler mon sang. Que ton fer tombe sur
des têtes vulnérables : ma vie est sous un charme
qui ne peut être détruit par aucun mortel né d'une
femme.
MACDUFF.
Cesse donc de compter sur la puissance de ton
476 MACBETH,
charme, et que l'ange que tu as toujours servi t'ap-
prenne que MacdufF a été arraché avant le temps
du sein de sa mère.
MACBETH.
Maudite soit la langue qui a prononce' ces paroles ,
car elle vient d'ane'antir en moi la meilleure partie
de moi-même ! et que désormais on n'ajoute plus de
foi à ces démons artificieux qui se jouent de nous par
des promesses à double sens , propres seulement à
tromper notre espoir en s'accomplissant pour notre
oreille. — Je ne veux point combattre avec toi.
MACDUFF.
Rends-toi donc, lâche, et vis pour être exposé
aux regards de notre temps. Ta peinture, comme
celle des monstres les plus rares, se verra suspendue
à un poteau; et au-dessous sera écrit: « C'est ici
qu'on voit le tyran. »
MACBETH.
Je ne me rendrai point pour baiser la poussière
devant les pas du jeune Malcolm , et pour me voir
aboyé par les malédictions de la populace. Quoique
la forêt de Birnam ait marché vers Dunsinane , et
que je t'aie en tête, toi qui n'es pas né d'une femme ,
je veux encore tenter mes dernières ressources. Je
couvre mon corps de mon bouclier belliqueux.
Attaque-moi , MacdufF : damné soit celui de nous
deux qui criera le premier : « Arrête, c'est assez, n
( Ils sortent en comLattant. )
( Retraite. — Fanfares. )
(Rentrent, avec des enseignes et des tambours, Malcolm, le vieux Siward, Rossa. Le-
nox, Angus, Calhness, MenteitU, soldats. )
ACTE V, SCÈNE VII. 477
MALCOLM.
Je voudrais que ceux de nos amis qui nous man-
quent fussent arrivés et en sûreté ici avec nous.
SIWARD.
Il en faudra perdre quelques-uns. Cependant,
d'après ce que je vois ici, nous n'aurions pas acheté
cher une si grande journée.
MALCOLM.
MacdufF nous manque , ainsi que votre noble fils.
EUSSE, àSiward.
Votre fils, seigneur, a payé la dette des guerriers :
il n'a vécu que pour devenir un homme , et n'a pas
eu plutôt donné la preuve de sa valeur, par l'intré-
pidité de sa contenance dans le combat, qu'il est
mort en homme.
SIWARD,
11 est donc mort?
ROSSE.
Oui , et on l'a emporté du champ de bataille. Ne
cherchez point dans son mérite la mesure de vos
motifs d'affliction , car ils n'auraient point de terme.
SIWARD.
A-t-il reçu ses blessures par-devant?
ROSSE.
Oui, au front.
SIWARD.
Eh bien donc, qu'il devienne le soldat de Dieu!
Eussé-je autant de fils que j'ai de cheveux , je ne
leur souhaiterais pas une plus belle mort : ainsi doi-
vent être sonnées les cloches en son honneur. Voilà
qui est fait.
4^8 MACBETH,
MALCOLM.
Il mérite plus de regrets; c'est à moi à les lui
rendre.
SIWARD.
Il a tout ce qu'il mérite : ils disent qu'il est bien
mort, et qu'il a paye' sa part. Ainsi , que Dieu soit
avec lui î ( Rentre Macdujf, avec la tête de Macbeth
à la main. ) — Voici de nouveaux sujets de joie.
MACDUFF.
Salut , roi , car tu Tes. Vois , je porte la tête mau-
dite de l'usurpateur. Notre pays est affranchi. Je te
vois entouré de la fleur de ton royaume : tous
re'pètent mon hommage dans le fond de leurs
cœurs. Que leurs voix s'unissent à la mienne, et
redisent avec moi : « Vive le roi d'Ecosse ! ))
TOUS.
Roi d'Ecosse , salut.
(Fanfares. )
MALCOLM.
Nous ne laisserons pas e'couler une longue suite de
jours sans que notre reconnaissance compte avec
les services de votre zèle , et qu'elle nous mette au
pair avec vous. Thanes et seigneurs de mon sang,
désormais soyez comtes , et les premiers que jamais
l'Ecosse ait vus honorés de ce titre. Ce qui nous reste
à faire , tous les actes nouveaux nécessités par la
circonstance , comme le rappel de ceux de nos amis
qui se sont exilés pour fuir les pièges de l'inquiète
tyrannie; la recherche des cruels ministres du bou-
cher qui vient de mourir, et de son infernale com-
ACTE V, SCÈNE VIL 479
pagne qui , à ce qu'on croit , s'est détruite de ses
propres mains ; ces devoirs , et tons les autres qui
nous regardent, avec le secours de la grâce , nous les
exécuterons en temps et lieu et avec la prudence
convenable. Je vous rends grâces à tous ensemble
et à chacun en particulier, et je vous invite tous
à A^^enir à Scone assister à notre couronnement.
( Tous sortent au bruit des fanfares.)
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
NOTES
SUR MACBETH
tO vjTRiMALKiN , vieux cliat. C'est très-souvent , en Angleterre ,
le nom. propre d'un chat.
(*) Paddock , espèce de gros crapaud. Les chats et les cra-
pauds jouaient , comme on sait , un rôle très-important dans la
sorcellerie.
C^) For to tJiat
The multiplying villainies of nature ,
Do swann upon him.
M. Steevens explique to that par in addition to tJiat ( outre
cela ) ; je crois qu'il se trompe , et que to that signifie ici , pour
cela. Le sergent, qui vient de combattre loyalement un rebelle,
regarde le caractère du rebelle comme le plus monstrueux de
tous , et comme l'assemblage de tous les vices dé la nature. Dans
la chronique d'Hollinshed le rebelle porte le nom de Makdo-
wald.
. W) Deux espèces de soldats , les premiers armés à la légère ,
les autres plus pesamment.
t^^ Killing swine. C'était une des grandes occupations des
sorcières de faire mourir les cochons de ceux qui leur avaient
déplu d'une manière quelconque.
t^) Lorsqu'une sorcière prenait la forme d'un animal , la
queue lui manquait toujours , parce que , disait-on , il n'y
a pas dans le corps humain de partie correspondante dont on
ToM. IIL 3i
482 NOTES
puisse façonner une queue , comme on fait du nez le museau ,
des pieds et des mains les pâtes , etc. Il faut remarquer ici
qu'on a dû conserver aux sorcières la bizarrerie un peu énignia-
tique de leur langage.
t^5 The weird sisters. La chronique d'Hollinslied , en rap-
portant l'apparition des trois figures étranges qui prédirent
à Macbeth sa fnture grandeur , dit que , d'après l'accomplisse-
ment de leurs prophéties , on fut généralement d'opinion que
c'étaient ou the weird sisters, « comme qui dirait les déesses de
» la destinée , ou quelques nymphes ou fées que leurs connais-
» sauces nécromantiques douaient de la science de prophétie. »
Warburton les prend pour les walkyres , nymphes du paradis
d'Odin , chargées de conduire les âmes des morts , et de verser à
boii'e aux guerriers ; et les fonctions que s'attribuent , dans leur
chant magique, les sorcières de Shakspeare , étaient aussi, selon
quelques auteurs , celles que la mythologie Scandinave attribuait
aux walkyres. Mais on oppose à cette opinion de Warburton ,
que les walkyres étaient très-belles , et ne peuvent être repré-
sentées par les sorcières de Shakspeare avec leurs barbes • que,
d'ailleurs , les walkyres étaient plus de trois , ce qui paraît être
le nombre fixe des weird sisters. 11 y a lieu de croire que ces
divinités avaient du rapport avec les parques ; et un ancien au-
teur anglais ( Gawin Douglas ) , qui a donné une traduction de
Virgile , y rend en effet le nom de parcœ par ceux de -weird
sisters , et on trouve le mot wierd ou weird , employé dans le
même sens par d'autres auteurs. D'autres en ont fait un sub-
stantif , et l'ont employé dans le sens de prophétie , d'après la
signification du mot anglo-saxon wj-rd , d'oti il est dérivé. Ce
qui paraît clair , c'est que Shakspeare , de même que dans la
Tempête , au lieu de s'astreindre à suivre exactement un sys-
tème de mythologie , a réuni sur un même personnage les di-
verses attributions appartenant à des êtres d'ordres fort diffé-
rens, et a présenté comme identiques les sœurs du destin
( weird sisters ) , et les sorcières ( witches ) , que la chronique
d'Hollinshed distingue positivement , attribuant la première
prédiction faite à Macbeth et à Banquo , aux weird sisters ,
SUR MACBETH. 483
tandis qu'elle attribue les prédictions subséquentes à certains
sorciers et sorcières ( wizards et witches ) , en qui Macbeth
avait grande confiance , et qu'il consultait habituellement. Les
■weird sisters étaient des êtres surnaturels , de véritables déesses
qui ne se communiquaient aux mortels que par des apparitions ,
tandis que les sorciers et les sorcières étaient simplement des
hommes et des femmes initiés dans les mystères diaboliques de
la sorcellerie. Shaksjjeare a de plus subordonné ses sorcières à
Hécate , divinité du paganisme.
^^) Probablement de la ciguë : on lui attribuait anciennement
la propriété de troubler la raison.
(9) His wonders and liis praises do contend
TVhich should be tliine or his.
On a tâché de rendre ici exactement , mais sans espoir de la
rendre clairement, une subtilité qui a d'autant plus embarrassé
les commentateurs anglais , qu'ils ont voulu y trouver plus de
sens qu'elle n'en a réellement. Shakspeare n'a prétendu dire
autre chose , si ce n'est que Duncan ne savait s'il devait plus s'é-
tonner des exploits de Macbeth ou s'en louer ; en sorte que l'é-
tonnement appartenant à Duncan , et les éloges à Macbeth ,
disputaient which sliould be thine or his.
^^°^ Les commentateurs sont assez embarrassés à expliquer
comment Macbeth, déjà thane de Glamis,^firr la ivort de
Sinel , lors de la rencontre des sorcières , peut regarder le
salut qu'elles lui ont donné sous ce premier titre comme une
preuve de leur science surnaturelle. Le traducteur écossais de
Boëce semble faire entendre que Sinel ne mourut qu'après cette
rencontre. Hollinshed dit , au contraire , que Macbeth , par la
mort de son père , venait d'entrer ( had latelj entered) en
possession du titre de thane de Glamis. C'est bien certainement
la chronique d'Hollinshed que Shakspeare a suivie en ceci j
comme dans tout le reste de la pièce. Macbeth , ayant soin de
nous apprendre quel événement l'a rendu thane de Glamis,
prouve clairement que la nouvelle en est si récente pour lui,
484 NOTES
que l'idée de ce titre ne lui est pas encore familière , et ne se lie
qu'à la circonstance qui l'en a rendu possesseur. Shakspeare a
donc voulu probablement indiquer un événement si nouveau ,
que Macbeth peut s'étonner que des personnes qui lui sont
étrangères en soient déjà instruites.
('0 By doing everj thing
Safe toward jour love and honour.
Les commentateurs ont voulu expliquer ce passage assez ob-
scur , par une subtilité qui le rendrait inintelligible. Toute la
difficulté porte sur le sens du mot safe , qui me 23araît évidem-
ment signifier ici entier, complet, à Vahri du reproche.
C'O Nor heep joeace between
The ejfect — and it.
Johnson regarde ce passage comme inintelligible , et veut
substituer à heep pace , keep peace, qui signifierait ici inter-
venir, bien que keep pace signifie marcher d'un pas égal avec ,
et , selon l'aveu même de Johnson , n'ait jamais été employé
dans le sens qu'il veut lui donner. Keep peace me paraît corres-
pondre littéralement à notre expression française ,yâ7>e trêve ,
qui présente ici le sens le plus naturel.
C''^) Tf^e restjour hermits.
Hermit est pris ici pour beadsman. Le beadsman était , à ce
qu'il paraît , un homme qui , sous certaines conditions, s'enga-
geait à dire pour un autre un certain nombre de fois le ch.3i-
pelet (Z'efli/i'). C'étaient probablement des ermites qu'on char-
geait le plus souvent de ce soin.
t'^^ / hâve no spur
Toprick the sides ofmj intent , but onlj
J^aulting ambition , which o'er leaps itelf,
Andfalls on the other.
Les commentateurs se sont inutilement donné beaucoup de
SUR MACBETH. /,85
peine pour expliquer cette phrase ; leur embarras est venu de
ce qvi'ils n'ont pas fait attention au sens du verbe vault , qui
signifie ici voltiger ^ faire des tours de force ( to make pos-
tures ) , d'oii il résulte qu'au lieu de comparer , ainsi que l'a cru
M. Steevens , son ambition à un cheval qui , se renversant sur
lui-même , écrase son cavalier, Macbeth la représente comme
un \o\ii^eviv {vaulling ambition) (:^i , s'élançant et se retour-
nant sur lui-même ( overleaps itself) , retombe continuelle-
ment sur le dos de son cheval , et tient ainsi lieu d'éperon
( spur ) , pour le forcer à courir. L'image est ainsi parfaitement
d'accord dans toutes ses parties ; au lieu que , dans la significa-
tion supposée par M. Steevens, l'ambition, comme il le re-
marque lui-même, se trouverait jouer à la fois le rôle du cheval
et celui de l'éperon. On est presque toujours sûr de se tromper
lorsqu'on attribue à Shakspeare des images incohéi'entes; il a
au contraire le défaut d'abandonner rarement une image ou
une comparaison , avant de l'avoir épuisée dans tous ses
rapports.
t'^) Catus amatpisces f sed non vult tingere plantas .
^^^^ Selon la chronique de Hollinshed , Banquo fut averti du
projet de Macbeth, et promit de le soutenir ; mais Jacques i
(Jacques VI d'Ecosse) régnait en Angleterre lors de la repré-
sentation de Macbeth , et comme les Stuarts prétendaient des-
cendre de Banquo , par Fleance , il était naturel que le poëte
cherchât à dissimuler cette circonstance , faite pour diminuer
l'intérêt qu'il s'est plu à répandre sur l'auteur de leur race.
Fleance , selon la chronique d'Hollinshed , s'enfuit en Ecosse ,
oii il fut très-bien accueilli par le roi , et si bien par la princesse
sa fille , que celle-ci poussa la courtoisie , dit la chronique ,
jusqu'à souffrir quil lui fit un enfant ( that she of courtsye in
the end suffered him to get her with child). Cet enfant fut
Walter , dont les grandes-qualités regagnèrent ce que lui avait
fait perdre la naissance : il finit par être nommé lord steward
d'Ecosse ( grand sénéchal ) , et chargé de percevoir les revenus
de la couronne. Le quatrième descendant de ce Walter épousa
486 NOTES '
la fille de Robert Bi'uce , et eu eut un fils qui fut Robert u ^
roi d'Ecosse. On voit encore à luverness, dans les îles occiden-
tales d'Ecosse , les ruines du château de Macbeth; mais la chro-
nique ne dit pas si ce fut là qu'il tua Duncan.
^"0 Possets , boisson composée , en général , à ce qu'il pa-
raît , de lait et de vin , et qu'il était alors d'usage de prendre
en se couchant.
C'^) ru gild the faces of ihe grooms withal
For it must seem iheir guilt.
Il est plus que probable que Shakspeare a voulu jouer ici sur
les mots gild et guilt , dont la prononciation est la même. Mais
tout effort pour rendre en français ce jeu de mots eût été inu-
tile et eût gâté une admirable scène. On a pensé qu'il suffisait de
l'indiquer.
t'9) Equivocator. Warburton pense que par cette expression
Shakspeare a positivement entendu un religieux , ou du moins
un affilié de l'ordre des jésuites ; mais toujours est-il certain
qu'elle signifie précisément ce que nous entendons en français
par jésuite , doué d'un esprit jésuitique.
t^°) La plaisanterie porte sur ce que les hauts de chausses
français paraissaient aux Anglais si étroits et si mesquins , qu'il
fallait être, doublement damnable pour trouver encore à rogner
dessus.
C^O Most sacrilegious inurder hatJi broke ope
7 he lord's anointed temple , and stole thence
The life o' the building.
The lord'' s anointed temple, signifie en même temps ici le tem-
ple oint de Dieu, et la tempe ointe du roi ; dans l'impossibilité de
rendre ce jeu de mots, il a fallu choisir , et l'on a pris des deux
sens celui qui formait avec le reste de la phrase une image plus
complète et plus suivie.
Caa) Abréviation de Macduff.
SUR MACBETH. 487
t''^) And so I commendj-ou lo their bachs.
C'est une rnanière de donner congé. Les phrases de politesse
et de cérémonie abondent dans cette ti^agédie.
C'>4) The pi t of Acheron.
Probablement quelque caverne que l'on supposait devoir com-
muniquer avec l'enfer.
^ '' Viens , viens 3
Hécate: Hécate, viens, viens.
Je viens , je viens , je viens , je \iens
Tout aussi vite que je puis,
Tout aussi vite que je puis.
Ce chant n'est indiqué dans l'original que par les deux premiers
mots , comme un chant connu pour être d'usage en ces sortes
d'occasions. On le trouve tout entier dans la Sorcière de Middle-
ton , pièce de théâtre composée , à ce qu'on croit , peu de temps
avant Macbeth. La même remarque s'applique , dans la scène vi ,
au chant qui termine le charme : Esprits noirs et blancs , etc.
Voyez , sur cela et svir une foule de détails relatifs aux croyances
populaires que Shakspeare a employées dans Macbeth , l'édition
de Shakspeare , de M. Sieevens.
(^6) Ce fut , selon Hollinshed , pour ne s'être pas rendu en
personne à Dunsinane , que Macbeth faisait bâtir. Dans les ter-
reurs perpétuelles oii le tenait le souvenir de ses crimes , il avait
employé l'argent pris sur les nobles , qu'il faisait journellement
périr , à s'entourer d'une garde soldée ; mais , non content de
cette précaution , il voulut faire élever sur la colline de Inmsi-
nane un château capable de résister à toutes les attaques. L'en-
treprise traînant en longueur, à cause de la difficulté et de la
dépense, il ordonna à tous les thanes d'y envoyer des matériaux,
et de s'y rendre chacun à son tour avec ses vassaux pour aider
aux travaux. Quand vint le tour de Macduff , il y envoya ses
488 NOTES
eens avec les matériaux nécessaires , leur recommandant de se
conduire de manière à ce que Macbeth ne pût avoir aucun pré-
texte pour s'irriter de ce qu'il n'était pas venu lui-même ; mais
il ne voulut pas s'y rendre , jugeant qu'il n'était pas sans danger
pour lui de se mettre au pouvoir de Macbeth , qui lui voulait du
mal ; ce qu'ayant appris Macbeth , il s'écria : « Je vois bien que
» cet homme n'obéira jamais à mes ordres qu'on ne le monte
>> avec une bride. » Il ne se détermina pourtant pas immédiate-
ment à le poursuivre.
C^O Harper. On ne sait ce que c'est que ce harper; il n'en est
pas question dans la Sorcière de Middleton : c'est probablement
quelqu'animal que la sorcière désigne ainsi , en raison de la res-
semblance de son cri avec le son d'une corde de harpe.
^^^^ Shakspeare donne souvent ainsi à ses sorcières des phrases
interrompues auxquelles elles paraissent attacher un sens com-
plet ; on peut le voir dans la première scène.
C^9^ Espèce de serjient.
(3°) Impress , presser, forcer à un service militaire.
(30 Allusion à la réunion des deux îles et des trois royaumes
de la Grande-Bretagne sous Jacques vi d'Ecosse.
C32) TVhen we hold rumour
From what wefear^jet know not w/iat wejear ,
Butjloat upon a wild and violent sea
Each waj- and inove.
Les commentateurs me paraissent n'avoir pas compris ce pas-
sage : ils vevilent entendre /zoZt/ dans le sens de keep., tenir, tenir
pour certain , et je crois qu'il doit être pris dans celui de catch ,
prendre, recevoir, comme prendre le mal, to catch ih'injeclion.
Ainsi , le sens sera : Nous recevons le bruit de ce que nous crai-
gnons ^ sans savoir ce que nous craignons. Il a fallu rendre
l'expression de cette pensée un jieu moins littérale pour la rendre
plus claire , aitasi qu'il arrive souvent en traduisant Shakspeare;
SUR MACBETH. 489
mais elle me paraît d'ailleurs entièrement d'accord avec la phrase
suivante , encore imparfaitement comprise par les commenta-
teurs , qui ne conçoivent pas qu'au mot Jloat , Shakspeare ait
ajouté andmove , « parce que , disent-ils , si nous flottons de tous
» côtés , il n'est pas nécessaire de nous apprendre que nous nous
» mouvons {mo\e). » Il est cependant certain qu'arrêtés par un
bruit vague dont nous ne connaissons pas la source, et ne sachant
pas de quel côté nous devons agir, nous ajoutons à l'incertitude
des événemens celle de nos propres volontés : c'est ce que Shaks-
peare a dû. et voulu exprimer.
^^^) Depuis ce mot : Comment^ etc., jusqu'à ceux-ci : mon
père était-il., etc. , passé dans la traduction de Letourneur.
C^4) And like goodmen
Bestride our down-falVn birthdom.
Les commentateurs ont voulu expliquer par birth right, droiL
de naissance , le mot de birthdom, qui signifie , je crois , pays
natal , pays de naissance , comme christendom , chrétienté , pays
du Christ , habitation, possession du Christ. Dans cette suppo-
sition , ils n'ont trop su comment expliquer le mot bestride , qui
signifie marcher à grands pas sur, etc. , et ont cru que Macdulf
voulait dire : Tenons-nous établis sur notre droit de naissance ,
à la manière d'un homme qui met sous ses pieds , pour la dé-
fendre , la chose qu'on veut lui enlever. Cette explication me
paraît tout-à-fait forcée , et nullement en rapport avec le reste
du dialogue. Malcolm parle de se retirer dans un coin pour
pleurer ; Macdufif veut , au contraire , qu'il se rende dans son
pays , et part de là pour lui peindre les maux de ce pays : cela
est naturel.
En adoj)tant le sens que donnent les commentateurs au mot
birthdom, il faudrait prendre bestride àans le sens oîi il signifie :
être à cheval sur quelque chose , avoir quelque chose entre les
jambes ; la phrase s'expliquerait alors par cette locution fran-
çaise : soyons à cheval sur notre droit de naissance; mais cela
ne me paraît pas le vrai sens.
ÏOM. III. 32
490 NOTES
(35) TVear ihou thy wrongs
Thf title is ajfeerd.
AJfeerd est un- terme de loi qui paraît signifier confirmer. Je
pense, malgré l'opinion de la plupart des commentateurs , que
MacdufF s'adresse ici à Malcolm , et lui dit , pour lui rej)rocher
sa lâcheté : Subis tes injures , ton titre est confirmé, tu jr as
droit.
(^^) Summer-seeding lust.
C^'') Les ëcrouelles.
(38) J\^0(ierji ecstacj.
C^95 He has no children !
On est demeuré dans l'incertitude sur le sens de cette excla-
mation : quelques personnes pensent qu'elle s'adresse à Malcolm,
dont les impuissantes consolations ne peuvent venir que d'un
homme qui n'a pu connaître une pareille douleur; et il est cer-
tain qu'à l'appui de cette opinion vient ce qu'a dit lady Macbeth,
dans le premier acte, du bonheur qu'elle a senti à allaiter son en-
fant : de plus les chroniques d'Ecosse parlent d'un fils de Macbeth ,
nommé Lulah, qui fut, après la mort de son père, couronné
roi par quelques-uns de ses partisans , et fut ensuite tué quatre
mois environ après la bataille de Dunsinane. Mais , d'un autre
côté, il est clair que MacdufF répond à ce qvie lui dit Malcolm ,
d'une vengeance qui doit lui servir de consolation , et qu'il re-
pousse cette consolation par l'impossibilité où il est de se
venger sur un homme qui n'a pas d'enfans. Il faut remarquer
d'ailleurs que rien dans la pièce n'a indiqué que Macbeth eût des
enfans vivans, et que le désespoir avec lequel Macbeth apprend
que des enfans de Eanquo régneront après lui , ne paraît pas
porter sur l'idée de voir privé de la couronne un enfant déjà exis-
tant : il ne dit point : notmj son ., mais no son ofmine siicceed-
ing; enfin , ce sens exprime un sentiment beaucoup plus profond ,
et c'est une raison pour croire que c'est celui deShakspeare.
C-'°) La blancheur du foie passait pour une preuve de lâcheté.
SUR MACBETH. 491
C40 Cast
The water ofmj land.
Cast the water était alors l'expression anglaise pour exami-
ner les urines.
C4=^) And ail our yesterdajys hâve lightedjbols
The way to dusty death.
To light se prend quelquefois pour to lighten , alléger , et je
crois que c'en est ici la signification. Les jours passés n'ont point
éclairé ,. mais allégé ou abrégé le chemin que nous avons à faire
jusqu'à la mort. Les comxpentateurs ne paraissent pas l'avoir
entendu dans ce sens.
FIN DU TOME TROISIEME.
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